Port des Barques

Port des Barques

vendredi 16 février 2018

Christian Bobin je t'écris dans la lumière

 

            Il y a des îles de nuit
        dans le plein jour. Des îles
        pures, fraîches, silencieuses.
        Immédiates.

        L'amour seul sait les
        trouver.

        in Le Christ aux coquelicots, éditions Lettres vives, 2017, p.8

  Avec ces mots J'ai besoin de ta lumière  pour écrire, Christian Bobin  choisit de s'adresser à Dieu.
  Un Dieu qui a envahi sa vie. Il est possible cependant, à  qui ne partage pas sa foi, de croire
  simplement à la présence de ces îles de nuit dans le plein jour...alors que février reste ce mois
  laborieux, où la lumière radine nous est mesurée au compte-goutte alors que nos défenses
  sont au plus bas.
 
  La poésie est pour moi l'une de ces îles fabuleuses... Simple et profonde à la fois, celle de
  Christian Bobin va droit à l'essentiel.

            Nul plus que toi ne porte
         l'amour aussi haut, à cette
         blancheur tremblée au cœur
         de la flamme.

         ibid : p.19

             Tu es en moi comme un
         enfant qui joue seul, à l'écart,
         dont on croit qu'il ne fait
         rien quand sa rêverie démêle
         des milliers de fils d'or, de
         cheveux d'ange.

         ibid : p.26

              Tu viens quand plus personne
         ne peut nous consoler :
         tu enterres secrètement celui
         que nous aimons au fond de
         notre cœur – bien à l'abri du temps.

         ibid : p.49

               Entre ma vie et ma mort,
         une simple cloison de papier.
         Je t'entends marcher derrière.

         ibid : p.53

               Tu traverses ma vie
          comme un feu de forêt.

          ibid : p.28

                Je t'aime à en faire peur
           aux étoiles.

           ibid : p.9

Merci au poète de faire resplendir ce jour, par le seul éclat de sa parole et de sa foi.

Le dimanche 18 février, à 10h05 sur France 2, l'émission Le jour du Seigneur propose une rencontre avec Christian Bobin, à son domicile.

Bibliographie:
  • Le Christ aux coquelicots, Éditions Lettres vives, 2017.
sur internet: un bel article sur l'auteur de Jacques Décréau




   
 

vendredi 9 février 2018

Anna Akhmatova forgée de toutes piéces



                                1

                          La création

        Ça se passe ainsi : une sorte de langueur ;
        À mes oreilles les heures tintent sans cesse ;
        A loin un roulement de tonnerre s'apaise.
        J'entends comme la plainte et le gémissement
        Des voix inconnues, prisonnières ;
        Un cercle mystérieux se rétrécit,
        Mais de cet abîme qui murmure et résonne
        Monte un bruit qui domine tous les autres.
        Autour de lui, c'est un silence tel
        Que l'on entend pousser l'herbe dans la forêt,
        Sur la terre marcher le mal et sa besace...
        Mais voici que déjà des mots se font entendre,
        Et les signaux sonores des rimes légères ;
        Alors je commence à comprendre,
        Et les lignes qui me sont simplement dictées
        Se couchent sur mon cahier blanc comme la neige.

                                                                                                  5 novembre 1936

         in Anna Akhmatova, Poème sans héros et autres œuvres, traduit et présenté
         par Jeanne et Fernand Rude, éditions La Découverte, 1991, p.119


Je dois à l'épais tapis neigeux de ces derniers jours le plaisir de m'être replongée dans l'œuvre d'Anna Akhmatova et de vous la présenter.

Née en juin 1889 près d'Odessa, Anna écrit dès l'âge de 11ans, des vers "scandaleusement mauvais" dit-elle. À 17 ans, elle se choisit un pseudonyme : Akhmatova, "pour éviter de déshonorer son père en publiant ses vers" ! (Akhmat est le nom des derniers princes mongols.)
Elle suit des études de droit à Kiev puis s'installe à Saint Pétersbourg, en 1908 où elle poursuit des études littéraires et historiques et fréquente les poètes du moment.
En 1909, elle fonde avec les poètes Ossip Mandelstam et Nicolaï Goumiliev, L'Atelier des poètes.
Elle épousera Goumiliev l'année suivante et leur groupe prendra le nom d'Acméisme, du grec Akmé qui signifie "pointe, summum, instant précis".
Elle publie ses deux premiers recueils Le soir puis Le rosaire et voyage , à Paris et en Italie.
Sa vie d'artiste, plutôt mondaine, prend un tour tragique à la Révolution russe où les intellectuels sont mis à l'écart.
Après l'installation d'un régime totalitaire par Staline, elle se voit réduite au silence total pendant 18 ans.

