Port des Barques

Port des Barques

vendredi 18 mai 2018

Jacques Brault moments fragiles



         Sous un ciel de lucioles
         en un pays de chemins bifurqués
         longuement j'ai marché du regard
         pour surprendre une licorne blanche
        mais je n'ai piégé que ce vertige noir
                       
                           *

        Laissez-moi dans la nuit
        écouter la vieille histoire
        du vent et de la pluie
        et l'histoire d'un amour
        mêmement vieilli

        in Moments fragiles, Le Noroît, Le Dé bleu, 10 septembre 2009, p.p.66/67

Par des chemins bifurqués, Jacques Brault, poète canadien, convie son lecteur à "marcher du regard"  à l'écoute du passé, à prêter l'oreille au mutisme des maisons et prendre soin de ses ombres
tout au long de ce livre.

         Une insomnie met sa main sur mon front
         et soudain couvert de sueur blanche
         quelqu'un respire à coté de moi

         ibid Moments fragiles, Murmures en novembre p.38

         Je gravis une colline
         et je m'assois solitaire
         sous un ciel vide
         à mes pieds s'endort
         comme un chien ma tristesse

         ibid Moments fragiles, Amitiés posthumes, p.47

         Je n'ai pas touché la jointure d'hier et
         d'aujourd'hui        cette pensée soudainement
         s'écoule de moi comme du sang

         ibid Moments fragiles, Murmures en novembre p.16

En ce jour de la mi-mai où j'écris, un ciel bas de novembre s'accorde, par mimétisme, à l'évocation  du froid canadien décrit par le poète :
 
         Nous nous sommes revus pour ne plus nous voir

        le vent d'est s'est levé soudain depuis ce temps
        et un cent de fleurs se sont arrachées à la terre
        et des nuits de lune froide les ont froidies
        et des jours de pluie de soleil d'ennui de réveil
        et des femmes et des hommes enlacés   ont fui

        maintenant chacun de nous le matin
        se voit seul dans son miroir
    
        ibid amitiés posthumes, p.60

Jacques Brault est né à Montréal le 29 mars 1933. Professeur, dramaturge, essayiste, il est aussi l'auteur de lavis, qui illustrent ce livre.

Pays natal    ou est-ce   un moindre mal qu'invente la détresse écrit-il, alors que la rudesse du climat canadien donne à son écriture le goût amer du sel, un sel qui semble le protéger du gel et du désespoir. La perte d'un être cher semble être au cœur de cette démarche poétique. Une perte, qu'il évoquera tout au long de ce recueil avec une grande pudeur.

         Tu es partie comme un rêve tard dans la nuit
         je reste seul éveillé face au mur
         et j'entends quelque part du coté de la rivière
         une oie sauvage crier de solitude

         ibid p.56
   
        Si on me demande par ici
        dites que je m'éloigne sur la route
        mêlant le sel de neige
        au sel de mes larmes
        dites aussi qu'un grand froid m'accompagne

        ibid p.64

La poésie sert aussi à traduire l'incommunicable, en se sachant entendu, quelque part...

Bibliographie:
  • Moments fragiles, éditions Le Noroît Le Dé bleu, 2009
sur internet :

vendredi 11 mai 2018

Philippe Mathy c'est toi que l'eau traverse

 

          12

            Lorsque tu penses au fleuve, viennent des mots
         simples comme l'eau.
            Reflets de soleils fugaces. Le ciel a laissé tomber
         ici un vitrail.
            Un peu d'éternité craquelle l'eau qui va, c'est
         assez pour ignorer l'effroi.

         in Veilleur d'instants, 3.Automne, L'herbe qui tremble, 2017, p.98

Philippe Mathy est un poète belge, né à Manono, au bord du fleuve Congo en 1956, dans un pays qui s'appelait encore le Congo belge et qu'il a dû quitter à l'âge de quatre ans. Il partage désormais sa vie entre deux régions traversées par un fleuve, soit la commune de Brunehaut, en Belgique, proche de L'Escaut et Pouilly-sur-Loire, en Bourgogne nivernaise.

           10

             De petits riens. Les bruissements les plus
          sobres. Vols de bourdons. Chants d'oiseaux.
          Feuilles qui frémissent dans le vent.
              Le murmure d'une voix s'élève pourtant. Une
          invisible voix. Elle délivre une parole qui respire,
          dont on a peine à comprendre le chuchotement
          doux. Pour peu que nous l'écoutions avec une
          totale attention, elle nous conduit jusqu'au chant.

          ibid p.96

Les souvenirs remontent en foule et l'émotion croît, tandis que l'eau poursuit son chemin...

