Port des Barques

Port des Barques

vendredi 22 septembre 2017

Joël Bastard le froissement unique d'une existence



              Je laisse venir la nuit occuper la page blanche. Comme elle vient
        en forêt et fait taire les oiseaux. Les mots trouvent encore le passage
        pour nicher dans le blanc. La cuisine s'assombrit, avec elle les objets
        utilitaires : le bol, le couteau, le sachet de papier dans lequel le pain.
        Les couleurs sombres facilitent l'accueil de ce qui vient lentement
        s'engouffrer. Les derniers blancs tiennent encore un peu dans les yeux.
        Les mots noirs se détachent dans un ultime effort. Ce qui s'écrit est
        une paupière qui tombe sur des images disparues. Je laisse venir la
        nuit occuper la page comme elle vient en forêt. Les mots nichent
        maintenant dans le noir comme un seul corps aux gestes impossibles.

        in Une cuisine en Bretagne, Lanskine, 2016, p.33

              J'écoute ma voix qui répète ce que je viens d'écrire. Celui qui
        écoute s'étonne de celui qui vient d'écrire et s'attendrit d'une certaine
        solitude. Il demande à l'autre de ne pas le laisser seul. Continuons donc
        à écrire.

        ibid p.32

              Il m'a offert un stylo plume de marque Waterman. Je devais avoir
        douze ans. j'ai traversé un grand parking à la Rochelle, sans regarder la
        mer, en tournant et retournant le stylo dans mes mains. L'ouvrant, le
        refermant. Écoutant le bruit que faisait le capuchon à la fermeture. Depuis,
        j'écris. Cela tient à quoi d'écrire ou de lancer des bombes de l'autre coté
        d'un mur. À un oncle bienveillant, une mère attentive, un père généreux.
        Bien entendu, l'écriture n'est pas toujours si reposante et le cadeau jamais
        innocent.

        ibid p.45

              Celui qui écrit n'est pas celui que l'on croit. Vous ne le rencontrerez jamais.
        Même si vous tenez le stylo. Jamais. Il écrit pour personne comme pour tous
        et cette écriture ne lui appartient pas. C'est un souffle indispensable qui passe
        de bouche en bouche. Ne s'attache pas, ne fait que passer. De main en main
        de l'encre née d'une nature bien avant nous.

        ibid p.49

               Il y a des nuits comme celle là où on ne s'arrêterait plus d'écrire. Quelle compagne plus
        proche de la fatigue pourrait mieux conduire nos mots.

        ibid p.54

               Celui qui se tait dans la matière carnée de son être, porte, mais à l'intérieur
         de ses épaules, le poids de sa parole.

         ibid p.55

Comme autant de murmures, chaque pensée, chaque geste trouvent un écho chez l'auteur d'Une cuisine en Bretagne. Ce recueil allie une grande simplicité de ton à une profonde réflexion sur la vie.

Il en est ainsi également de son titre.Selon ma propre expérience, les cuisines sont des lieux de création mais également des lieux privilégiés d'écoute de l'autre. En effet, celui ou celle qui y travaille a les mains occupées mais le cœur disponible, il devient plus facile à celui qui souhaite se confier de s'adresser à celui ou celle qui l'écoute de dos dans une attitude discrète et conciliante .

Le décor dépouillé des cuisines bretonnes, leurs cheminées de granit et leurs fourneaux à l'ancienne, renforcent l'intimité austère que prennent ces confidences murmurées.

              Que donnera ce coup de pioche à l'intérieur de soi. Que sera la vision en ce retournement
          de chair. Un passage d'enfance peut-être. Un orgasme réparateur. La découverte d'un silence
          libéré de son poids.

          ibid p.36

               J'ai l'âge de la disparition de mon père et je marche vers le lieu de sa naissance. Un pauvre
          moulin au bas d'une pente douce. au milieu de rien. Des prés, des chemins boueux et des
          flaques d'eau.

          ibid p.19

                La grande affaire approche, celle de prendre un mot pour ce qu'il est dans mon corps.
          Un faible écho du monde.


Par ce faible écho du monde Joël Bastard  ouvre des portes et donne vie et sens au froissement unique d'une existence.

Bibliographie:
  • Une cuisine en Bretagne, éditions Lanskine, 2016
 
         sur internet :

vendredi 15 septembre 2017

Brigitte Gyr nos pas ne (se) comptent plus



         Ce soir
                peut-être
                nos espoirs seront défaits


          il faudra désormais apprendre à
                occulter la peur occuper le
                vide

          enfouis
                 dans le non-lieu où
                 réside
           l'ombre
           de nos rêves
           nos pas ne (se) comptent plus

           in Le vide notre demeure, suivi de Friperie, éditions La rumeur libre, 2017, p.13

Sur la couverture pourtant bleu layette de ce nouveau recueil, figure un titre combien exigeant :
Le vide notre demeure. Entre quatre murs, va se tenir un combat intérieur, dont l'issue reste doublement incertaine, car nos pas ne comptent plus ou ne se comptent plus, écrit le poète.