Ses poèmes circuleront dès lors sous le manteau, elle les écrit, les dit à ses intimes, qui les apprennent par cœur, avant qu'elle ne les brûle. Ses amis dispersés se terrent ou sont passés à l'étranger.

Goumiliev, son premier mari, le père de son fils, sera fusillé, tandis que son ami poète Mandelstam, arrêté et déporté, mourra en camp de transit.
Son fils sera arrêté à trois reprises, au seul motif qu'il porte le nom de son père, et passera 20 ans de sa vie en camp et en relégation.
Elle se mariera trois fois, survivra à toutes ces épreuves et écrira Requiem après avoir attendu en vain, avec d'autres femmes, devant la porte de la redoutable prison de La Loubianka, à Moscou.
Elle partagera enfin , après 1917, un appartement communautaire sur le quai de la Fontanka, à Leningrad, lieu où elle décèdera le 5 mars 1966.

"Elle a vécu dans des conditions de censure très rigoureuses. Elle ne cachait pas sa foi – les icônes étaient toujours sur ses murs et elle allait à l'église orthodoxe régulièrement – sans s'afficher pour autant" nous dit Véronique Lossky dans son livre Chants de femmes, Anna Akhmatova et Marina Tsvétaeva, publié aux éditions Le Cri, en 1994.
L'auteur ajoute: "Akhmatova cherche à rapprocher la poésie des préoccupations humaines les plus communes et, pour le faire, prosaïse et rabaisse toujours son expérience poétique sans jamais la vulgariser".
Cela se révèlera une manière de " transcender la souffrance vécue," de passer à travers les mailles de
la censure et de favoriser "une identification de tous ses lecteurs avec son héroïne : son "je" devenant "elle", puis "nous", puis "vous"...

Ailleurs, dans l'introduction au Poème sans héros et autres œuvres, paru aux éditions La Découverte, en 1991, l'écrivain allemand, Hans Werner Richter, qui la vit à Catane, lors du prix littéraire Etna-Taormina, le 12 décembre 1964, la compare à une statue contre laquelle, depuis 1889, se brisaient les vagues du temps. (...) Elle était le symbole vivant, précise-t-il, de toute une époque, de la Russie depuis Nicolas II, en passant par Kerenski, Lénine, Staline, Khrouchtchev, jusqu'à Brejnev et
Kossyguine; toujours aussi inflexible et majestueuse à soixante- seize ans" .
Elle demeure pour moi le poète du sentiment et du dépassement. Voici ce qu'elle dit de sa propre vie :


                                 2

                        Les années dix

         Nulle enfance rose...
         Taches de rousseur, ours, boucles,
         Braves tantes, oncles terrifiants
         Et les amis parmi les pierres d'une rivière.
         J'étais à mes yeux quelque chose comme un songe,
         Un délire ou un reflet dans un miroir étranger,
         Sans nom, ni raison, ni chair.
         Déjà je connaissais la liste des crimes
         Que je devais commettre.
         Telle une somnambule
         Je suis entrée dans la vie et la vie me fit peur :
         Elle s'étendait devant moi comme le pré de Proserpine,
         Devant moi, gauche, orpheline,
         Des portes imprévues se sont ouvertes,
         Les gens sortaient et criaient :
         "Elle est venue, elle est elle-même venue !"
         Je les regardais stupéfaite
         Et pensais : "Ils sont fous !"
         Plus on me louait,
         Plus on m'admirait,
         Plus terrible ce m'était de vivre
         Et plus je voulais m'éveiller.
         Je savais que je me mettrais à pleurer encore et encore
         Dans cette prison, dans cette tombe, dans cette maison folle
         Où je dois passer avec une autre moi-même
         Mais la torture se prolongeait comme un bonheur.