           5

           Tu es assis
           au bord du ruisseau
           Tu ne bouges pas
           Tu regardes l'eau qui va

            C'est en toi
            que chantent les petites cascades

            C'est en toi
            que s'éclairent les pierres blanches
            sous les remous

            Tu es immobile
            Pourtant tout bouge en toi

            C'est toi que l'eau traverse
            Peut-être pour te laver
            du temps qui va

            in Veilleur d'instants, I Printemps, p.47

            10

             Ciel bleu d'avril
             sur le chemin
             le bleu profond des pulmonaires

             Tant de bleus dans le cœur
             qu'on ne sait plus
             s'ils sont venus
             du ciel
             des fleurs
             des coups reçus

             Où va la vie qui va
             si vite
             si belle
             si cruelle ?

             ibid p.52

  Soudain, au sortir du chemin / sous les arbres / une petite flambée de vent, la poésie est là  qui palpite .

              10

               Parfois un ange nous traverse,
               comme une absence,
               un rire dont nous n'aurions perçu
               que la transparence.

               Un affluent nous a rejoint
               au seul souci
               de se mêler à notre eau.

               Nous avançons plus forts,
               sans même savoir que,
               au plus profond de nous,
               un visage
               nous a fait don de disparaître.

               in Veilleurs d'instants, Ailes dessinées d'ombres p.128

Laissons-nous habiter par cet élan poétique, ce fleuve qu'est la poésie ne nous laisse jamais démunis, à condition de lui faire pleinement confiance .
        

Bibliographie :
  • Veilleurs d'instants, éditions L'herbe qui tremble, 2017
sur internet :




                 
            

            


           




vendredi 4 mai 2018

Eva-Maria Berg avant que le crayon ne s'émousse




         qu'est-ce que tu imagines
         en écrivant
         regardes-tu vraiment
         au plus loin de toi vois-tu
         les visages s'approcher
         avec chaque mot te promets-tu
         de les retenir de les
         sauver qu'est-ce que tu
         imagines en écrivant
         as-tu les yeux ouverts
         face à toute angoisse et
         tout l'espoir d'une demeure
         au moins dans le texte
         un toit au-dessus de la tête
         avant que le crayon ne s'émousse

         in Tant de vent négligé, So viel Wind ungenutzt, Édition bilingue, traduite de l'allemand par
         l'auteur avec l'amicale collaboration et le soutien précieux du poète Max Alhau, 2018, p.55

 Eva-Maria Berg est née en Allemagne à la fin de la dernière guerre,  elle s'exprime aussi bien en français ou en espagnol que dans sa langue maternelle, ses recueils sont trilingues, quand ils ne sont pas bilingues...Max Alhau, poète français, lui est d'un grand soutien pour la traduction et la publication. Cette façon d'effacer les frontières en poésie mérite d'être soulignée.

         tant de vent
         négligé
         les hommes
         incapables
         de voler
         les maisons
         ancrées
         jamais
         à déplacer
         l'énergie
         trop polluée
         pour se dissoudre
         dans l'air
         mais les yeux
         il est facile
         de les entraîner
         n'importe où

         ibid p.45



         printemps

        "printemps" dis-tu et tu t'épanouis
         malgré l'hiver la langue aussi dégèle
         la glace fond dans la bouche
         des mots s'estompent encore
         avant les pensées la chaleur
         est perceptible supprime même
         des barrières comme si l'on pouvait
         franchir la dernière saison

         ibid p.17

         À coté

         combien de bleu
         supporte l'œil
         sans se noyer
         ou se disperser
         dans l'air

         ibid p.51

À petites touches, elle peint ainsi un paysage intérieur et philosophique, qu'elle nous partage.

         et tu vas jusqu'à la rive
         pour dégager la métaphore
         de la mer et de l'horizon
         de l'homme il n'en est
         plus question
         un pur être les yeux
         et la bouche l'oreille
         ouverts rien que
         l'image du ciel
         chamboulée
         peut-être encore quelques
         pas sans fond
         le vieux mot de la voie
         comme but il faut le contrer

         ibid p.49

Mais une humanité en détresse a envahi les plages, des milliers de migrants sur des barques de fortune...

         voilà la plage
         du passé
         maintenant sans mesure
         surpeuplée celui qui
         cherche du soleil
         il plonge au mieux
         dans le bain des
         corps nus
         ne réalisant pas
         s'ils sont avides
         de peau bronzée
         sans couture
         ou s'ils restent là
         sans vie comme
         des déchets rejetés

         ibid p.57
        

 Eva-Maria Berg n'aura de cesse de dénoncer courageusement les faits jusqu'à en perdre souffle, jusqu'à ce que la mer oublie d'aborder ... et qu'au tout dernier poème.

          le guide
          quitte le bateau
          à force de recueillir des
          histoires naufragées
          il les rattrape sur la terre
          pour raviver
          les hommes

          ibid p.83

Puisse cet appel vibrant nous raviver le cœur et, par nos voix unies, ébranler une Europe languissante. Les poètes depuis toujours n'ont-ils pas joué les hérauts dans un monde sourd, aveugle et muet ?