 "L'immeuble d'autrefois est mort de vieillesse, le bois de l'armoire flambe dans la cheminée".
Le jusqu'au-boutisme du rire, triste distance du soi, lutte toujours et encore contre le poids d'une tristesse envahissante.
Cent fois le poète pointe du doigt l'ennemie, tente de la déloger et d'alléger la vie.
Car il suffit parfois d'un "écart perceptible", d'un vague retour à l'enfance, pour qu'un peuple d'hirondelles glisse sur nos pensées :

          hier
          sur le vieux pont une
          odeur
                 de pain
                 trempé dans le lac a
          envahi notre mémoire

          un cygne est venu en voisin
          le café du port va bientôt fermer

          ibid p.10

          on se bat
                à contre-courant on
          frôle
                  des terres
                  archaïques

           ibid p.29


           une frontière aussi
           ténue
                  qu'un fil de soie
           repousse les arrivants

           la loi se fait contre

           ibid p.30


           sous le pommier du jardin
                  un escargot a
                  abandonné
                  une traînée de bave
                  le lilas a raté sa
                  floraison...

            ibid p.59

L'au-delà du miroir comme l'esquisse d'un avenir dépendent bien sûr de nous mais heureusement il revient au poète, par sa parole, de réveiller au fond de chacun assez de rêve pour y croire.


            un espoir léger d'alliance
                            entre
            l'en-deça du rêve
                            et
            l'au-delà du miroir
            dessine
                           pour nous
            l'esquisse d'un avenir

            ibid p.60


Brigite Gyr est née à Genève, elle vit à Paris où elle est avocate, poète et traductrice depuis 1976. J'ai eu le plaisir de la présenter sur La Pierre et le sel, en mars 2013, dans un article intitulé Dans l'absolu du manque, que je vous suggère de relire grâce à ce lien :
http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2013/03/brigitte-gyr-dans-labsolu-du-manque-.html

Bibliographie:
  • Le vide notre demeure, suivi de Friperie, éditions La rumeur libre, 2017.
    

vendredi 8 septembre 2017

Mérédith Le Dez une droite raison de vivre




                      IV

         J'ai construit une maison
         sur l'aile du vent
         une maison qui n'est pas la mienne
         des voix viennent y habiter
         fertiles et vives
         comme une lumière blessante
         des êtres passent
         à l'embrasure des fenêtres
         déposent une fleur rouge
         puis s'évanouissent
         certains s'installent dans la maison
         pour durer comme ils disent
         et leurs bouches palpitent
         comme de longs poissons
         je les regarde venir et parler
         de leurs langues vivantes
         je les accueille
         à l'ombre d'un silence
         qui grandit
         dans mes murs de soif
         et de mains qui ne retiennent pas

         in Quatre chevaux de hasard, éditions Folle Avoine, 2015, p.62

Mérédith Le Dez, découverte cet été au Festival de Sète, est née en 1973, poète et écrivain breton, elle vit à Saint Brieuc, dans les Côtes d'Armor.
Elle se trouvait le 28 juillet dernier, Place du Pouffre, aux cotés de Lydia Padellec, son éditrice de La Lune Bleue, pour une lecture de Chanson de l'air tremblant : un précieux petit livret, cousu main et illustré de gravures de Chantal Gouesbet, où cavalait, entre ironie et douceur, un mystérieux destrier du temps bleu.

          Destrier du temps bleu
          dans le métal d'un matin
          tout en armes
          et piqueté d'aiguilles
          et pudiquement corseté

          il y a
          odeur de fronde et neuves fougères
          figé tout un sang prêt à bondir
          au cœur des flamboyants

          et dangereuse
          toute cette chaleur d'arbre trop vivant
          et si moite en vérité
          mal murée dans l'armure

          in Chanson de l'air tremblant, avec les gravures de Chantal Gouesbet, éditions de La 
          Lune bleue, 2016

  
   Elle guerroie également avec fougue et fracas dans  Journal d'une guerre, livre d'un tout autre ton,
   marqué par une période de conflits multiples, paru aux éditions Folle Avoine en 2013, qui lui a valu
   le Prix Yvan Goll en 2015 .

   Quatre chevaux de hasard, paru en 2015, fait allusion aux chevaux de l'apocalypse.
  Mérédith Le Dez y pose des questions existentielles tandis que l'empreinte gagne tout comme
  une ombre humide, imbibe peu à peu les  murs, le sol de terre battue et jusqu'à l'air tandis que
  ces chevaux de hasard, au loin sur l'horizon, galopent drus et noirs.  
 
  Il se dégage de cette poésie une grande sensibilité aux éléments, propre aux celtes et à leurs rivages
  battus par les flots mais toujours ouverts sur le large.


  Cavalier seul, paru en 2016, a valu à Mérédith Le Dez le Prix Vénus-Khoury-Ghata, en 2017.
  Ce recueil illustre magnifiquement la ténacité du poète.
   .
 
                       XII
 
         Dans la marche lente
         que je reprends chaque matin
         plus précisément vient cogner
         au fil du temps répétée
         dans ma tête
         la même question
         qui n'est celle ni
         du cheval des heures enfuies
         ni du cheval des lendemains
         qui auraient chanté.
 