                                                                     4 juillet 1955, Moscou

         in Élégies du Nord, Alidades Cazimi, 1989, p.15
        
 

                               7

                        La sentence

         Et le mot de pierre est tombé
         Sur ma poitrine encor vivante.
         Ce n'est rien, n'étais-je pas prête ?
         Bien ou mal, je m'en tirerai.

         Aujourd'hui j'ai beaucoup à faire :
         Il faut que je tue ma mémoire.
         Il faut que mon âme soit de pierre.
         Il faut apprendre à vivre de nouveau.

         Sinon...Le chaud murmure de l'été
         Célèbre sa fête à ma fenêtre.
         Je pressentais depuis longtemps
         Ce jour si pur et ma maison déserte.

                                                                           Maison sur la Fontanka, 22 juin 1939

         in Poème sans héros, Requiem, éditions La Découverte, 1991, p.183

Le Poème sans héros, commencé en 1940, n'est achevé qu'en 1962; il paraitra dans une traduction française chez Seghers en 1970 et en URSS, seulement à titre posthume.
À partir des années 1990, Anna Akhmatova sera largement traduite en français par divers éditeurs.

Je vous propose un choix de poèmes de périodes diverses, pour mieux vous faire une idée de sa
foi et de sa ténacité, ceux qui suivent figurent dans Chants de femmes de Véronique Lossky et s'adressent à Dieu :

        Au rendez-vous fixé je serai en retard
        Tu l'as fixé si haut !
        Je prendrai avec moi le printemps,
        Mes cheveux seront blancs.

        ..............................................

        Je t'ai aimé si haut : je me suis
        Ensevelie ! Dans les cieux !

                                                         1923

        in Chants de femmes, Le Cri édition, 1994, p.225


                         Le Saule

        J'ai grandi dans le silence
        De la nursery du siècle enfant,
        Je n'aimais pas la voix des hommes
        Mais je comprenais la voix du vent.
        J'aimais la barbane et l'ortie,
        Mais plus que tout j'aimais le saule d'argent

        Reconnaissant il a vécu
        Toute sa vie avec moi...
        Chose étrange ! je lui ai survécu,
        Il n'en reste qu'une souche.
        Les autres saules me parlent
        Avec des voix étrangères
        Sous notre ciel qui est le même,
        Et je me tais... Comme si le mort était mon frère.

                                                               1940
        ( traduction Jeanne Rude )

         ibid p.109



         J'accorde le pardon à tous,
         Et à la Résurrection du Christ je baise
         Au front celui qui m'a trahie,
         Et celui qui ne l'a pas fait aux lèvres

                                                               1946
         ibid p.221
.
Rendons aussi un hommage à la jeune femme qu'elle fut lors de son premier recueil, intitulé Le soir, avec ce poème paru dans une traduction de Sylvie Técouteuff, qui nous offre une délicate description de l'amour :

                         L'Amour

           Tantôt serpent qui s'enroule
           Contre le cœur qu'il ensorcelle,
           Tantôt colombe qui roucoule
           Durant des jours à la fenêtre.

           Il est là sur le givre clair,
           Là dans les giroflées tranquilles...
           Mais secret et sûr, nous entraîne
           Loin de la paix, loin du repos.

           Il sait si doucement pleurer
           Quand implore un violon plaintif,
           Lui que l'on pressent, affolé,
           Dans le mystère d'un sourire.

                                                        1911



            in Chants de femmes Le Cri édition, par Véronique Lossky 1994, p.127

Aux heures difficiles, nous ferons résonner en nous  la voix virulente de celle qui fit face à tant d'épreuves, sans flancher :

                          8

             Tu m'as forgée de toutes pièces. Une telle chose au monde non
             Une telle chose au monde ne peut exister.
             Ni médecin pour guérir, ni poète pour apaiser,
             L'ombre de ton spectre alarme et le jour et la nuit.
             Nous nous sommes rencontrés une année incroyable,
             Les forces du monde étaient déjà épuisées,
             Tout se revêtait de deuil, tout s'abîmait d'infortune,
             Seules les tombes respiraient la fraîcheur.
             Sans les lanternes, noir comme jais le flot de la Néva,
             Une nuit morte autour d'un mur...
             C'était ainsi quand ma voix t'appelait !
             Ce que je faisais – moi-même alors ne le comprenais pas.
             Et tu vins à moi comme une étoile connue,
             Tu avançais par un automne tragique
             Dans cette maison pour toujours saccagée
             D'où un vol de poèmes brûlés m'a ravie.

             in Élégies du Nord, Alidades & Cazimi, 1989, p.87


 
 Et tous nos amis poètes, retiendrons précieusement les vers qui suivent :

             Notre saint travail vit mille ans...
             Grâce à lui, sans lumière, il fait jour au monde.
             Aucun poète ne l'a dit encor :
             Il n'y a ni sagesse ni vieillesse
             Et peut-être pas de mort.

                                                          25 juin 1944, Lénigrad

             in Élégies du nord et autres poèmes, éditions Alidades Cazimi, 1989, p.47

Bibliographie :
  • Anna Akhmatova, Poème sans héros et autres œuvres, La Découverte, 1991
  • Élégies du Nord et autres poèmes, Alidades Cazimi, 1989
  • Chants de femmes, Anna Akhmatova et Marina Tsvétaeva, de Véronique Lossky, éditions Le Cri, 1991 



         



        

vendredi 2 février 2018

Ivan Akhmetiev à tous ceux qui me lisent


         ce qui me distingue
         de beaucoup d'autres auteurs
         c'est que je connais personnellement
         tous ceux qui me lisent

         in rien qu'une collision de mots, éditions érès, 2018

   L'humour d'emblée vous accueille dans ce petit livre minimaliste traduit du russe
   par Christine Zeytounian-Beloüs.
   Devant des gens qui me sont étrangers/ je ne peux parler/ ni vivre
   précise l'auteur.
   Ce recueil est prétexte à pointer du doigt, pour mieux en rire, l'indifférence du monde actuel :
         
          je vis dans la perplexité
          pourquoi personne ne m'aime ?

          personne ne m'aime
          tout le monde manque de temps

          ibid

          bientôt on démontrera
          que la compassion
          et le dégoût
          c'est la même chose



          je possède
          près d'une centaine de crochets
          pour m'agripper à la vie

          et certains ne se fixent jamais
          au bon endroit

          ibid

   Voici ce que nous apprend à propos du poète la post-face de ce recueil :

   "L'auteur naît à Moscou en 1950, et écrit dès l'adolescence. Après des études de physique, il
   travaille brièvement dans un institut de recherches avant de tout abandonner pour se consacrer
   à la littérature en autodidacte. Il fréquente alors les milieux dissidents et subvient à ses besoins
   en devenant tour à tour boulanger, pompier chargé de la protection anti-incendie au musée
   Kouskovo, gardien, concierge et chauffagiste".
   Sa participation en 1978 à une manifestation en faveur des droits de l'homme lui vaut un
   internement psychiatrique forcé en 1979. Il trouve un emploi de bibliothécaire en 1984.
   Après la perestroïka, il exerce des activités de traducteur et de rédacteur et s'emploie par la suite à 
   publier la littérature clandestine de la période soviétique. Travail qui lui vaudra de recevoir pour
   son œuvre de découvreur et d'anthologiste en 2013 le Prix Andreï Biely "pour services rendus à la
   littérature russe".

   L'auteur quant à lui poursuit sur le même ton ironique avec ce poème qui a donné son titre au
   recueil :

         l'hiver on ne voit pas la différence
         entre les arbres morts
         et les arbres vivants


         n'ayez pas peur
         ce n'est rien
         qu'une collision de mots

         ibid

     Voilà qui rassure au moins tous ceux qui souffrent de la grisaille de l'hiver ! À ceux qui se
      plaignent que rien ne va plus, que le monde est sans dessus dessous, il lance :

         pour que les mœurs deviennent victoriennes
         les vertus romaines
         les âmes chrétiennes
         les corps spartiates
         les institutions démocratiques
         et les priorités éthiques


         vous tous
         n'êtes bons
         qu'à maintenir tant bien que mal
         le statu quo

         pour que ça aille mieux
         il faut de l'imagination

         ibid

         bien sûr
         qu'il y a forcément
         une issue

         mais c'est fatigant
         de toujours
         la chercher


  
         lisez

         mais ne soyez pas jaloux

         ibid

         tant que le peuple l'ignore
         le poète n'existe pas

        
         quand les gens le connaissent
         le poète n'existe plus

         ibid

         je pense
         à ce qu'un autre
         penserait à ma place


         bien sûr
         que je suis mécontent de moi
         mais pas seulement
         de moi

         ibid

   À nous de tirer profit de ces pensées, fruit d'une vie, qui a connu son lot de difficultés sans jamais
   se taire ni renoncer. La conclusion, empreinte d'autant d'humilité que de fierté, tombe
   encore de la plume du poète, qui semble s'adresser au plus intime de chacun de nous :

         mes poèmes
         sont tout simples

         j'en ai déjà
         écrit beaucoup

         ibid


         peu importe
         ce que c'était
         l'important
         c'est que c'était


         l'histoire nous jugera
         s'il y a encore une histoire

Bibliographie :

  • Ivan Akhmetiev, rien qu'une collision de mots, traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs, aux éditions éres, 2018
sur internet :

vendredi 26 janvier 2018

Charles Juliet Gratitude encore et davantage

 
         Sans ces mots
         que j'ai taillés
         que serais-je
         devenu

         comment
         aurais-je
         pu ne pas
         sombrer

         comment
         aurai-je pu
         bâtir la maison
         que j'ai dû
         édifier pour
         me construire

         in L'Opulence de la nuit, À l'intime du silence, 2010 p.110

Quel poète n'a pas songé à écrire ces mots en relisant sa vie ? La droiture et la simplicité avec laquelle Charles Juliet tente la chose et se met à nu devant son lecteur, sont émouvantes, surtout
quand on sait le profond abandon qu'il a dû surmonter pour se construire.

En fin de vie, le voici qui parle avec émerveillement de L'Opulence de la nuit et j'éprouve un immense plaisir à partager avec vous ce qu'il en dit :

         Frémissement
         à l'intime
         du silence

         un murmure
         d'abord indistinct

         puis des mots cristallisent
         se nouent les uns aux autres

         avec et sans moi
         un poème se dicte
         me fait don d'une vie
         plus intense que la vie

         ibid p.111

         Une rumeur
         à peine audible
         mêlée à une poussée
         un appel

         elle hausse le ton
         se précise

         des mots étouffés
         vite perdus

         je me sonde
         les cherche
         tâtonne
         au sein du silence
         qui les a repris

         ce qui voudrait
         éclore
         ne cesse de coaguler
         se défaire
         se recomposer

         ne cesse de s'absenter
         et de réapparaître

         ibid p.112

         des mots plus vaillants
         luttent  s'imposent   se nouent
         donnent consistance
         à ce qu'il faut
         engendrer

         la main entre en action
         transcrit le poème
         qui lui est dicté
         que dit-il

        ibid p.113

Il est question tout au long de ce recueil de joie mêlée de douleur, de lucide ivresse, de ces sentiments qui font la trame tragique de la vie tandis que, par ailleurs, persistent la paix et la lumière.
Le poète s'appuie sur cette continuelle croissance, cette lente élévation pour nous mener à la plénitude d'un simple galet, qu'une main caresse.
Cette parole rare, longuement méditée, exige un abandon intérieur à tout ce qui vient, d'où peut jaillir une infinie gratitude.
Le poète n'hésite pas à poursuivre coûte que coûte vers l'oasis, que se veut le dernier chapitre de son livre :

         La faim qui me tenaille, il est rare qu'elle me hisse jusqu'à l'inoubliable festin...
À plusieurs reprises ma frêle embarcation a chaviré, tout ce qu'elle contenait, livres, savoir, possessions diverses, tout est passé par le fond et force m'a été de lâcher prise, de consentir à disparaître ... alors des courants m'ont poussé, porté puis déposé sur une plage, une lumière
d'aurore inondait l'oasis où j'allais maintenant vivre.

On n'invente pas ce genre de propos sans avoir traversé l'épreuve et être de nouveau habité du désir d'écrire et de témoigner. La force de la poésie repose sur ce partage, que Charles Juliet en soit
vivement remercié.
Je vous engage si vous souhaitez en savoir davantage à ouvrir le lien suivant. Il s'agit d'un article plus étoffé, écrit par moi en 2012 sur La Pierre et le sel :

         http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2012/11/charles-juliet-le-refus-de-renoncer.html

Bibliographie:
  • L'opulence de la nuit,  P.O.L éditeur, 2010

vendredi 19 janvier 2018

Maître Akeji La lumière d'orient en occident

    

     En décembre dernier, j'eus le plaisir de découvrir lors d'une conférence passionnante de Jean-Paul
     Deremble, à l'Espace culturel de la Cathédrale de Créteil, la vie et l'œuvre d'un calligraphe
     japonais contemporain, Maître Akeji, dont les œuvres seront exposées du 18 au 28 janvier 2018
     sur les  cimaises du même lieu.
     Je vous invite vivement à ne pas manquer ce rendez-vous exceptionnel.
    
                                                                       


     Maître Akeji est le descendant d'une longue lignée de samouraïs, plonger dans son œuvre de
     calligraphe est passionnant, car celle-ci relève d'une mystique particulière à l'Asie.
     Mort et vie s'y conjuguent pour donner l'élan, ce n'est pas vie ou mort par exemple mais
     vie et mort, en même temps. Le tenant et l'aboutissant invitent à la création.
     Tout est toujours vivant, totalement neuf et totalement ancien. François Cheng et Fabienne
     Verbier en témoignent chacun à leur manière : "l'intérêt pour cet art traverse le temps" dit
     Fabienne Verdier.
     La calligraphie reste l'expression éblouissante d'une vie intérieure, elle exige une grande dextérité
     de la main qui l'exprime.

     Par l'audace du trait et de la couleur, Maître Akeji nous ouvre à l'émotion de l'espace infini.
                                                                    
    
    
    
                                                           Hi no Kokoro, Esprit du feu
    

     Les  liens proposés ci-dessous offrent un riche aperçu de cet art.

     Bibliographie:

    Le sabre et le pinceau, Poèmes du Japon ancien, Calligraphies du Maître Akeji,
    chez Albin Michel, 2003
    
    sur internet:
 

vendredi 12 janvier 2018

Dana Shishmanian j'ai besoin de silence pour m'entendre dire





                 Lundi, le jour est si gris, Mardi, l'eau s'ensource, Mercredi, c'est juste une perte
         d'espace-temps, Jeudi, du tréfonds de la pourriture je crie, Vendredi, une larme noire nous
         précède dans l'abîme, Samedi, avec l'orteil gauche j'ouvre les portes de l'air, Dimanche,
         l'air hivernal soleil (enfin !)
         C'est au fil des jours que l'on entre dans ce recueil, écrit tel un pamphlet afin qu'une oreille
         attentive en perçoive la révolte et s'en émeuve :

                 Vendredi
     
                 Une larme noire nous précède dans l'abîme
                 comme un seau à la fontaine abolie
                 ( cette tour inversée)
                 un ébruitements de feuilles mortes c'est l'automne
                 se dit le mort rassuré bientôt la neige
                 fera taire les cris des oiseaux
                 j'ai tant besoin de silence se dit-il pour m'entendre dire
                      j'ai besoin de silence pour m'entendre dire
                                  j'ai besoin de silence pour m'entendre dire
                 il s'est tu dans sa tête
                 et c'est alors que j'ai senti tout d'un coup le poids
                 de sa vie comme une couette de feuilles et de neige
                 (et ces cris ces soupirs ne cesseront plus jamais
                 et je serai à jamais Lusignan et Biron la déesse et la fée
                
                 (extrait)
                 in Néant rose, L'Harmattan, 2017, p.12

Ce dernier recueil, paru en novembre 2017, Dana Shishmanian en  fera lecture
le mardi 16 janvier 2018, de 19h à 21h, à l'Espace L'Harmattan, 21 bis rue des Écoles, Paris 5ème,

Son titre, Néant rose, volontairement satirique, donne le ton à l'ensemble des poèmes :
on ne s'apitoie pas, on pointe du doigt, on dénonce, puis on passe outre...

