Port des Barques

Port des Barques

vendredi 13 octobre 2017

Yehuda Amichaï dans l'entre-deux d'une vie

  
            Entre deux

         Où serons-nous quand ces fleurs deviendront fruits
         dans l'étroit entre deux, où la fleur n'est plus une fleur
         et le fruit n'est pas encore un fruit. Quel merveilleux
         entre deux
         nous formions l'un pour l'autre, entre nos corps,
         entre nos yeux, entre l'éveil et le sommeil.
         Entre chien et loup, ni jour ni nuit.

         Ta robe de printemps a pris si vite
         les couleurs de l'été, elle flotte déjà
         à la brise de l'automne.
         Ma voix n'est plus ma voix
         mais déjà, presque prophétie.

         Quel merveilleux entre deux nous étions, comme la terre
         entre les fissures du mur, brin de terre têtue
         sous la mousse vivace, le câprier épineux
         dont les fruits âpres
         rendaient plus doux ce que nous mangions ensemble.

         Voici les derniers jours des livres
         avant que viennent les derniers jours des mots.
         Vienne le jour où tu comprendras.

         in Le baiser de la poésie,
         Choix et traduction de l'hébreu par Michel Eckhard Elial, dans un numéro hors-série de la
         Revue Levant, 2012, p.12.

Les poèmes d'amour de Yehuda Amichaï (1924-2000) précèdent ceux de Ronny Someck, son confrère, dans ce beau numéro hors-série, acheté à Sète.
Heureuse découverte d'un poète dont la sensualité n'a d'égal que l'amour, qui court entre les lignes et donne sa saveur à l'instant.

         Tes yeux sont de paisibles bouches
         ta bouche sous la surface de la mer
         ton visage est du sable qui tremble.

         Tirant les cheveux,
         tu attires les jours et les mots
         vers ce que d'autres temps
         auraient appelé une maison.

         Jamais plus est aussi
         une éternité,
         mon goût,
         ma part d'éternité.

         ibid p.14

On peut se réjouir longtemps, et bien au delà de la séparation ou de la mort, du bonheur d'avoir vécu un véritable amour. Chaque mot se pose, tel un onguent sur nos blessures.

         J'ai lissé tes cheveux dans le sens du voyage
         et dans ta chair j'ai touché la prophétie.
         J'ai touché ta main, jamais endormie,
         et ta bouche qui peut encore chanter.

         Le sable du désert recouvrait la table,
         où nous n'avons pas mangé,
         mais où mes doigts ont écrit
         les lettres de ton nom.

         ibid p.15

Toute la magie du souvenir murmure, ici, à tendre voix entre les lignes.

          Cadeaux d'amour

          À ton oreille, à tes doigts,
          j'ai mis de l'or,
          l'or pour le temps, sur ton poignet.
          J'ai fixé beaucoup de brillants
          pour que tu glisses dans le vent
          en tintant doucement
          au dessus de mon sommeil.

          Je t'ai régalée de pommes,
          pour que nous nous roulions,
          comme dans le Poème,
          sur un lit de pommes rouges.

          J'ai caressé ta peau d'un tissu rose
          aussi transparent qu'un petit lézard,
          ses yeux sont un diamant noir
          dans les nuits d'été.

          Tu m'as permis de vivre quelques mois
          sans autre besoin de religion
          ni de vision du monde.

          Tu mas donné un ouvre-lettres d'argent
          mais de telles lettres ne s'ouvrent pas,
          on les déchire, elles se déchirent.

          ibid p.16

Et le poète conclut par ces mots l'évocation de sa vie amoureuse :

         (...)

         Nous avons continué la prophétie : conversation à deux, robe d'été, linge accroché à une corde,
         rebord de fenêtre. Et nous continuerons, nous continuerons, nous serons orgueil et humilité,
         nous serons le temps qu'il fait, nous serons les saisons de l'année. Nous serons.

         ibid p.17

Je vous engage vivement à ouvrir le lien indiqué plus bas pour accéder à un bel article d'Esprits Nomades à propos de l'auteur.

Bibliographie :
  • Le baiser de la poésie, 24 poèmes d'amour de Yehuda Amichaï et Ronny Someck, choix et traduction de l'hébreu par Michel Eckhard Elial, éditions Levant 2012.
sur internet :

         
        

vendredi 6 octobre 2017

Lionel Jung-Allégret à partir d'un silence

     
             N'entends-tu ce silence d'avant toute naissance
             Son exigence à exister malgré le corps


            À être; et en être le destin.