            – Qu'as-tu fait de ton talent
               dis qu'en as-tu fait
 
         in Cavalier seul, éditions Mazette, 2016, p.69
 
 
                        XV
 
          Depuis quatre saisons
          deux fois passées
          je n'enfourche plus
          aucun des deux chevaux faciles
          à qui j'ai laissé bride sur le cou
          et même donné congé.
 
          Mais cheval des heures enfuies
          et cheval des lendemains
          qui auraient chanté
          tournent à leur guise
          dans ma tête hospitalière
          quand je vais à pied.
 
          Je fais cavalier seul
          désormais
          dans l'horizon indifférencié
          avec un sac pesant sur les épaules
          dont le poids m'est familier.
 
          Je porte indistinctement
          en lieu de casaque
          le manteau pèlerin
          qui se confond
          avec l'ardoise
          l'eau
          le silence.
 
          ibid p.75/76
 
Une volonté de se dépasser sourd de ces divers recueils, elle nous vaut ci-dessous l'incroyable allégresse des ponts eux-mêmes :

                       II

         Grand galop sur l'horizon
         les ponts élèvent
         une rumeur de joie
         à la rencontre du jour bleu
         et le soleil triomphant
         couronne l'absence
         où tremble un désir

         La mer
         dans l'échancrure d'hiver
         est pavillon d'attente
         ou caparaçon d'oubli

         in Quatre chevaux de hasard, Éditions Folle Avoine, 2015, p.60



                     VII

         Le silence a replié sur la pluie
         de grandes ailes noires

         Un dimanche de suie
         pleure à la fenêtre

         ibid p.65

Rien n'est jamais étriqué car soudain, toute cette eau rassemble et porte loin ...


                     VIII

          Le silence tremble sur la nuit

          Endormis aux paupières lisses
          vos yeux naviguent
          vers d'autres rives

          Comme une eau lente
          j'attends le matin sur l'horizon

          ibid p.66

  Mérédith Le Dez  a trouvé à l'évidence en poésie sa droite raison de vivre, car chacun de ses
  poèmes  interpelle profondément son lecteur.

 
                       XXVI

          J'écris contre la nuit bleue
          qui meurt à la fenêtre

          il neige loin sur les yeux
          à la fenêtre le ciel pâlit

         un vol d'oiseaux amers
         au-dessus de la ville
         suspend l'épée du jour

         sera-t-elle aujourd'hui d'un métal
         sourd à ma lassitude
         ou forgée à la clarté du silence
         une droite raison de vivre

         in Quatre chevaux de hasard, éditions Folle Avoine, 2015, p.86

   En guise de conclusion, je citerai ces mots du poète, notés lors de sa présentation à Sète, qui
   confirment son exigence dans le domaine de l'écriture :

  " Le fait d'être dépositaire d'une langue et d'une culture, implique d'avoir la conscience du trésor
  qu'est la parole".

  

  Bibliographie:
  • Quatre chevaux de hasard, Éditions Folle Avoine, 2015 
  • Chanson de l'air tremblant, Éditions de la Lune bleue, 2016   
  • Cavalier seul, Éditions Mazette, 2016 
  • Journal d'une guerre, Éditions Folle Avoine, 2013

  sur internet:

vendredi 1 septembre 2017

Rainer Maria Rilke: Lettres à un jeune poète


La rentrée est là, avec ses offres multiples, ses activités créatrices, ses nouvelles expositions, ses films. Je vous propose de relire cet extrait des Lettres à un jeune poète, écrites d'Italie par Rilke, en 1903 à un jeune homme qui sollicitait ses conseils :

         Les œuvres d'art sont d'une infinie solitude; rien n'est pire que la critique pour les aborder.  
         seul l'amour peut les saisir, les garder, être juste envers elles. Donnez toujours raison à votre
         sentiment à vous contre ces analyses, ces comptes rendus, ces introductions. Eussiez-vous
         même tort, le développement naturel de votre vie intérieure vous conduira lentement,
         avec le temps, à un autre état de connaissance.
         Laissez à vos jugements leur développement propre, silencieux; ne le contrariez pas, car,
         comme tout progrès, il doit venir du profond de votre être et ne peut souffrir ni pression
         ni hâte. Porter jusqu'au terme, puis enfanter : tout est là. Il faut que vous laissiez chaque
         impression, chaque germe de sentiment, mûrir en vous, dans l'obscur, dans l'inexprimable,
         dans l'inconscient, ces régions fermées à l'entendement. Attendez avec humilité et patience
         l'heure de la naissance d'une nouvelle clarté. L'art exige de ses simples fidèles autant que
         de ses créateurs.
 
Et pour illustrer cette solitude, ce poème de Rilke, extrait du Livre d'images ( 1898-1906) :
 
          Solitude
 
          La solitude est pareille à une pluie.
          elle croit de la mer vers les longs crépuscules ;
          de plaines qui sont étrangères et perdues
          elle va vers le ciel qui toujours la possède.
          et du ciel seulement essaime sur la ville.
 
          elle pleut sur le monde aux heures indécises,
          lorsque vers le matin se tournent les ruelles
          et quand les corps qui ne trouvèrent rien
          se lâchent et retombent attristés et déçus ;
          et quand des êtres qui l'un l'autre se haïssent
          sont forcés de dormir ensemble dans un lit :
 
          la solitude alors avance avec les fleuves...
 
Bibliographie :
  • Rainer Maria Rilke : Lettres à un jeune poète, éditions Bernard Grasset 1956
         
 
 

vendredi 25 août 2017

Jacques Ancet un jour un texte



        Cette semaine, je vous propose un extrait bouleversant d'un texte de Jacques Ancet, le poète y
        évoque un marché coloré, bruissant et odorant, de ceux qui s'offrent à nous au quotidien.  
        L'auteur s'y plonge alors pour tenter d'échapper à une douleur, qui le submerge.
        Contempler, humer, ressentir ce qui nous entoure reste une manière de renouer chaque jour avec
        la vie.


                                                            Photo de Roselyne Fritel. Venise 2016


                        

                   En bas, j'ai vu le marché. Sa vie grouillante où, soudain, j'ai voulu me
             perdre. Entrer dans un marché m'a toujours ému. Une sorte d'alacrité me prend.
             Même si, comme aujourd'hui, la solitude m'est insupportable. J'ai marché
             lentement essayant encore de rejoindre le présent, l'incessant jaillissement
             des formes, des couleurs, des odeurs, de bruits, leur vivacité brutale. Un
             instant j'ai cru y parvenir. Mais très vite, ce fut comme une vitre impalpable
             derrière laquelle tout glissait. Des mots me traversaient, des voix m'envelop-
             paient le vent, la lumière, mais je n'étais plus là. Il y avait un matin, peut-être,
             comme celui-ci. Loin. Ma main dans une main. Les formes glissent sur le ciel,
             très haut. Je vois leurs ombres. Je cherche. Odeur d'ail, sacs de pois, fraîcheur
             profonde. Instant d'instants multipliés. Éclats, visages, sifflements. Parfums.
             Jappements, rires. Éparpillé. Bousculé. Abandonné dans l'odeur forte et glacée
             d'un étal de poissonnier : reflets mauves, billes vernissées des yeux fixes,
             bouches béantes. Dérivant. Pains, saucissons, allez monsieur, grelot de pièces.
             Corps dans le fleuve des autres corps. Perdu. Rejeté soudain seul au bord
             du piétinement, entre les cageots empilés, les camionnettes, les voix et leurs
             bouches anonymes, leurs mots simples. Déjà lointaines, brouillées. Titubant,
             étourdi. Plus seul encore dans l'escalier et son silence qui n'en finissait pas.

             (extrait)
             in Le dénouement, éditions publie.net, 2017, p.p.21/22

                            
                                                    Photo de Roselyne Fritel. Venise 2016


         Bibliographie:
  •  Le Dénouement, Jacques Ancet, éditions publie.net 2017
         sur internet:

        

vendredi 18 août 2017

Luiz Mizon un second volet de l'oeuvre


                            1

         Dans quel jeu te caches-tu ?
         dans quel tarot
         usé par des bandits apparaît ton visage ?

         es-tu une femme blessée ?
         une femme lapidée accusée d'adultère
         et de lèse-majesté ?
         es-tu encore vivante ?

         le murmure de ta peau réveille
         mon murmure
         j'écoute un fleuve de poussière doré
         rivière et ruisseau

         c'est toi ou c'est moi ?

         in Le soudeur de murmures, éditions Folle Avoine, 2017, p.25

Ce dernier recueil de Luiz Mizon, paru en mars 2017, suit de peu celui évoqué la semaine précédente. La poésie fuse sous des formes surréalistes de l'écho d'un sonar au chant d'une sirène, tandis qu'un secret fragile se défait sans rien dire au milieu de l'océan.

                            II

         1

         J'écris sur une brique
         la liste de mes choses cassées
         par exemple les sirènes
         les sirènes habillées de sang et de suie
         par le soleil couchant
         appuyées contre le mur
         peint d'argile rose

         et celle qui me tourne le dos en rêvant
         elle dit deux ou trois mots
         sans écho
         et descend l'escalier
         vers une mer plus profonde
         que la vibration du bleu

         ibid p.29

         3

         J'ouvre la fenêtre et ma pensée s'envole
         détachée de ma main

         j'ai un clou
         un marteau un tableau et la mer
         le vent souffle mais je suis fatigué
         j'aime le silence
         d'un voilier immobile
         et son reflet qui danse
         sur la racine du Sud

         ibid p.31


         6

         De la pierre au visage
         du visage à la parole
         de la parole au poème
         combien de tourbillons ?

         chaque tourbillon
         abrite d'autres tourbillons
         puits de lumière qui tourne
         pierre qui a besoin de chanter

         ibid p.34

Ce besoin de chanter des choses, le poète est seul à le percevoir et l'exprimer avec une justesse et une intensité toute personnelle. Transmission unique, que chacun reçoit à sa manière ou pas du tout, mais quand le courant passe, quelle ivresse nous offre ce fabuleux métier de "soudeur de murmures" !