Sa couverture rose vif reproduit un tag de rue, géant, photographié par l'auteur.
Un visage nous regarde et nous tire la langue avec lassitude et insolence mais il est écrit
à côté à l'encre rouge : Tête Haute ! 
Garder l'humour et jusqu'à l'épuisement, reste de mise pour la gente féminine!


                  Pied de nez

                  La poésie n'a que faire
                  de votre politiquement correct
                  traduit en censure.
                  elle se moque de vos dogmes
                  laïques catholiques politiques économiques
                  éthiques ludiques civiques et iques et iques
                  et iques et iques !
                  Hic et nunc
                  elle sautille elle frétille
                  elle s'expose
                  fait irruption
                  répartit des baffes dans l'assemblée
                  nationale
                  renvoie dos à dos
                  l'escroc et sa victime
                  l'angelot et le menteur
                  fait la danse du ventre s'hystérise
                  hypnotise
                  magnétise
                  plonge ensuite
                  dans une dépression profonde
                  se soigne aux antalgiques
                  aux analgésiques
                  aux biochimiques
                  jusqu'à ce qu'excédée
                  elle empoigne son toubib par le cou
                  et aille se noyer avec
                  dans un bassin vide

                  Le lendemain matin au petit déjeuner
                  elle ouvre le journal
                  et s'étonne pour la énième fois
                  de l'imbécilité des gens
                  de la folie de ce monde
                  de la patience de Dieu

                   Non, elle n'est pas laïque.

                   ibid. p.p. 73/74

   J'ai adoré la liberté de ce pied de nez, de si bonne augure en ce début d'année !

   Le poème, Sur la berge, célèbre la sensualité et la musique des mots :
  

                   Sur la berge

                   Découvrir des mots
                   les sentir les toucher
                   s'en parfumer la bouche
                   les scander en alternant les silences
                   les contempler vibrer flotter dans l'air
                   les entrecouper créer la surprise
                   du " que cela veut-il dire "
                   travailler la syntaxe extorquer à la sémantique
                   ses jus la rendre transparente
                   aux arabesques de vos objets
                   décoratifs
                   Ô mes consoeurs
                   mes frêles confrères
                   quel plaisir exquis vous découvrez-là
                   à faire ainsi de la poésie
                   par-ci par-là une nostalgie
                   une réflexion – un songe qui bouge
                   agitant la surface de vos jours desséchés
                   une entorse au sens, absconse
                   et pas de rime c'est obsolète
                   on est affranchi à vie on est poète
                   contemporain

                   Des aventures sans but ni retour
                   des suicides par la pensée
                   des tueurs en série de l'esprit
                   des tortures de la chair de l'âme
                   des âpres labeurs du repentir
                   des morts et résurrections dont vit la poésie
                   vous n'en savez rien
                   tant mieux je vous bénis
                   heureux prétendants
                   tenez-vous bien sur la berge
                   loin du tourbillon qui de l'abîme projette
                   au-delà du vide interstellaire
                   restez ainsi
                   indéfiniment
                   sans même y regarder
                   vous vous briseriez
                   à y entrer

                   Quant à vous mes amis vous en faites pas pour moi
                   oui j'expierai aussi ce dernier péché d'orgueil
                   comme toutes les autres tentations
                   Je n'ai pas demandé à notre père
                   de ne pas m'y soumettre

                   ibid p.p.71/72

  Il y a de la sagesse et de l'humour noir entre les lignes de ce qui s'avère une émouvante relecture de
  vie :

                   Mercredi entre deux peurs

                  L'attirance de l'angoisse vient sans doute
                  de ce qu'il est plus rassurant de se rétrécir
                  que de s'exposer au large
                  la peur protège de la vraie peur
                  la peur c'est quand on se fait petit sous les autres
                  la vraie peur c'est de fondre dans la félicité
                  se perdre ne plus pouvoir distinguer
                  non je refuse de joindre les deux
                  je resterai au milieu tant que je pourrai
                  tenir au bout de mon souffle
                  ce corps de signes qui me remplace

                  ibid p.17

"Je vis dans le cadavre du temps mon temps à moi / depuis l'après-midi d'été où je n'ai plus pu /
vivre un instant de plus" écrit plus loin l'auteur dans Vendredi à l'orange.
Confidence bouleversante que le lecteur reçoit les mains jointes et qui résonne longuement en lui,
d'autant plus que le poème s'achève par ces mots : Vendredi soir une orange vint tomber dans mon sein.
Vie intime et mystère sont à l'origine de poèmes, qui exigent de faire des miracles sur soi-même.
Dana Shishmanian livre plus d'elle même que jamais avec une douce détermination, à son image. Qu'elle en soit vivement remerciée !

En guise de conclusion et d'apaisement, je citerai quelques-uns des beaux haïkus de l'auteur, qui figurent dans ce recueil, sous le titre : Cent et un haïkus en quête d'auteur

                  Laisse pousser l'arbre
                  de la racine de ton corps –
                  des oiseaux viendront

                                  *

                  Des feuilles rouge sang, braise
                  d'un incendie oublié
                  raviveront ton cœur

                                  *

                  Faut monter plus haut –
                  finis mascarades et jeux
                  c'est l'heure – tu es seul

                                   *

                  Une fois là, chante, danse,
                  ne te cache pas dans l'oubli –
                  sinon, tu reviens

                  ibid p.p. 107/108

Pour en savoir davantage sur le poète, je vous suggère d'ouvrir les liens ci-dessous pour lire deux autres articles parus à son propos sur le Temps bleu.
  

          

Bibliographie :  Dana Shishmanian,  Néant rose, L'Harmattan, 2017

sur internet:

  


jeudi 4 janvier 2018

Xavier Grall, bonjour le monde




          Va le temps

         Après un doux automne et un tranquille novembre, les vents sont venus. Vous le dirai-je ?
    Je les attendais, les espérais. Depuis plusieurs mois, il me semblait que quelque chose manquait
    à mon univers, un souffle à mes jours et une musique à mes nuits. Oui, c'étaient les grands vents
    de l'hiver.
         Ils sont revenus en force, et comme redoublant de puissance, de s'être fait attendre. Ce sont
    parfois de profondes poussées qui viennent de l'océan et tournent et retournent dans la cour,
    rageant de buter contre l'obstacle des pierres et des briques. Ce sont parfois des miaulements,
    des ululements, des feulements qui surgissent du Sud, plaintes de bêtes inconnues, blessées,
    malheureuses. Ce sont enfin des vents d'une sombre méchanceté qui matraquent les pigeons
    et soulèvent les arbres dans d'irrésistibles lévitations. ceux-là, on les croiraient désireux de
    chambouler les haies et les demeures, de détruire jusqu'au monde lui-même.
          Tels sont les vents de Bretagne. Là-bas, il y a le mistral, et la tramontane, et le vent d'autan.
    À chaque contrée, son bruit et ses tempêtes.
           J'écris dans l'ombre et le fracas. À cette seconde, j'écoute sur France-Culture un hommage
    à Max Jacob. C'est très beau. Il est question des sept collines de Quimper, des pluies, des prières.
    Et moi, je pense aux vents mauvais, qui, à Drancy, sifflaient dans les poumons de Max, au cœur
    catholique, éclaté, du poète. Bon vent à son âme... Je pense à mon ami Georges Perros que nous
    enterrâmes il y a un an, à Tréboul, par une journée également secouée de bourrasques. quel
    tréboulement, cher Georges !
            Mais à Paris, quel temps fait-il, mes camarades ? Et vous, entendez-vous seulement les
    vents ? Je crains qu'ils ne soient ni de votre souci, ni de votre paysage. Les miens, qu'ils soient
    funèbres ou allègres, me parlent de la vie qui va. La vie qui va, le temps qui va à Botzulan, ici,
    là-bas, partout...
            Bonjour le monde !

                                                                                                                            21-XII-78

    in Xavier Grall, Les vents m'ont dit, Calligrammes, 1991, p.58

bibliographie:
  • Xavier Grall, Les vents m'ont dit, Calligrammes, 1991
sur internet: