Port des Barques

Port des Barques

vendredi 14 juillet 2017

Florilège d'haïkus pour clôre une année poétique


          19

          Yeux plissés
          le sourire du vieil Africain –
          Soleil parisien

          20

          Jour férié
          j'achète quelques fruits
          pour parler un peu
         

          Légèreté apparente des haïkus, si bienvenue par ces chaudes et désertes journées parisiennes
          pour clore une année poétique, et plaisir de replonger  dans La Vallée éblouie, cette deuxième
          anthologie de haïkus des ami(e)s du Kukaï de Paris, parue aux éditions Unicité, en 2014

         34

         Gorgées de soleil
         accrochées à tes oreilles
         les cerises rouges

         212

         Dans le bocal clos
         attendant les confitures
         un arc-en-ciel

         206

         Un pet dans les draps –
         sous le lit le chien
         bat de la queue

         135

         Seul
         le bruit des chaussettes –
         l'une contre l'autre

         171

         Vacances –
         le bruit du balai
         dans la cour

         159

         Inondation –
         Émergeant de sous l'évier
         les fesses du plombier

         36

         Août à Paris
         le bruit d'une fraise

         22

         café crème
         la serveuse aux seins lourds
         désir croissant

         108

         Le vieux chat malade
         tapi au fond du jardin
         parle aux oiseaux

         207

         queue au catacombes
         les gens
         réservent leurs places

         11

         hors de prix
         les dernières cerises
         sucer ses seins

bibliographie:
  • La Vallée éblouie, deuxième anthologie de haïkus du kukaï de Paris, éditions unicité, 2014

Noms des auteurs selon le numéro du haïku cité :

Meriem Fresson : le numéro19
Thierry Casasnovas : le 20
Patrick Fétu: le 34
Françoise Lonquety : le 212 et le 159
Paul de Maricourt : le 206 et le 22
Valéry Rivoallon : le 135 et le 171
Daniel Py : le 36
Danièle Étienne- Georgelin : le 108
Danièle Duteil : le 207
Michel Duflo : le 11



        

vendredi 7 juillet 2017

Roja Chamankar sois donc la mer



         À l'improviste


         Je mets le bric-à-brac dans le placard
         Les miettes sous le tapis
         La vaisselle sale derrière le buffet
         Mes boutons sont de travers
         Mes chaussettes dépareillées
         Les aiguilles de l'horloge arrêtées
         Quant à mes paroles déplacées
         Mes mots retenus
         Non
         Ils n'auront nulle part où se cacher

         Cependant
         Viens à l'improviste.

         in Je ressemble à une chambre noire, Marcher sur le fil, éditions Bruno Doucey, 2015, p.109

Ce poème rieur s'accorde aux belles journées d'été que nous vivons actuellement, où légèreté et fantaisie sont de mise.
Roja Chamandar sait aussi évoquer l'absence avec des mots de tous les jours, qui nous la rende encore plus touchante.

          Chaque  matin

          Chaque matin
          Je me réveille en sursaut
          Je me dépêche
          J'accroche les dauphins bleus à ma chevelure
          Je mets du rose sur mes lèvres
          Suivant les traces de tes lèvres
          Je mets la table
          Et je t'appelle

          Puis
          Je me souviens
          Depuis l'automne
          Tu n'es plus là
          Et moi, je me suis réveillée en sursaut
          Je me suis dépêchée
          J'ai accroché les dauphins bleus à ma chevelure
          J'ai mis du rose sur mes lèvres
          Suivant les traces de tes lèvres
          J'ai mis la table et puis
          Je t'ai appelé...

          ibid Marcher sur le fil, p.93

Elle vit en Iran, où elle est née en 1981, et désormais considérée comme l'une des grandes voix de la poésie iranienne.
Elle était présente à Sète, au Festival de Poésie Voix vives de Méditerranée en Méditerranée, en 2013.
Les éditions Bruno Doucey ont publié par la suite, en 2015, Je ressemble à une chambre noire, son premier recueil bilingue, persan – français, d'où proviennent ces poèmes.
Vive, enjouée, insolente sa poésie séduit d'emblée, mais le poète sait user également d'un ton plus grave.

         Pour le mur

         L'essence de mes poèmes
         Fleurit dans ta chevelure

         Je récite mes poèmes d'amour pour la porte
                 Pour que le mur...

          ibid Les pierres de neuf mois p.37

Ce recueil s'articule autour de trois chapitres ayant pour titres : Les pierres de neuf mois, Mourir dans la langue maternelle et Marcher sur le fil.