                             IX


          2

          Un arbre pousse sous le ciel déchiré
          camaïeu de lumière noire
          ardoise du vent
          mes chiffres et calculs se sont effacés
          dans la poussière du ciel
          seule une balançoire nous sauve
          du naufrage du requin
          de la tempête

          ibid p.58

Ce dernier poème m'évoque le souvenir d'une modeste planche de bois, pendue par deux cordes à une branche d'arbre et langoureusement bercée par les alizés, à qui je dois mes premières envolées lyriques. Il faut parfois beaucoup de silence et d'ennui pour pénétrer le monde féerique de la poésie.

bibliographie:
  • Le soudeur de murmures, éditions Folle Avoine, 2017
sur internet :





vendredi 11 août 2017

Luis Mizon la mémoire des métamorphoses



    Luiz Mizon Photo de R.Fritel, Sète 2015


 
Photo de R.Fritel, Rano raraku, Île de Pâques

Luis Mizon était présent au Festival de Sète, cet été, une occasion de marier quelques unes des photos rapportées de l'île de Pâques à quelques uns de ses poèmes, tirés de Mata Ki Te Rangi, un recueil paru en 2016, aux éditions Méridianes, qui s'avère être une belle célébration de l'Île dont les yeux regardent le ciel.

                                    Photo de R.Fritel  Cratère du volcan Rano Kau,  Île de Pâques


         Ana-O-Raka

         27° 04' S
         109° 24' 0

         Au fond de la grotte il y a la vie
         la voix
         le rêve
         comme une minuscule rayure au milieu d'un miroir
         d'obsidienne
         elle n'est ni ta vie ni ta voix ni ton rêve
         mais des grappes de raisins sauvages
         pour nous enivrer de lumière

         in Mata ki te rangi, L'île dont les yeux regardent le ciel, éditions méridianes, 2016, p.18



L'océan Pacifique, Île de Pâques 
 
     1
 

    Ahu sans nom
 
    27° 09' S
 
    109° 234O
 
 
     Le dieu est parti
     il a changé de chemin
     brusquement
     devant les roches
     il a fait naître
     un tourbillon bleu
 
     ibid p.3
 

 
 
     XXXXII
 
     Huareva
 
     27° 08' S
     109° 21' O
 
      Comme un temple qui tombe en ruine
      le désir interroge
      les fruits de la terre :
      notre sexe est-il encore notre vrai combat ?
      Le vrai lieu pour notre quête
      de la vie ?
      Un pont ?
      Un puits à creuser entre nous et la divinité ?
 
      ibid p. 65

 
 Photo de R.Fritel, Ahu Tonkariki, Île de Pâques
 
 
       XXXXIV
 
 
      Kao- Kaoe
 
      27° 09' S
 
      109° 25' 0
 
 
       Ils ont volé les plus belles pierres
       pour en faire des esclaves
       ils ont détruit les temples pour en faire des comptoirs
       les administrateurs ignorent
       que chaque pierre est le signal d'une grotte
       d'une rivière
       d'un labyrinthe sans portes
       de la maison de l'homme-oiseau
 
        ibid p.67
 
                                   Photo de Roselyne Fritel, statues de l'Île de Pâques
 

vendredi 4 août 2017

Roberto Juarroz les mots les plus urgents



                     28

         Tu étais le porteur de l'aventure,
         l'hôte de l'insolite,
         maître des allées et venues du miracle,
         dépositaire des rubriques du vent,
         capitaine du bleu inespéré,
         réinventeur général de l'existant.

         Peu importe que les croûtes de la vie
         aient soumis ton panache héraldique.
         Peu importe que ton énorme attente
         se soit enfouie dans des sarcophages polis.
         Peu importe que tes mains toujours ouvertes
         aient été fermées par l'usure.
         Peu importe que tes rêves pour tous
         ne soient devenus un rêve pour personne.

         Il suffit simplement que tu aies été
         ce qu'un jour tu fus :
         une caverne de jeune toux
         dans la grotte vieillie du monde.

                                                              (à Oscar)

in dixième poésie verticale, traduit de l'espagnol par François-Michel Durazzo, éditions Corti, 2012, p.95

 Roberto Juarroz (1925-1995) est né et a vécu en Argentine. Il figure parmi les poètes majeurs de son pays largement traduits en français. Son premier recueil est publié à compte d'auteur en 1958, à Buenos Aires; depuis, toute son œuvre poétique est parue sous le titre de Poésie Verticale.
De son enfance, le poète dit dans un article transcrit par Esprits nomades :

         J'ai passé une enfance relativement heureuse avec des hauts et des bas entre solitude et mystère.(...) Il y avait dans mon enfance deux facteurs importants: la nature (terre simple et dénudée, des champs immenses, le silence assourdissant, des arbres, de nombreux oiseaux, les animaux, la pluie, le vent, et sans fin le ciel, la mer etc..) et la religion ( l'église catholique, des prières, des livres de dévotion, les prêtres et les religieuses, l'école religieuse, etc...)