Bibliographie:
  • Tant de vent négligé, So viel Wind ungenutzt, édition bilingue, traduit de l'allemand par l'auteur en collaboration avec Max Alhau, Éditions Villa-Cisneros, 2018
sur internet:

deux articles sur l'auteur parus sur Le Temps bleu :

vendredi 27 avril 2018

Un jour un poème : Bertrand Degott


        

         C'est le soleil d'avril qui met
         des feuilles sur les branches

         des jonquilles partout

         un instant, deux mésanges
         dans le sorbier des oiseleurs

                         *
         on n'est pas égal
         devant le soleil


         – tandis que le frêne s'efforce d'être
         plus vert toujours et de plus en plus frêne

         on dirait que le hêtre
         par tant d'impatience étourdi, freine

                        *
        
         si peu d'espace que la vie t'accorde

         il suffisait pour héberger
         la lumière avec ton sourire

          – dans la combe creusée par ton départ
          je n'ai pas assez d'yeux pour suivre l'heure

          qui gravite et s'imprime
          comme au cadran solaire.



         Bertrand Degott, in Place de la Sorbonne, Revue n°2, © éditions du relief 2012, p.61

Bertrand Degott est un poète contemporain, né à Colmar en 1955, il a fait une carrière d'enseignant à Besançon, où il vit.

        sur internet:

vendredi 20 avril 2018

Érasme, la parole est à la Folie



Érasme, le "prince de l'humanisme", invité par un ami chanoine, séjourna de mai à octobre 1521 dans la maison gothique dite "d'Érasme", sise à Anderlecht, commune de Bruxelles, que j'ai eu le plaisir de visiter dernièrement. De cette visite, j'ai rapporté un livre, Éloge de la folie, dans une nouvelle traduction du latin et une présentation de Claude Barousse, paru dans la collection Babel, chez Actes Sud, en 2017.

Nombre de propos du maître, rédigés en 1509, débordent de finesse d'analyse et d'audace, et restent toujours d'actualité.

                                                                                         La parole est à la Folie

         I. –
       
             C'est, du reste, une vérité d'expérience : à peine le soleil montre-il son beau visage d'or à la
         terre, à peine, l'âpre hiver terminé, le printemps nouveau souffle-t-il ses brises câlines, que
         toute chose aussitôt reprend tournure nouvelle, nouvelle couleur, un air authentique de jeunesse.
         De même pour vous : sitôt que vous m'avez vue, un changement s'est opéré dans votre
         physionomie. Ainsi, ce que des orateurs d'ailleurs éminents ont du mal à obtenir avec un
         discours étendu longuement concocté – à savoir déloger de l'âme les soucis pesants –, moi,
         je n'ai qu'à paraître pour y parvenir séance tenante.

         in Éloge de la folie, Babel, Actes Sud,1994, p.p.21/22

Le philosophe nous invite dans ce livre à prêter oreille, sans rechigner, à une voix. Non "pas celle, évidemment réservée aux prédicateurs sacrés, mais celle que vous dressez volontiers aux discours des charlatans forains, des bouffons et des bateleurs, l'oreille même que notre cher Midas tendit jadis à la musique du dieu Pan."(...) C'est donc un éloge que vous allez entendre,non pas celui d'Hercule ou de Solon, mais mon éloge à moi, c'est -à- dire celui de la Folie."

Ce faisant, il précise : j' ai toujours éprouvé un plaisir extrême à tout dire comme ça me venait sur la langue. En définitive, j'emboite le pas d'un proverbe archi-connu, selon lequel "qui n'a personne pour le louer est en droit de le faire soi-même".