           
            Ne l'entends-tu qui t'agrippe.
            Remonte dans tes veines jusqu'à ce temps qui va
            vers ce qui fut
            ou peut-être ne fut rien.

            Ne le vois-tu qui avance depuis ce mur au bout de toi

            Ce mur devant tout regard. Ce mur devant toute vie. Ce
            mur de matière morte que l'on voit se lever dans le corps
            éteint et froid de ceux qui l'ont atteint.

            in Ce dont il ne reste rien, éditions Al Manar, avec des encres de Catherine Bolle, 2017, p.30


C'est avec beaucoup d'émotion, qu'en juin dernier, j'ai écouté la lecture de ce recueil, faite à voix haute par son auteur, d'une voix qui, revenant à la table du jour, y posait le couteau du souvenir.  

            On attend la mort qui n'apparaît jamais.

            Elle tient là
            hors de la main
            posée sur un souffle.

            Arrachée à la pluie des visages.
            À l'immobile lumière.

            Parole étrangère à toute parole
            étrangère à toute attente.

            ibid p.16

L'œuvre poétique de Lionel Jung-Allégret gagne en profondeur et en intensité à chaque nouveau recueil et la diction parfaite de l'auteur, lors de lectures publiques, en fait un hymne antique.

Les encres de Catherine Bolle, qui accompagnent Ce dont il ne reste rien, paru en avril 2017,
chez Al Manar, soulignent sobrement de noir les derniers murs à abattre et la ligne rouge à ne point franchir.
Une double mise en garde de l'auteur, faite de citations choisies et d'un beau texte en italique, dont je cite un bref extrait ci-dessous, nous introduit à une lecture méditative.

             Tu es ce que tu écris
             et ce que tu écris

             est Autre
             ...

À première vue :

             D'ici, tout se confond. Feu, ciel, lumière et eau.

             La parole qui naîtra et sa précédente.
             Le temps immobile
             et celui qui ne s'attarde pas.

             Lente
             notre faiblesse dans le va-et-vient du rien.

             ibid p.18

Le lecteur, conquis, est soulevé par ce grand souffle :

             Il y a du vent
             dans la fomentation de l'air
             dans le sable
             du sable
             des mots
             une lumière
             et autres choses.


             La parole comme un rêve se fait serpent
             souffle par les nues

             appelle d'entre le temps
             le jaillissement d'une soif.

             ibid p.11
            
Le poète, gravissant la hauteur aveuglante, accueille ce qui vient dans le silence bruissant du monde :

             Des enfants allongent leurs âges sous des draps fins. La
             nuit couvre ce qui respire, dévore les cris qui ruissellent
             entre les jambes.

             Dans mes mains jointes, se presse une parole. Elle n'est
             ni mot ni silence. Endeuillée de capes de néants noirs,
             voici qu'elle avance comme une colère.

             Je n'entends rien qui lui tient de vie. J'entends les pleurs.
             Les mères tournoyantes. Les mains aux ancres rouges sur
             les éviers ébréchés. Des casseroles de fer. Des eaux qui
             sifflent et qui bouillent.

             Des cordons de sangs noirs pendus plus haut que la lumière.

             J'entends l'air exhumé des poumons et les vagissements
             entre les portes du deuil.

             ibid p.25

Devant ce décor apocalyptique, le poète s'engage solennellement et témoigne de l'urgence de la tâche :

             Écris ce que tu sais. Écris ce que tu es.
             Écris-le avec le froid.
             Écris-le avec la peau de tes morts collée à ta peau.

             Écris-le comme la seule respiration qui brûle dans l'air.

             Avec le gel dans les brocs.
             Avec les iris crevés.
             Avec les cris des mères analphabètes.
             Avec leur saleté et leurs odeurs de cuir chevauché.

             ibid p.32



             Emporte toute parole. Vide-la jusqu'à la paix.
            
            Vide-la jusqu'au silence de ta naissance.

            Un oiseau s'ouvre chaque matin entre les cuisses de celles
            que tu as aimées.