Cette évocation de l'enfance me touche tout particulièrement, la contemplation sans limites de la beauté du monde est en effet une forme d'évasion, qui conduit inévitablement du rêve à l'écriture.

                     41

         Au fond de toute les crevasses
         il y a un corps de glace.
         Même dans les crevasses de l'enfer.

         Et ce corps caché au fond,
         c'est l'espoir même des crevasses,
         même s'il n'a pas de visage.

         Ce corps de glace peut les ouvrir
         et le destin des crevasses est de s'ouvrir,
         s'ouvrir jusqu'à ce que tout ne soit
         plus rien qu'une crevasse.

         ibid p.127

   Le propre des crevasses serait-il aussi de déboucher sur l'Infini ?

                     22

          Une solitude à l'intérieur,
          une autre à l'extérieur.

          Il est des moments
          où les deux solitudes
          ne peuvent se toucher.
          L'homme se trouve alors au milieu
          comme une porte
          inopinément fermée.

          Une solitude à l'intérieur.
          Une autre à l'extérieur.
          Et la porte résonne d'appels.

          La plus grande solitude
          est à la porte.

          ibid p.77

Seule la poésie, verticale et transcendantale, que le poète envisage comme une forme d'éveil initiatique,  peut tenter d'éradiquer le vide ou l'absence de mots, quand elle consent à se faire une autre fête :

          Parfois il paraît que nous sommes au centre de la fête,
          mais au centre de la fête il n'y a personne,
          au centre de la fête il y a le vide,
          mais au centre du vide il y a une autre fête.

Cette auto-citation sert en effet de conclusion à une intervention du poète, au 1er Congrès transdisciplinaire, tenu en 1994, à Arrabida, en Argentine.

Nous pouvons d'instinct, adhérer, sentir et ressentir la force vitale de cette poésie :
         
          La poésie est le sommet de la solitude. De la solitude qui s'accompagne soi-même.

          in Roberto Juarroz, présenté par Michel Camus, Fragments verticaux, n°184, p.104, éditions
         JeanMichel Place/ Poésie 2001.

L'humour reste le compagnon fidèle du poète, il l'aide à relativiser l'inévitable. Après un grave accident cardiaque, Roberto Juarroz écrira:

          La mort nous frôle parfois les cheveux,
          nous dépeigne
          et n'entre pas.

          in Poésie verticale, traduction de Roger Munier. Collection Points Poésie


                     33

         Un pinceau invisible
         rafraîchit de temps en temps les figures visibles
         avec une touche d'invisible.

         Un pinceau visible
         rafraîchit de temps en temps les figures invisibles
         avec une touche de visible.

         Mais les papiers parfois se confondent :
         un pinceau invisible,
         par exemple,
         repeint le visible
         avec une peinture visible.
         Ou un pinceau visible
         repeint l'invisible
         avec une peinture invisible.

         Il doit y avoir un point
         où les deux pinceaux
         font le même travail.
         Un point ou une main.
         Visible ou invisible.
         Ou peut-être les deux.

         in dixième poésie verticale, éditions Corti, 2012 p.107


La philosophie reste une école de vie tant qu'elle brasse "la rumeur de vivre":


                     39

         Un lieu ne se livre
         qu'à celui qui s'y est senti seul.
         Une ville, une forêt ou le néant.

         Peut-être en va-t-il de même
         de toutes les choses
         et est-il nécessaire de s'être senti seul en quelque chose
         pour pouvoir le contenir.

         La solitude préalable dans ce qu'on aime
         est la seule condition indispensable,
         la seule prémisse valable pour l'amour.

                                      (pour Enrique Valiente Noailles)

         ibid p.121

La quinzième poésie verticale est la dernière publication parue du vivant du poète chez Corti, en 2002, dans une belle traduction de Jacques Ancet. Roberto Juarroz y évoque la mort avec philosophie sous la forme d'une visiteuse, dont la venue ne saurait tarder. Rien de désespéré pourtant à cette évocation car il trouvera, jusqu'au matin même de son décès, un sens et une urgence à écrire et à transmettre. La poésie est pour lui l'école du mieux vivre.

                     8

         Le jour où sans le savoir
         nous faisons une chose pour la dernière fois
         – regarder une étoile,
         passer une porte,
         aimer quelqu'un,
         écouter une voix –
         si quelque chose nous prévenait
         que jamais nous n'allons la refaire,
         la vie probablement s'arrêterait
         comme un pantin sans enfant ni ressort.

         Et pourtant, chaque jour
         nous faisons quelque chose pour la dernière fois
         – regarder un visage,
         nous appeler par notre propre nom,
         achever d'user une chaussure,
         éprouver un frisson –
         comme si la première fois ou la millième
         pouvait nous préserver de la dernière.