            V. –
        
         Chez moi, le fard est exclu. Il n'y a pas coté face un sentiment que je simule, et coté pile
         un autre que je retiens dans mon cœur. Je suis en tout lieu parfaitement semblable à moi-même,
         tant et si bien qu'il est impossible de me dissimuler, même pour ceux qui se targuent le plus du
         titre et du rôle de sage, et qui vont déambulant comme des singes sous la pourpre et des ânes
         sous une peau de lion.
         (...)
         in Érasme, Éloge de la folie, traduit du latin par Claude Barousse, Babel, Actes Sud, 2017, p.25

             XXXVI. – (...)

         Tandis que les sages possèdent ces deux langues dont fait état Euripide : l'une qui dit la vérité,
         l'autre ce qu'ils jugent adapté aux circonstances. Leur spécialité, c'est de changer le noir en
         blanc, de souffler tout uniquement le froid et le chaud, de séparer soigneusement la pensée
         enfouie dans leur cœur et la pensée travestie qui s'exprime dans leurs propos.
             Alors j'ai l'impression que les princes, au sein même de leur béatitude, sont des gens très
         malheureux : quelqu'un leur manque, qui leur parlerait le langage de la vérité, et que, s'ils fuient
         les sages, c'est justement par crainte d'en voir un – sait-on jamais ? – qui ait un peu plus de
         franc-parler et ose préférer le discours véridique au discours complaisant. C'est un fait, j'en
         conviens : la vérité n'est pas bien vue des rois. Et pourtant, avec mes fous, il se produit un
         phénomène étonnant : ils se font écouter avec plaisir quand ils disent la vérité, mieux encore,
         quand ils lancent ouvertement de sévères critiques, à telle enseigne que la même phrase, sortie
         de la bouche d'un sage, lui vaudrait la peine capitale, mais lancée par un bouffon, elle génère
         un plaisir incroyable. Oui, la vérité comporte en soi une certaine aptitude à causer du plaisir,
         si rien ne s'y joint de nature blessante ; mais ce pouvoir, les dieux l'ont réservé aux bouffons.
         Des motifs à peu près identiques font que les femmes ont un penchant si marqué pour ce type
         d'hommes : ne sont-elles pas naturellement portées vers le plaisir et le badinage ?  Cela étant,
         ils peuvent entreprendre avec elles un peu n'importe quoi, et même à l'occasion dépasser les
         bornes, elles ne veulent y voir qu'un jeu plaisant : on sait combien ce sexe est ingénieux, surtout
         quand il s'agit de camoufler ses fautes.

         ibid p.p.76/77

 C'est à dessein que je transcris cette vision d'Érasme de la gente féminine, assez proche de l'histoire d'Êve et d'Adam.
Je retiens avec une certaine fierté le terme de "sexe ingénieux", choisi par l'auteur pour parler des femmes. Les mieux loties d'entre elles ont dû s'en contenter, tandis qu'un très long usage de leur ingéniosité faisait des autres de parfaites expertes en travaux pénibles.

Par bonheur, la seconde forme de démence n'a rien à voir avec la précédente, précise l'auteur à la page suivante :

          XXXVIII. –  (...)

          Elle procède de moi, bien évidemment, et c'est un bien entre tous désirable. Elle apparaît
          toutes les fois qu'un délicieux égarement de l'esprit tout ensemble libère l'âme de ses angoisses
          torturantes, et fait qu'elle s'immerge dans la volonté protéiforme.

           ibid p.78

          XXXIX. – D'ailleurs, mon opinion à moi, la Folie, c'est que, pour tout un chacun, plus étendue
          est sa gamme de divagations, plus heureux il est, à condition toutefois de rester dans le type de
          démence qui est mon apanage, vaste domaine en vérité, à telle enseigne que je me demande   
          s'il est possible, parmi tous les hommes, d'en trouver un seul qui soit sage à toute heure et ne
          soit pas sujet à quelque forme de démence. À vrai dire, toute la différence se ramène à ceci :
          l'homme qui prend une citrouille pour une femme, on lui colle le nom de dément, parce que ce
          cas est rarissime ; en revanche, si un mari partage sa femme avec beaucoup d'autres, jure ses
          grands dieux qu'elle est une super-Pénélope et s'en félicite avec emphase, dans son égarement
          bienheureux, personne ne le traite de dément, pour la bonne raison que cette mésaventure est
          maintenant le lot de beaucoup de maris.

          ibid p.79

Un mot grec revient à plusieurs reprises dans ce livre, celui de Philautie, il exprimait au XVème siècle la présomption et le fol amour de soi-même. Plus récemment, le philosophe Jankélévitch l'utilisait pour "railler l'aventurier, le touriste en mal de sensations fortes et le colon plein de bonnes intentions".

Érasme manie l'ironie tout au long de ce livre, faisant fi de la censure et de l'église, fustigeant évêques, cardinaux et pontifes plus empreints à une charité toute personnelle. Il leur conseille de philosopher sur leurs ornements, richesses et sur le faste et la volupté de leur quotidien, mais également sur leur promptitude à condamner, à croire que le Christ est mort et ne peut plus
défendre les siens à sa manière.