            Le désir n'a pas de fin.

            ibid p.63

bibliographie:
  • Ce dont il ne reste rien, avec des encres de Catherine Bolle, éditions Al Manar, 2017
sur internet:

vendredi 29 septembre 2017

Georges Drano paroles au bord du vide



                 N'entre pas qui veut
                 dans la nuit du vent
                 dans son vertige où se dispersent
                 les lumières
                 et se creusent les solitudes.

         Cet extrait, tiré de Vent dominant de Georges Drano, paru aux éditions Rougerie en 2014, nous
         introduit gravement à l'automne à venir.

                 Si loin, le vent te borde
                 et allonge tes pas

                 Le souffle dont il s'empare
                 veut-il te retenir?

                 Un mot s'échappe
                 Une main passe
                 Il ne laisse rien revenir

                 Si vif qu'il t'arrête
                 dans le bois de la porte

                 Est-ce-là qu'il annonce
                 la route qu'on oublie ?

                 Et toi rêveuse
                 sur une terre où il ne peut entrer

                 Et ta voix
                 qu'il ne peut déplacer.

                           (Nikou)

                 in Vent dominant, éditions Rougerie, 2014, p.37

         Le vent s'annonce comme l'inévitable compagnon avec lequel nous devrons négocier,
         l'hiver prochain, nos sorties, nos cheminements mais également nos états d'âme.

                  Parfois un seul vent
                  nous emporte loin d'ici
                  en pleine terre, à découvert

                  Vent mal taillé
                  qui vide son sac
                  court sous les ombres
                  retourne les chemins

                  Jetés au vent les mots
                  avec la peau qui tremble
                  Vent mauvais
                  mauvaise lune passante
                  au ciel assombri.

                  ibid p.39

        Georges Drano, breton d'origine, ainsi que je l'écrivais sur ce blog, en août 2015, reste un
        militant écologiste fervent et un poète, qui soigne amoureusement sa vigne, dans l'Hérault.
        Attentif depuis toujours aux éléments, il interpelle ici le Vent mal taillé, ce vent mauvais,
        qui fouette des villages, qui laissent partir les chemins hors du temps.
       
                   À la cassure
                        le vent siffle
                   vif à l'arrête vive
                        sans détour
                        sans espacement
                    il coupe net à tout propos
                        il cingle
                        il nous découvre.

                    ibid p.44

         Leurs colères, source d'incertitude à l'approche de la nuit, changent en nous l'abri de la
          parole et nous éloignent de notre feu.
        
         Notre équilibre s'en trouve chamboulé : "on a peine à se tenir au propre comme au figuré".
        
                    Porte condamnée à cause du vent

                    Le grand vent tenait la porte fermée, il fallait chercher une autre entrée dans la paroi
                    latérale à l'abri des bourrasques. Sur le parking les drapeaux claquaient en haut des
                    mâts, les fils électriques sifflaient. Avec nos sacs et nos caddies qu'il fallait sans cesse
                    ramener vers nous, nous ne pouvions nous approcher des marchandises tenues en respect
                    derrière les vitrines. Nous avons toujours connu quelque obstacle à franchir pour aller
                    là où nous pensions être mieux, mais cette fois c'est un large fleuve d'air vif, froid et
                    tumultueux qui nous barrait le passage.

                    (extrait)

                ibid p.50

                    Le voleur de vent

                    Il cherchait le vent dans les plus petits détails du paysage, il l'attendait au coin des bois,
                    le guettait derrière les murs et les haies, le suivait le long des ruelles. Il soulevait les
                    pierres du chemin pour le surprendre.
                    Il voulait rabattre derrière lui le moindre courant d'air, recueillir le  plus petit
                    frémissement qu'il sentait battre dans les feuillages. Le bruissement des herbes au bord
                    des fossés faisait naître en lui le désir de tout emporter.
                    Une fois reconnu, il savait garder le vent sur lui, dissimulé dans les doublures de ses
                    vêtements ou confondu avec les plis d'une écharpe. Loin des regards, il l'agrafait parfois
                    entre deux feuilles de papier et serré sous son bras il l'emportait vers un lieu sûr.
                    Là, il le disposait devant lui et d'une main dessus une main dessous il savait en saisir
                    les formes et les mouvements, en retenir les contours et les déchirures.
                    Il recevait les coups, les rafales, les bourrasques, il les sentait vibrer en lui.
                    Il reconnaissait enfin les saveurs d'un vent sans mémoire qui passe d'une parole à l'autre
                    sans jamais rêver de sa chute.

                                ( À Philippe Jaminet )

                    ibid p.51


                    Adossé au mur
                    tu crois tenir le vent
                    dans tes cordes
                    mais il n'a qu'une hantise
                    trouver la sortie
                   et prendre la fuite

                   (extrait)

                   ibid p.23
                
          Le prétendu voleur de vent se fait chimère. Ne perdure que le frisson engendré par le
          poème, quand soudain, ses paroles nous confrontent au vide.
 

                    Vent d'hiver en plein été

                    Arête vive
                    dans l'immobilité de l'air chaud
                    Le cri qui n'a pu être retenu
                    nous découvre
                    serrés dans l'ombre

                    Ce qu'il laisse au ras du sol
                    est un éclat
                    qui monte sur toute la ligne

                    Une déchirure
                    Un fer sous la cendre

                    Après il n'y a plus rien.

                    ibid p.15

         Bibliographie :
  • Vent Dominant, Rougerie, 2014
          sur internet :
  • un précédent article de R.Fritel paru en 2015, sur le Temps bleu :
          http://lintula94.blogspot.fr/2015/08/georges-drano-linvisible-presence.html

                   






        

vendredi 22 septembre 2017

Joël Bastard le froissement unique d'une existence



              Je laisse venir la nuit occuper la page blanche. Comme elle vient
        en forêt et fait taire les oiseaux. Les mots trouvent encore le passage
        pour nicher dans le blanc. La cuisine s'assombrit, avec elle les objets
        utilitaires : le bol, le couteau, le sachet de papier dans lequel le pain.
        Les couleurs sombres facilitent l'accueil de ce qui vient lentement
        s'engouffrer. Les derniers blancs tiennent encore un peu dans les yeux.
        Les mots noirs se détachent dans un ultime effort. Ce qui s'écrit est
        une paupière qui tombe sur des images disparues. Je laisse venir la
        nuit occuper la page comme elle vient en forêt. Les mots nichent
        maintenant dans le noir comme un seul corps aux gestes impossibles.

        in Une cuisine en Bretagne, Lanskine, 2016, p.33

              J'écoute ma voix qui répète ce que je viens d'écrire. Celui qui
        écoute s'étonne de celui qui vient d'écrire et s'attendrit d'une certaine
        solitude. Il demande à l'autre de ne pas le laisser seul. Continuons donc
        à écrire.

        ibid p.32

              Il m'a offert un stylo plume de marque Waterman. Je devais avoir
        douze ans. j'ai traversé un grand parking à la Rochelle, sans regarder la
        mer, en tournant et retournant le stylo dans mes mains. L'ouvrant, le
        refermant. Écoutant le bruit que faisait le capuchon à la fermeture. Depuis,
        j'écris. Cela tient à quoi d'écrire ou de lancer des bombes de l'autre coté
        d'un mur. À un oncle bienveillant, une mère attentive, un père généreux.
        Bien entendu, l'écriture n'est pas toujours si reposante et le cadeau jamais
        innocent.

        ibid p.45

              Celui qui écrit n'est pas celui que l'on croit. Vous ne le rencontrerez jamais.
        Même si vous tenez le stylo. Jamais. Il écrit pour personne comme pour tous
        et cette écriture ne lui appartient pas. C'est un souffle indispensable qui passe
        de bouche en bouche. Ne s'attache pas, ne fait que passer. De main en main
        de l'encre née d'une nature bien avant nous.

        ibid p.49

               Il y a des nuits comme celle là où on ne s'arrêterait plus d'écrire. Quelle compagne plus
        proche que la fatigue pourrait mieux conduire nos mots.

        ibid p.54

               Celui qui se tait dans la matière carnée de son être, porte, mais à l'intérieur
         de ses épaules, le poids de sa parole.

         ibid p.55

Comme autant de murmures, chaque pensée, chaque geste trouvent un écho chez l'auteur d'Une cuisine en Bretagne. Ce recueil allie une grande simplicité de ton à une profonde réflexion sur la vie.

Il en est ainsi également de son titre.Selon ma propre expérience, les cuisines sont des lieux de création mais également des lieux privilégiés d'écoute de l'autre. En effet, celui ou celle qui y travaille a les mains occupées mais le cœur disponible, il devient plus facile à celui qui souhaite se confier de s'adresser à celui ou celle qui l'écoute de dos dans une attitude discrète et conciliante .

Le décor dépouillé des cuisines bretonnes, leurs cheminées de granit et leurs fourneaux à l'ancienne, renforcent l'intimité austère que prennent ces confidences murmurées.

              Que donnera ce coup de pioche à l'intérieur de soi. Que sera la vision en ce retournement
          de chair. Un passage d'enfance peut-être. Un orgasme réparateur. La découverte d'un silence
          libéré de son poids.

          ibid p.36

               J'ai l'âge de la disparition de mon père et je marche vers le lieu de sa naissance. Un pauvre
          moulin au bas d'une pente douce. Au milieu de rien. Des prés, des chemins boueux et des
          flaques d'eau.

          ibid p.19

                La grande affaire approche, celle de prendre un mot pour ce qu'il est dans mon corps.
          Un faible écho du monde.

          ibid p.21


Par ce faible écho du monde Joël Bastard  ouvre des portes et donne vie et sens au froissement unique d'une existence.

Bibliographie:
  • Une cuisine en Bretagne, éditions Lanskine, 2016
 
         sur internet :

vendredi 15 septembre 2017

Brigitte Gyr nos pas ne (se) comptent plus



         Ce soir
                peut-être
                nos espoirs seront défaits


          il faudra désormais apprendre à
                occulter la peur occuper le
                vide

          enfouis
                 dans le non-lieu où
                 réside
           l'ombre
           de nos rêves
           nos pas ne (se) comptent plus

           in Le vide notre demeure, suivi de Friperie, éditions La rumeur libre, 2017, p.13

Sur la couverture pourtant bleu layette de ce nouveau recueil, figure un titre combien exigeant :
Le vide notre demeure. Entre quatre murs, va se tenir un combat intérieur, dont l'issue reste doublement incertaine, car nos pas ne comptent plus ou ne se comptent plus, écrit le poète.

 "L'immeuble d'autrefois est mort de vieillesse, le bois de l'armoire flambe dans la cheminée".
Le jusqu'au-boutisme du rire, triste distance du soi, lutte toujours et encore contre le poids d'une tristesse envahissante.
Cent fois le poète pointe du doigt l'ennemie, tente de la déloger et d'alléger la vie.
Car il suffit parfois d'un "écart perceptible", d'un vague retour à l'enfance, pour qu'un peuple d'hirondelles glisse sur nos pensées :

          hier
          sur le vieux pont une
          odeur
                 de pain
                 trempé dans le lac a
          envahi notre mémoire

          un cygne est venu en voisin
          le café du port va bientôt fermer

          ibid p.10

          on se bat
                à contre-courant on
          frôle
                  des terres
                  archaïques

           ibid p.29


           une frontière aussi
           ténue
                  qu'un fil de soie
           repousse les arrivants

           la loi se fait contre

           ibid p.30


           sous le pommier du jardin
                  un escargot a
                  abandonné
                  une traînée de bave
                  le lilas a raté sa
                  floraison...

            ibid p.59

L'au-delà du miroir comme l'esquisse d'un avenir dépendent bien sûr de nous mais heureusement il revient au poète, par sa parole, de réveiller au fond de chacun assez de rêve pour y croire.


            un espoir léger d'alliance
                            entre
            l'en-deça du rêve
                            et
            l'au-delà du miroir
            dessine
                           pour nous
            l'esquisse d'un avenir

            ibid p.60


Brigite Gyr est née à Genève, elle vit à Paris où elle est avocate, poète et traductrice depuis 1976. J'ai eu le plaisir de la présenter sur La Pierre et le sel, en mars 2013, dans un article intitulé Dans l'absolu du manque, que je vous suggère de relire grâce à ce lien :
http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2013/03/brigitte-gyr-dans-labsolu-du-manque-.html

Bibliographie:
  • Le vide notre demeure, suivi de Friperie, éditions La rumeur libre, 2017.
    

vendredi 8 septembre 2017

Mérédith Le Dez une droite raison de vivre




                      IV

         J'ai construit une maison
         sur l'aile du vent
         une maison qui n'est pas la mienne
         des voix viennent y habiter
         fertiles et vives
         comme une lumière blessante
         des êtres passent
         à l'embrasure des fenêtres
         déposent une fleur rouge
         puis s'évanouissent
         certains s'installent dans la maison
         pour durer comme ils disent
         et leurs bouches palpitent
         comme de longs poissons
         je les regarde venir et parler
         de leurs langues vivantes
         je les accueille
         à l'ombre d'un silence
         qui grandit
         dans mes murs de soif
         et de mains qui ne retiennent pas

         in Quatre chevaux de hasard, éditions Folle Avoine, 2015, p.62

Mérédith Le Dez, découverte cet été au Festival de Sète, est née en 1973, poète et écrivain breton, elle vit à Saint Brieuc, dans les Côtes d'Armor.
Elle se trouvait le 28 juillet dernier, Place du Pouffre, aux cotés de Lydia Padellec, son éditrice de La Lune Bleue, pour une lecture de Chanson de l'air tremblant : un précieux petit livret, cousu main et illustré de gravures de Chantal Gouesbet, où cavalait, entre ironie et douceur, un mystérieux destrier du temps bleu.

          Destrier du temps bleu
          dans le métal d'un matin
          tout en armes
          et piqueté d'aiguilles
          et pudiquement corseté

          il y a
          odeur de fronde et neuves fougères
          figé tout un sang prêt à bondir
          au cœur des flamboyants

          et dangereuse
          toute cette chaleur d'arbre trop vivant
          et si moite en vérité
          mal murée dans l'armure

          in Chanson de l'air tremblant, avec les gravures de Chantal Gouesbet, éditions de La 
          Lune bleue, 2016

  
   Elle guerroie également avec fougue et fracas dans  Journal d'une guerre, livre d'un tout autre ton,
   marqué par une période de conflits multiples, paru aux éditions Folle Avoine en 2013, qui lui a valu
   le Prix Yvan Goll en 2015 .

   Quatre chevaux de hasard, paru en 2015, fait allusion aux chevaux de l'apocalypse.
  Mérédith Le Dez y pose des questions existentielles tandis que l'empreinte gagne tout comme
  une ombre humide, imbibe peu à peu les  murs, le sol de terre battue et jusqu'à l'air tandis que
  ces chevaux de hasard, au loin sur l'horizon, galopent drus et noirs.  
 
  Il se dégage de cette poésie une grande sensibilité aux éléments, propre aux celtes et à leurs rivages
  battus par les flots mais toujours ouverts sur le large.


  Cavalier seul, paru en 2016, a valu à Mérédith Le Dez le Prix Vénus-Khoury-Ghata, en 2017.
  Ce recueil illustre magnifiquement la ténacité du poète.
   .
 
                       XII
 
         Dans la marche lente
         que je reprends chaque matin
         plus précisément vient cogner
         au fil du temps répétée
         dans ma tête
         la même question
         qui n'est celle ni
         du cheval des heures enfuies
         ni du cheval des lendemains
         qui auraient chanté.
 
            – Qu'as-tu fait de ton talent
               dis qu'en as-tu fait
 
         in Cavalier seul, éditions Mazette, 2016, p.69
 
 
                        XV
 
          Depuis quatre saisons
          deux fois passées
          je n'enfourche plus
          aucun des deux chevaux faciles
          à qui j'ai laissé bride sur le cou
          et même donné congé.
 
          Mais cheval des heures enfuies
          et cheval des lendemains
          qui auraient chanté
          tournent à leur guise
          dans ma tête hospitalière
          quand je vais à pied.
 
          Je fais cavalier seul
          désormais
          dans l'horizon indifférencié
          avec un sac pesant sur les épaules
          dont le poids m'est familier.
 
          Je porte indistinctement
          en lieu de casaque
          le manteau pèlerin
          qui se confond
          avec l'ardoise
          l'eau
          le silence.
 
          ibid p.75/76
 
Une volonté de se dépasser sourd de ces divers recueils, elle nous vaut ci-dessous l'incroyable allégresse des ponts eux-mêmes :

                       II

         Grand galop sur l'horizon
         les ponts élèvent
         une rumeur de joie
         à la rencontre du jour bleu
         et le soleil triomphant
         couronne l'absence
         où tremble un désir

         La mer
         dans l'échancrure d'hiver
         est pavillon d'attente
         ou caparaçon d'oubli

         in Quatre chevaux de hasard, Éditions Folle Avoine, 2015, p.60



                     VII

         Le silence a replié sur la pluie
         de grandes ailes noires

         Un dimanche de suie
         pleure à la fenêtre

         ibid p.65

Rien n'est jamais étriqué car soudain, toute cette eau rassemble et porte loin ...


                     VIII

          Le silence tremble sur la nuit

          Endormis aux paupières lisses
          vos yeux naviguent
          vers d'autres rives

          Comme une eau lente
          j'attends le matin sur l'horizon

          ibid p.66

  Mérédith Le Dez  a trouvé à l'évidence en poésie sa droite raison de vivre, car chacun de ses
  poèmes  interpelle profondément son lecteur.

 
                       XXVI

          J'écris contre la nuit bleue
          qui meurt à la fenêtre

          il neige loin sur les yeux
          à la fenêtre le ciel pâlit

         un vol d'oiseaux amers
         au-dessus de la ville
         suspend l'épée du jour

         sera-t-elle aujourd'hui d'un métal
         sourd à ma lassitude
         ou forgée à la clarté du silence
         une droite raison de vivre

         in Quatre chevaux de hasard, éditions Folle Avoine, 2015, p.86

   En guise de conclusion, je citerai ces mots du poète, notés lors de sa présentation à Sète, qui
   confirment son exigence dans le domaine de l'écriture :

  " Le fait d'être dépositaire d'une langue et d'une culture, implique d'avoir la conscience du trésor
  qu'est la parole".

  

  Bibliographie:
  • Quatre chevaux de hasard, Éditions Folle Avoine, 2015 
  • Chanson de l'air tremblant, Éditions de la Lune bleue, 2016   
  • Cavalier seul, Éditions Mazette, 2016 
  • Journal d'une guerre, Éditions Folle Avoine, 2013

  sur internet:

vendredi 1 septembre 2017

Rainer Maria Rilke: Lettres à un jeune poète


La rentrée est là, avec ses offres multiples, ses activités créatrices, ses nouvelles expositions, ses films. Je vous propose de relire cet extrait des Lettres à un jeune poète, écrites d'Italie par Rilke, en 1903 à un jeune homme qui sollicitait ses conseils :

         Les œuvres d'art sont d'une infinie solitude; rien n'est pire que la critique pour les aborder.  
         seul l'amour peut les saisir, les garder, être juste envers elles. Donnez toujours raison à votre
         sentiment à vous contre ces analyses, ces comptes rendus, ces introductions. Eussiez-vous
         même tort, le développement naturel de votre vie intérieure vous conduira lentement,
         avec le temps, à un autre état de connaissance.
         Laissez à vos jugements leur développement propre, silencieux; ne le contrariez pas, car,
         comme tout progrès, il doit venir du profond de votre être et ne peut souffrir ni pression
         ni hâte. Porter jusqu'au terme, puis enfanter : tout est là. Il faut que vous laissiez chaque
         impression, chaque germe de sentiment, mûrir en vous, dans l'obscur, dans l'inexprimable,
         dans l'inconscient, ces régions fermées à l'entendement. Attendez avec humilité et patience
         l'heure de la naissance d'une nouvelle clarté. L'art exige de ses simples fidèles autant que
         de ses créateurs.
 
Et pour illustrer cette solitude, ce poème de Rilke, extrait du Livre d'images ( 1898-1906) :
 
          Solitude
 
          La solitude est pareille à une pluie.
          elle croit de la mer vers les longs crépuscules ;
          de plaines qui sont étrangères et perdues
          elle va vers le ciel qui toujours la possède.
          et du ciel seulement essaime sur la ville.
 
          elle pleut sur le monde aux heures indécises,
          lorsque vers le matin se tournent les ruelles
          et quand les corps qui ne trouvèrent rien
          se lâchent et retombent attristés et déçus ;
          et quand des êtres qui l'un l'autre se haïssent
          sont forcés de dormir ensemble dans un lit :
 
          la solitude alors avance avec les fleuves...
 
Bibliographie :
  • Rainer Maria Rilke : Lettres à un jeune poète, éditions Bernard Grasset 1956