         Il nous faudrait un tableau
         où figureraient toutes les entrées et les sorties,
         où, jour après jour, seraient clairement annoncé
         avec des craies de couleur et des voyelles
         ce que chacun doit terminer
         jusqu'à quand on doit faire chaque chose,
         jusqu'à quand on doit vivre
         et jusqu'à quand mourir.

         in quinzième poésie verticale, traduction de Jacques Ancet, José Corti, 2010, p.p.31/33


                      15

         La nuit tombe parfois
         comme un bloc de pierre
         et nous laisse sans espace.
         Ma main ne peut plus alors te toucher
         pour nous défendre de la mort
         et je ne peux plus moi-même me toucher
         pour nous défendre de l'absence.
         Une veine jaillie sur cette même pierre
         me sépare aussi de ma propre pensée.
         La nuit devient ainsi
         la première tombe.

         ibid p.51

                    23

         Pourquoi est-ce moi
         qui réunit ces mots
         et non pas un autre qui les brandit
         aux confins où se touchent
         le jardin et le désert ?

         Seuls les mots les plus urgents
         justifient que les dise
         qui est le plus près.

         Et s'il n'y avait personne tout près,
         les dirait l'ombre abandonnée
         du dernier vagabond
         qui est passé par là.

         Les mots impossibles à remettre,
         ceux qui doivent être dits maintenant,
         seront dits même par le vide.

         ibid p.75

À ceux qui respirent en poésie, je propose ces mots de la fin, qui, à en croire le poète, n'en est pas une :

         Il reste encore des mots
         quand on ne respire plus.

         ibid p.177


Bibliographie:
  • Dixième poésie verticale, traduction de F.M.Durazzo, Éditions Corti, 2012
  • Quinzième poésie verticale, traduction de Jacques Ancet, Éditions Corti, 2010
  • Roberto Juarroz, par Michel Camus, éditions Jean Michel Place / poésie, 2001
sur internet :
       



vendredi 14 juillet 2017

Florilège d'haïkus pour clôre une année poétique


          19

          Yeux plissés
          le sourire du vieil Africain –
          Soleil parisien

          20

          Jour férié
          j'achète quelques fruits
          pour parler un peu
         

          Légèreté apparente des haïkus, si bienvenue par ces chaudes et désertes journées parisiennes
          pour clore une année poétique, et plaisir de replonger  dans La Vallée éblouie, cette deuxième
          anthologie de haïkus des ami(e)s du Kukaï de Paris, parue aux éditions Unicité, en 2014

         34

         Gorgées de soleil
         accrochées à tes oreilles
         les cerises rouges

         212

         Dans le bocal clos
         attendant les confitures
         un arc-en-ciel

         206

         Un pet dans les draps –
         sous le lit le chien
         bat de la queue

         135

         Seul
         le bruit des chaussettes –
         l'une contre l'autre

         171

         Vacances –
         le bruit du balai
         dans la cour

         159

         Inondation –
         Émergeant de sous l'évier
         les fesses du plombier

         36

         Août à Paris
         le bruit d'une fraise

          207

         queue au catacombes
         les gens
         réservent leurs places

         22

         café crème
         la serveuse aux seins lourds
         désir croissant

         108

         Le vieux chat malade
         tapi au fond du jardin
         parle aux oiseaux

         11

         hors de prix
         les dernières cerises
         sucer ses seins

bibliographie:
  • La Vallée éblouie, deuxième anthologie de haïkus du kukaï de Paris, éditions unicité, 2014

Noms des auteurs selon le numéro du haïku cité :

Meriem Fresson : le numéro19
Thierry Casasnovas : le 20
Patrick Fétu: le 34
Françoise Lonquety : le 212 et le 159
Paul de Maricourt : le 206 et le 22
Valéry Rivoallon : le 135 et le 171
Daniel Py : le 36
Danièle Étienne- Georgelin : le 108
Danièle Duteil : le 207
Michel Duflo : le 11



        

vendredi 7 juillet 2017

Roja Chamankar sois donc la mer



         À l'improviste


         Je mets le bric-à-brac dans le placard
         Les miettes sous le tapis
         La vaisselle sale derrière le buffet
         Mes boutons sont de travers
         Mes chaussettes dépareillées
         Les aiguilles de l'horloge arrêtées
         Quant à mes paroles déplacées
         Mes mots retenus
         Non
         Ils n'auront nulle part où se cacher

         Cependant
         Viens à l'improviste.

         in Je ressemble à une chambre noire, Marcher sur le fil, éditions Bruno Doucey, 2015, p.109

Ce poème rieur s'accorde aux belles journées d'été que nous vivons actuellement, où légèreté et fantaisie sont de mise.
Roja Chamandar sait aussi évoquer l'absence avec des mots de tous les jours, qui nous la rende encore plus touchante.

          Chaque  matin

          Chaque matin
          Je me réveille en sursaut
          Je me dépêche
          J'accroche les dauphins bleus à ma chevelure
          Je mets du rose sur mes lèvres
          Suivant les traces de tes lèvres
          Je mets la table
          Et je t'appelle

          Puis
          Je me souviens
          Depuis l'automne
          Tu n'es plus là
          Et moi, je me suis réveillée en sursaut
          Je me suis dépêchée
          J'ai accroché les dauphins bleus à ma chevelure
          J'ai mis du rose sur mes lèvres
          Suivant les traces de tes lèvres
          J'ai mis la table et puis
          Je t'ai appelé...

          ibid Marcher sur le fil, p.93

Elle vit en Iran, où elle est née en 1981, et désormais considérée comme l'une des grandes voix de la poésie iranienne.
Elle était présente à Sète, au Festival de Poésie Voix vives de Méditerranée en Méditerranée, en 2013.
Les éditions Bruno Doucey ont publié par la suite, en 2015, Je ressemble à une chambre noire, son premier recueil bilingue, persan – français, d'où proviennent ces poèmes.
Vive, enjouée, insolente sa poésie séduit d'emblée, mais le poète sait user également d'un ton plus grave.

         Pour le mur

         L'essence de mes poèmes
         Fleurit dans ta chevelure

         Je récite mes poèmes d'amour pour la porte
                 Pour que le mur...

          ibid Les pierres de neuf mois p.37

Ce recueil s'articule autour de trois chapitres ayant pour titres : Les pierres de neuf mois, Mourir dans la langue maternelle et Marcher sur le fil.

L'auteur vit semble-t-il des amours contrariées, qui nous valent des vers poignants tels ce nœud logé à jamais dans ma gorge me tourmente... comme une mère qui nourrit ses petits, tu déposes une douleur dans ma bouche, une blessure ardente dans mon cœur, et tu t'en vas. 
Nous éprouvons avec elle combien le goût de l'eau est amer et combien il peut être périlleux en amour de marcher sur un fil...


          Le goût de l'eau

          Tu sais que cette lune
          Ne s'accorde pas
          Au ciel banal de cette ville
          Que l'arbre
          Par des milliers de mains collées à notre mur
          Ne s'accorde pas
          À la couleur fumée de cette ville
          Que le petit marchand de bonne aventure sur le pont
          Ne convient pas aux petits souhaits de cette ville

          Je ressemble à une chambre noire
          De sa tête une lumière rouge sang
          Jaillit en fontaine et tu sais
          Que ce sang versé ne revient plus

          À nous
          Les gants noirs et silencieux
          À nous
          Les mensonges faciles
          À nous
          Les exécutions en masse
          À nous
          La patrie en déroute
          À nous
          Les manches de couteaux

          On te rumine avec délectation et demain
          On te dissèque

          Tu sais
          Ô combien le goût de l'eau est amer

           ibid Mourir dans la langue maternelle, p.p.49/51

Autour d'elle, la violence quotidienne impose sa loi : un jour je serai projetée / Contre une vie encore plus dure/ Et je vais mourir/ Au milieu d'un peuple endolori clame-t-elle.
Pourtant sans se résigner elle part en quête de l'autre avec un petit flambeau dépeignant gestes et états d'âme d'un ton sensuel et familier .
          
           Temple

           Avec un petit flambeau
           Je viens à ta rencontre
           Bruit de pas dans la neige
           Humide était la tanière
           Et noire la masse entrelacée aux bouches ouvertes
           J'ai collé un voile aux fenêtres
           Afin que la lune dévergondée
           N'atteigne pas les replis les plus intimes de mon corps
           Je me suis dégagée du ciel
           De la terre
           De mon long châle en cachemire

           Avec sa gorge remplie de pierres
           La fenêtre est une grande cassure
           Imposée à la chambre
           Je m'étire
           Collée à la lune
           Entre ciel et terre
           Je regarde au loin
           Tu m'as saluée

           À présent
           Je suis au minuit de l'hiver
           Dis à la neige de tomber en silence
           Je n'ai plus
           Qu'une contrée pillée
           Une tasse brisée
           Et j'attends que tu sois à mes cotés.

           ibid Temple, Mourir dans la langue maternelle, p.59

           La terre est seule

           Je suis un chemin du rivage
           Sois donc la mer
           Au souffle vif né de l'eau !
           Aime-moi autrement.

           ibid p.61

           Un oiseau

           J'aurais voulu que tu sois un oiseau
           Que tu t'envoles
           Et que tu ne reviennes plus

           À présent
           Depuis des années tu es niché en moi
           Tu as cassé mes branches
           Chaque nuit
           Tu mets en désordre mes rêves
           Et chaque jour
           Tu viens becqueter ma vie.

           ibid Marcher sur le fil, p.79

Poème après poème, avec une maturité et une sagesse bien au-dessus de son âge , elle exprime combien marcher sur le fil / c'est comme marcher sur le feu ...

            Une porte ouverte

            J'ai toujours été une porte ouverte sur l'errance
            J'aimais partir plus que venir
            Ta voix était ma seule vraie contrée
            Je cache des mots dans ton étreinte
            Dorénavant
            Tout le monde peut lire mes poèmes
            En toi.

            ibid Marcher sur le fil p.89

            Je vide...

             Je vide
             Le ciel de ses aiguilles
             Ma gorge de ses oiseaux
             La chambre de ses fenêtres
             Le cadran de l'horloge de ses chiffres
             De moi tu t'éloignes
             En moi tu deviens poème.

             ibid p.113

Dans un pays divisé par la guerre et l'intolérance, cette toute jeune femme installe, au plus profond d'elle-même, une chambre noire, lieu magique pour sublimer l'absence.

Bibliographie :
  • Je ressemble à une chambre noire, éditions Bruno Doucey, 2015
sur internet :