La Folie, à qui Érasme prête la parole, se livre à une analyse au vitriol de la société de l'époque :

           LX. –
           (...)
               Mais il y a un point commun aux prêtres et aux laïcs: tous veillent à la récolte financière;
           là, personne n'ignore ses droits. Pour le reste, quand se présente un fardeau, ils le rejettent
           prudemment sur les épaules d'autrui et se le passent de main en main comme une balle.
           Ainsi vont les choses : les princes laïcs délèguent à des ministres la charge d'administrer le
           royaume, et le ministre, à son tour, la repasse à un sous-fifre ; quant à la piété, ces grands
           modestes en laissent le soin aux gens du peuple. Mais les gens du peuple renvoient la balle
           aux gens d'Église, comme ils disent : à croire qu'ils n'ont eux-mêmes aucune attache avec
           l'Église et que les engagements du baptême sont restés lettre morte ! Et ça continue : les
           prêtres, qui se disent "séculiers", comme s'ils s'étaient voués au siècle et non au Christ,
           repassent le boulet aux réguliers, qui le refilent aux moines ; les moines relâchés le fourguent
           aux moines de stricte observance, tous en chœur s'en remettent aux mendiants, et les
           mendiants aux chartreux, les seuls chez qui la pitié se terre, si bien cachée, d'ailleurs, qu'on
           ne peut l'entrevoir que de façon exceptionnelle. Pareillement, les papes, qui investissent si fort
           dans la moisson de l'argent, balancent les tâches un peu trop apostoliques aux évêques, les
           évêques aux curés, les curés aux vicaires, les vicaires aux frères mendiants. Et ceux-ci,
           bouclant la boucle, renvoient le soin des ouailles à ceux qui savent les tondre.
              Mais il n'entre pas dans mon propos d'éplucher la vie des pontifes et des prêtres. Je ne veux
           pas avoir l'air d'ourdir une satire au lieu de réciter un éloge, et il ne faut pas qu'on s'imagine
           qu'en louant les mauvais princes je porte des coups aux bons. Si j'ai effleuré ces questions,
           c'est pour faire voir comme une évidence qu'aucun mortel ne peut vivre agréablement s'il n'est
           pas initié à mon culte et bénéficiaire de ma faveur.

           ibid p.p; 142/143

Une telle diatribe aurait pu être fatale à son auteur, s'il n'avait prétendu qu'il ne s'agissait uniquement que "de la voix de la folie"! Ce n'est pas moi qui parle, ce sont les personnages" disait Érasme pour sa défense.

Il écrira par la suite :

           « Pour commencer, je dois reconnaître que je regrette presque la publication de mon
           Éloge de la Folie. Si ce livre a contribué à ma réussite ou éventuellement à ma notoriété,
           le succès ne m’intéresse pas s’il s’accompagne d’hostilité (…) Qui sont donc ces critiques
          bornés ? (…)Comment peuvent-ils être si incroyablement susceptibles qu’ils s’offusquent
          d’un livre humoristique et privent par la même occasion son auteur de la bienveillance
          déployée à mesure qu’il travaille d’arrache-pied des nuits durant ?(…) Pourquoi refusent-ils
          de concéder à mon livre le même privilège que le commun des mortels accorde aux farces
          vulgaires que l’on connaît bien. Pourtant que de boue lancée sans inhibition sur les rois, les
          prêtres, les moines et les époux, mais qui y échappe ?"

Ces pages, ont heureusement traversé les siècles en conservant toute leur ironie et leur véhémence.

À propos des poètes, il eut ces mots aigres-doux, qui nous tiendront lieu d'hommage et de conclusion :

              L. – La dette des poètes envers moi est moins importante, même si, de leur propre aveu,
           ils font partie de mon obédience : ne sont-ils pas, comme dit le proverbe, une race d'hommes
           libres, dont l'unique ambition est de charmer l'oreille des fous, et cela avec de pures bagatelles
           et des fables qui prêtent à rire. Et dire que, pourtant – la chose est admirable ! – ils se fondent
           là-dessus pour se promettre l'immortalité, une vie pareille à celle des dieux, et qui plus est la
           garantir à d'autres. Philautia l'Amour-propre et Kolakia la Flatterie sont particulièrement
           proches du clan des poètes. Aucune catégorie de mortels ne m'honore avec plus de simplicité
           et de constance.

           ibid p.104/105


Bibliographie:

  • Érasme, Éloge de la folie, nouvelle traduction du latin et présentation de Claude Barousse, Babel, Actes Sud, 2017
sur internet :
  • un article passionnant sur l'auteur :
http://www.erasmushouse.museum/Files/media/ServicePedagogique/DossierPedagogique/Erasme_Dossier_Pedagogique_2015_FR_WEB.pdf
          
         




 


 
  

 
  
          



 






 
 

 

,
 
 
     