L'auteur vit semble-t-il des amours contrariées, qui nous valent des vers poignants tels ce nœud logé à jamais dans ma gorge me tourmente... comme une mère qui nourrit ses petits, tu déposes une douleur dans ma bouche, une blessure ardente dans mon cœur, et tu t'en vas. 
Nous éprouvons avec elle combien le goût de l'eau est amer et combien il peut être périlleux en amour de marcher sur un fil...


          Le goût de l'eau

          Tu sais que cette lune
          Ne s'accorde pas
          Au ciel banal de cette ville
          Que l'arbre
          Par des milliers de mains collées à notre mur
          Ne s'accorde pas
          À la couleur fumée de cette ville
          Que le petit marchand de bonne aventure sur le pont
          Ne convient pas aux petits souhaits de cette ville

          Je ressemble à une chambre noire
          De sa tête une lumière rouge sang
          Jaillit en fontaine et tu sais
          Que ce sang versé ne revient plus

          À nous
          Les gants noirs et silencieux
          À nous
          Les mensonges faciles
          À nous
          Les exécutions en masse
          À nous
          La patrie en déroute
          À nous
          Les manches de couteaux

          On te rumine avec délectation et demain
          On te dissèque

          Tu sais
          Ô combien le goût de l'eau est amer

           ibid Mourir dans la langue maternelle, p.p.49/51

Autour d'elle, la violence quotidienne impose sa loi : un jour je serai projetée / Contre une vie encore plus dure/ Et je vais mourir/ Au milieu d'un peuple endolori clame-t-elle.
Pourtant sans se résigner elle part en quête de l'autre avec un petit flambeau dépeignant gestes et états d'âme d'un ton sensuel et familier .
          
           Temple

           Avec un petit flambeau
           Je viens à ta rencontre
           Bruit de pas dans la neige
           Humide était la tanière
           Et noire la masse entrelacée aux bouches ouvertes
           J'ai collé un voile aux fenêtres
           Afin que la lune dévergondée
           N'atteigne pas les replis les plus intimes de mon corps
           Je me suis dégagée du ciel
           De la terre
           De mon long châle en cachemire

           Avec sa gorge remplie de pierres
           La fenêtre est une grande cassure
           Imposée à la chambre
           Je m'étire
           Collée à la lune
           Entre ciel et terre
           Je regarde au loin
           Tu m'as saluée

           À présent
           Je suis au minuit de l'hiver
           Dis à la neige de tomber en silence
           Je n'ai plus
           Qu'une contrée pillée
           Une tasse brisée
           Et j'attends que tu sois à mes cotés.

           ibid Temple, Mourir dans la langue maternelle, p.59

           La terre est seule

           Je suis un chemin du rivage
           Sois donc la mer
           Au souffle vif né de l'eau !
           Aime-moi autrement.

           ibid p.61

           Un oiseau

           J'aurais voulu que tu sois un oiseau
           Que tu t'envoles
           Et que tu ne reviennes plus

           À présent
           Depuis des années tu es niché en moi
           Tu as cassé mes branches
           Chaque nuit
           Tu mets en désordre mes rêves
           Et chaque jour
           Tu viens becqueter ma vie.

           ibid Marcher sur le fil, p.79

Poème après poème, avec une maturité et une sagesse bien au-dessus de son âge , elle exprime combien marcher sur le fil / c'est comme marcher sur le feu ...

            Une porte ouverte

            J'ai toujours été une porte ouverte sur l'errance
            J'aimais partir plus que venir
            Ta voix était ma seule vraie contrée
            Je cache des mots dans ton étreinte
            Dorénavant
            Tout le monde peut lire mes poèmes
            En toi.

            ibid Marcher sur le fil p.89

            Je vide...

             Je vide
             Le ciel de ses aiguilles
             Ma gorge de ses oiseaux
             La chambre de ses fenêtres
             Le cadran de l'horloge de ses chiffres
             De moi tu t'éloignes
             En moi tu deviens poème.

             ibid p.113

Dans un pays divisé par la guerre et l'intolérance, cette toute jeune femme installe, au plus profond d'elle-même, une chambre noire, lieu magique pour sublimer l'absence.

Bibliographie :
  • Je ressemble à une chambre noire, éditions Bruno Doucey, 2015
sur internet :