         
          


vendredi 13 avril 2018

Claude Albarède écrire dans la pierre un peu plus d'émotion



         Avançons-nous
         sans rien forcer
         vers les reflets
         d'un peu de pluie
         entre deux pierres

         D'un brin de sève
         dans une écorce

          Avançons-nous
          vers ces lieux calmes
          qui nous promettent
          reconnaissance

          Nous qui ne sommes
          qu'armés d'absence
          et de ruptures.

          in Le dehors intime, L'herbe qui tremble, 2016, p.22

Le 19 janvier 2018, le poète, convié par Catherine Jarret responsable de l'association  Le territoire du poème, lisait ses poèmes dans la salle du premier étage de la brasserie Le François Coppée, au n°1 bd du Montparnasse, à Paris.

Claude Albarède, naît à Sète en 1937. La ville est bombardée dans les années 40.
Réfugié chez ses grands parents, au nord de la Lozère, il explorera la garrigue avec sa grand mère "aux confins du Larzac, sur la terre de ses ancêtres, ouvriers tisserands, écorcheurs de chênes et petits viticulteurs", nous précise la quatrième de couverture de son dernier recueil, Le dehors intime, publié par L'herbe qui tremble, en 2016.

Au fil de ce livre, il décrit longuement la Lozère. Je me souviens, pour l'avoir arpentée, que cette nature âpre et sauvage, est sillonnée d'anciennes voies romaines, où les roues des chars ont gravé dans la pierre la trace de leurs sillons.

                Aux limites du sentier, dans l'arrière-pays, lieu de rocaille et de lozère, l'éternité n'est pas 
           loin. Les quelques pousses, qui ont percé la roche, les touffes sèches qui, sous le vent,
           arrachent au clapier des bruits de bêtes, entretiennent un feu en sommeil, toujours vivace
           parmi la mort...Nous, qui depuis l'aurore, jetés dans les espaces, n'avons rien conservé de
           ces bains de lumière, sinon la sueur rêche et le désir, que n'arrêterons-nous notre marche
           parmi ces pierres encloses en leur patience, rempart d'éternité ?

           in Un chaos praticable, L'herbe qui tremble, 2011, p.52

Ailleurs, il évoque les villages endormis dans la chaleur de l'été :

           Les platanes fous dans le village
           avec cette chaleur
           découpée au couteau

           Ils en gardent l'écorce
           des chevaux desséchés
           qui face au vent de terre
           retournent leurs naseaux.

           in Résurgences, Éditions folle Avoine, 2008, p.11

           Les soirs de canicule
           on s'assoit sous l'horloge
           pour écouter le cœur
           estimer le désir.

           Une hirondelle passe
           avec sa lettre noire
           à glisser sous la porte.

           Une femme tricote
           l'angora qui déjà
           hiberne à ses genoux.

           ibid p.18

Le poète, avec une économie de mots, nous décrit de façon émouvante la vie quotidienne, vécue sous la menace d'un  inexorable dépeuplement.

           Tout se décloue
           le vent
           même emporte les ombres
           dans le village mort.

           Et le soleil
           sur le chemin
           s'abandonne aux rôdeurs.

           Les mêmes lois du vide
           consacrées aux maraudes
           écartèlent la rouille
           à la croix du donjon.

           in Résurgences, Éditions Folle Avoine, 2008, p.22

           Les nuits
           incrustées dans les murs
           ne font pas oublier
           les herbes d'impatience
           qui boivent le soleil.

           Ces herbes aux doigts brûlés
           comme cette écriture
           qu'à chaque nuit les murs
           émiettent sur terre.

           ibid p.38

 "J'écris en donnant l'impression de me remémorer des images, mais je les invente. Le Larzac, c'est mon assise aride : pierre, air, chaos, oiseau, eau, feu, terre, maison, ruine..." Je me bats pour écrire, il faut que ça m'accroche, me blesse, et me fasse mal. "Le poème doit laisser une empreinte", précise le poète.
Il rédige, entre 2007 et 2010, "Un chaos praticable", recueil en prose "contre ce qui remonte des colères enfouies":

              Paysage de ruines où le soleil soudain ouvre la main pour travailler dans l'oubli. Nous
         prenons part au silence devant ces pierres arrêtées sur le gouffre. Nous méditons devant
         les traces qui dans les rocs descendent vers l'abîme. Risques et ronces n'y peuvent rien,
         l'abrupt reflète ce qui demeure, cette mémoire de pauvreté qui nous racine devant le vide.

         in Un chaos praticable, L'herbe qui tremble 2011, p.49

Ce chaos inévitable, il choisit d'en faire son chemin : "si l'on se plie aux risques, tout chemin trace l'homme, toute aventure le tient pour dit, et si l'on y consent, si l'on accepte le dur trajet, tout paysage invente  son poème."

               À la longue on verra, dans l'interstice des rocs, naître une fleur, une offre aromatique après
         l'orage de la nuit. Pas de message, mais un présage : la vie émane de la terre, et même de la plus
         aride, la plus rebelle. Celle qui longtemps lutta, battit son dur jardin pour l'imprégner d'émotion.
         Blessure ouverte aux racines qui feront toujours exister l'intuition du fruit.

         ibid p.44

"Écrire dans la pierre un peu plus d'émotion" s'impose encore à l'auteur dans son recueil  intitulé Ajour, qui reprend un des titres du poète André du Bouchet.

Selon Claude Albarède, "la poésie si confuse de loin et de près si troublante devrait laisser chez le lecteur une empreinte palpable, qui aurait " la pesée d'un rêve qui s'en va". Défi tenu, selon moi.

         Le don

         Une pierre est frôlée
         un brin d'herbe frisonne
         une aile passe
         et caresse le vent

         Tout se retient et se donne
         dans le chemin
         imprenable du monde

         Comme cette pensée
         qui vole autour des hommes
         ce souvenir
         où le temps recommence
         et cet amour
         plus court chemin ensemble
         de la terre au soleil.

         in La dépensée, éditions L'arbre à paroles, 2009, p.33



Bibliographie :
  • Résurgences, éditions Folle Avoine 2008
  • La dépensée, éditions L'arbre à paroles, 2009
  • Un chaos praticable, éditions L'herbe qui tremble, 2011
  • Le dehors intime, éditions L'herbe qui tremble, 2016
sur internet :

vendredi 30 mars 2018

Jean-Pierre Siméon, aimer et tenir la main du vent




                             VIII

         La moindre chose, une alarme
         qui sonne en vain dans le lointain,
         un vent qui traîne sa patte morte
         sur les trottoirs,
         cette ombre qui s'efforce de vous suivre
         quand vous courez dans le matin,
         ces petits riens amers et tendres
         qui font un trou dans la conscience
         où le temps passe.
         Ah oui, le temps qui frôle et qui émeut
         comme l'oiseau l'arrière-pays des feuilles,
         inhumain, sans lumière,
         et comme l'oiseau ferme ses ailes
         sur la branche d'un regret.
         Un chagrin. Un amour impatient.
         Et la rumeur d'un poème.
         À chaque minute un monde naît
         qui fait pitié
         et le temps bouge, petite chose
         au fond de l'âme.

         in Lettre à la femme aimée au sujet de la mort, Parions encore sur la beauté,
         Poésie/ Gallimard, 2017, p.70

Jean-Pierre Siméon, poète, romancier, dramaturge, enseignant, est né en 1950, à Paris. Bien connu des poètes pour avoir été le défenseur, l'organisateur et le directeur artistique du Printemps des Poètes de 2001 à 2017, il écrivait dans Poésies de langue française, paru chez Seghers en 2008 :
        
             Il n'y a bien sûr pas de hiérarchie de valeur entre les arts. Toute beauté nous rajeunit. Mais je
          crois que l'acte poétique premier, radical et invisible, qui consiste dans l'effort du corps et de
          l'esprit ensemble à se rendre poreux à l'extrême au principe de vie (énergie qui force son entrée
          dans le vide) qui se trouve dans l'en-deçà lointain de tout ce qui apparaît et advient, est la
          condition de tout geste artistique. En cela tout artiste est d'abord poète. La poésie n'est ni
          meilleure, ni plus grande, etc... il y a seulement que l'acte dont elle procède est à l'amont de
          toute réalisation artistique. Le poème n'a aucun privilège ; comme une danse, un chant, ou un
          tableau, il est une des formulations possibles, un des avatars sensibles de l'acte poétique
          premier.

Sa poésie révèle un être doté d'une profonde attention à l'autre :

         Éloge de la vieillesse

         J'aime les très vieux
         assis à la fenêtre
         qui regardent en souriant
         le ciel perclus de nuages
         et la lumière qui boîte dans les rues de l'hiver

         j'aime leur visage
         aux mille rides
         qui sont la mémoire de mille vies
         qui font une vie d'homme

         j'aime la main très vieille
         qui caresse en tremblant
         le front de l'enfant
         comme l'arbre penché
         effleure de ses branches
         la clarté d'une rivière

         j'aime chez les vieux
         leur geste fragile et lent
         qui tient chaque instant de la vie
         comme une tasse de porcelaine

         comme nous devrions faire nous aussi
         à chaque instant
         avec la vie

         in Poésies de langue françaises, Seghers 2008, p.269

Ailleurs, il poursuit sur ce ton :

          Appartenir ce n'est rien
          Être poudre sur la main
          et se savoir aimé
          comme un soir d'été
          dans la nostalgie d'un homme
          accoudé à sa dernière heure

          Ou bien ce chant
          qui ne tient pas aux lèvres

          Ou bien pour la pensée :
          l'espace
          et qu'elle fuie comme l'herbe

          Ou bien appartenir
          comme un passant dans la maison
          laissant de lui la mémoire
          dans ce couteau sur la table

           Ou bien aimer
           et tenir la main du vent

            in Lettre à la femme aimée au sujet de la mort, Poésie/Gallimard, 2017, p.108

            Ainsi se décide l'impossible
            comme une caresse

            Entre le monde et l'amour
            le lien est d'eau qui tremble

            Tes mains sont un fruit
            autant que la rondeur de l'été

            Et la révolution et les désastres
            sont l'œuvre d'un regard
            ou d'un baiser demeuré vide

            Tout désir est une enfance revécue
            au bord d'un ruisseau

            Toute vaillance dans le pas
            est nouée au sommeil le plus chaud

            Ainsi l'avenir
            cet ordinaire du pauvre
            est la trace indécise
            d'une main sur la peau

            ibid p.105

Son lecteur, touché au propre comme au figuré, interpellé au plus profond, se sent appelé à davantage de sincérité et d'exigence personnelle : "Voyez le poète assis sur l'autre rive, et sachez qu'il est toujours sur l'autre rive guettant la fleur qui pousse en nos cœurs gelés, mille jours, mille soleils !"


            Mais c'est à peine si j'ose
            poser le pied devant ma porte au matin.
            Je vais m'épuiser dans la distance
            avant d'atteindre un abîme ou un ami,
            là où il serait bon enfin
            d'avoir des yeux
            et le courage de sortir de sa peau.
            C'est à peine
            si j'ose pousser la porte dans la lumière bleue,
            dire le poème qui tremble
            puisque ce qui ne m'appartient pas m'attend
            et me demande sans retour
            d'être un visage pour sa souffrance.
            Aller, qui oserait ?
            quand il s'agit d'habiter les foules
            sans rien troubler de leur négoce avec la douleur
            et qu'on ne peut offrir
            dans la tiédeur des paumes
            que l'eau gelée du chant.

            ibid Lettre à la femme aimée au sujet de la mort, Mais l'homme au cœur des choses ...p.36

 Quelle force intérieure, quelle connaissance approfondie de l'humain et quel altruisme se trouvent réunis en ces quelques lignes!
Jean-Pierre Siméon demeure ce crieur de rue, qui nous convie à oser l'impossible :

           
            Mais sous le ciel humide de la Noël quatre-vingt-seize,
            le monde tourne.
            L'impuissance exaspérée des foules
            cherche des dieux ensoleillés
            quand c'est l'heure déjà que tombe
            aux fronts assujettis
            la couronne de la nuit.
            Entendez-vous comme le ciel pèse dans la conscience
            quand l'enfant,
            celui que nous avons fait naître par gourmandise,
            ouvre la fenêtre sur l'étrange tranquillité des ombres
            dans la rue ?
            Le royaume est nu et qui sont les vainqueurs
            à contre-jour,
            les forçats ou les princes ?
            Race de vivants, ô pillards des clartés disparues,
            il est grand temps
            d'habiter la nuit entière
            pour d'inséparables baisers.

            ibid Lettre à la femme aimée au sujet de la mort,Mais l'homme au cœur des choses, 2017 p.33

 Son essai, La poésie sauvera le monde, paru en 2015, affichait déjà cette foi sans retour en l'amour. N'hésitons pas à nous en imprégner :

             Seul celui qui aime
             voit clair dans le siècle
             où la pauvreté est robuste
             où le danger colle aux dents des peuples
             comme une eau sèche

             seul celui qui aime
             existe devant les lèvres brûlées
             et la rage qui grandit entre l'os et la peau
             comme une graisse

             seul il tient
             dans les gémonies
             parmi la foule des gémissants
             sous l'œil de l'Histoire
             son verdict de nuées et de flammes

             seul à ne pas s'absoudre
             dans le gémissement obscène
             des fauteuils

             seul celui qui aime
             et qui porte
             quoi qu'il en soit du sang tombé
             un hymne dans sa voix

             ibid Lettre à la femme aimée au sujet de la mort, Vers la dormeuse aux yeux clairs, 2017,
             p.143
    

Bibliographie:
  • Lettre à la femme aimée au sujet de la mort et autres poèmes. Poésie /Gallimard 2017
  • Poésies de langue française, Seghers, 2008
sur internet: