Port des Barques

Port des Barques

vendredi 17 novembre 2017

Jeanne Stefan Ce pays là



         Ce pays là

         Je veux rester dans ce pays là
         vivre la douceur lumineuse des heures
         je veux rester dans ce pays là
         et ne plus compter mes pas
         ni dans les chemins rocailleux
         où les fougères poussent
         ni sur le bord du ciel
         où le soleil en lune
         décroche une petite brume
        (...)
         je veux rester dans ce pays là n'en doutez pas !
        
           (extrait)
           in Ce pays là, écrit et illustré par Jeanne Stefan, Guimiliau, 2015

           La quatrième de couverture de ce mince livret nous dit que Jeanne Stefan est née dans
           le Poitou en 1948, qu'elle se tourne vers la sculpture après des études de psychologie, puis
           travaille les formes comme une couturière, trace des patrons et se mesure avec la matière
           comme le bois ou la pierre.
           Depuis quelques années, elle réalise des collages avec des matériaux divers, tels ceux qui
           illustrent ce livret.









           La Sirène

           À Guimiliau, il y a une sirène
           ne la cherchez pas sur le calvaire
           elle habite dans le bas du village
           elle a le goût pour l'eau salée
           l'eau de la source de Saint Millau n'est
           pas assez vive pour elle
           dès le matin au réveil, elle inspecte les vents
           les feuilles bougent au fond du jardin ?
           Santec sera venteux
           le coq n'est pas sur St Thégonnec ?
           signe de pluie
           mais ...hier elle m'a dit
           j'ai pris deux bains au Dossen
           J'avais de l'eau jusque là
           et vagues sur vagues
           c'était le paradis
           Dieu ! soixante dix ans de paradis !

   Ces noms de lieux à consonance bretonne évoquent la beauté sauvage du nord Finistère : ses riches calvaires Saint Thégonnec et Guimillau ainsi qu'à l'horizon, les créneaux dentelés des Monts d'Arrée avec leur pesant de solitude que les vents ne cessent d'ébranler.

 sur internet :

vendredi 10 novembre 2017

Pierre Reverdy et René-Guy Cadou en écho




      Pierre Reverdy est né en 1889 à Narbonne, il meurt à Solesmes en 1960. René-Guy naît en 1920
      à  Sainte Reine de Bretagne et meurt en 1951, à Louisfert, en Loire-Atlantique. Tous deux
      sont poètes, le second admire tout particulièrement son aîné.
      Il m'a semblé intéressant de rapprocher deux de leurs témoignages à propos de leur choix de
      l'écriture.
      
      René-Guy Cadou rédige ce texte le 9 août 1944 :

           Les secrets de l'écriture

           Je n'écris pas pour quelques-uns retirés sous la lampe
           Ni pour les habitués d'une cité lacustre
           Pour l'écolier attentif à son cœur
           Non plus pour cet enfant paresseux qui sommeille
           Entre mes bras depuis cents ans
           Mais pour cet homme qui dépassé par l'orage
           N'entend pas la rumeur terrestre de son sang
           Ni l'herbe le flatter doucement au visage
           J'écris pour divulguer ce qui vient des saisons
           La neige pure ainsi qu'une main féminine
           Et le pollen éparpillé sur les gazons
           Aussi l'agneau qui fait le calme des montagnes
           J'écris pour dépasser la crue noire du temps
           Tandis que les oiseaux et les fleurs me précèdent
           À cette auberge au bord du ciel où les passants
           Trouvent des couches étoilées et des vaisselles
           Pleines de fruits et de soleils encourageants
           Mais reste au fond de moi le plus clair de ma vie
           Qui ne supporte pas le poids de la parole
           Ces mots d'amour qui ne seront jamais écrits
           Et la lumière de mon cœur toujours la plus haute
           Aveuglante comme une poignée de sel gris.
                                                                                         9 août 1944

           in René-Guy Cadou, Poésie la vie entière, Poèmes inédits, 1977 p.p 371/372

      Pierre Reverdy, son aîné, témoigne en fin de vie du bonheur des mots dans
      La Liberté des mers, qui ne paraitra que bien après son décès, en 1978 :

                             Le Bonheur des mots

               Je n'attendais plus rien quand tout est revenu,
           la fraîcheur des réponses, les anges du cortège, les
           ombres du passé, les ponts de l'avenir, surtout la
           joie de voir se tendre la distance. J'aurais toujours
           voulu aller plus loin, plus haut et plus profond et
           me défaire du filet qui m'emprisonnait dans ses
           mailles. Mais quoi, au bout de tous mes mouve-
           ments, le temps me ramenait toujours devant la
           même porte. Sous les feuilles de la forêt, sous les
           gouttières de la ville, dans les mirages du désert
           ou dans la campagne immobile, toujours cette
           porte fermée – ce portrait d'homme au masque
           moulé sur la mort, l'impasse de toute entreprise.
           C'est alors que s'est élevé le chant magique dans
           les méandres des allées.
               Les hommes parlent. Les hommes se sont mis
           à parler et le bonheur s'épanouit à l'aisselle de
           chaque feuille, au creux de chaque main pleine
           de dons et d'espérance folle. Si ces hommes par-
           lent d'amour, sur la face du ciel on doit aperce-
           voir des mouvements de traits qui ressemblent à
           un sourire.

           in Pierre Reverdy, Sable mouvant, La liberté des mers, Poésie/Gallimard, 2003, p.51

      Ces mots ne peuvent que conforter dans leur choix d'écrire ceux qui s'essaient
      encore à la poésie et encourager ceux qui la lisent et la divulguent.

Bibliographie:
  • René-Guy Cadou, Poésie la vie entière, Œuvres Poétiques complètes, Seghers 1977.
  • Pierre Reverdy, Sable mouvant, Poésie/Gallimard, 2003
sur internet :
  • un article sur René-Guy Cadou rédigé par Roselyne Fritel :
          http://lintula94.blogspot.fr/2016/06/rene-guy-cadou-je-demande-etre-lu.html

vendredi 3 novembre 2017

Jeanne Benameur comment traverser la mer


         Chaque chose était nouvelle

         et pour la première fois
         nos mères portaient au front
         un souci qui n'était pas le nôtre

         in La géographie absente, éditions Bruno Doucey, 2017, p.23

Jeanne Benameur est née en 1952 d'un père arabe et d'une mère italienne, à Ain M'Lila, en Algérie, pays qu'elle quittera l'année de ses cinq ans. Elle évoque dans L'enfant qui, livre paru en 2017 chez Actes Sud, ces moments où l'enfance apprend le souci de la vie qui se perd .
Poète, romancière et professeur de Lettres à La Rochelle jusqu'en 2001. Je présenterai ici le poète.

         Aujourd'hui nous faisons revenir dans
         notre bouche les sons que nos mères
         gardaient au secret de leurs palais

         la langue ancienne
         vient rythmer notre souffle

         nous découvrons
         que rien n'est oublié

         au fond de nous
         la langue sauvage de nos mères
         la seule grammaire
         des corps
         vivants.

         ibid p.55

Cet arrachement à l'Algérie, sa terre natale, nous vaut des pages émouvantes :
        
         nos mères
         ont disparu sans bruit
         légères
         de tout ce que déjà elles ne possédaient
         plus

         farine et cendre.

         ibid p.49

         Depuis
         nos exils se sont renouvelés
         comme les vagues
         chaque fois plus gonflés
         de houle et de mémoire

         comme les vagues d'ici
         nos exils ont gardé
         une lumière intense
         retenue
         vibrante

         entre fond d'océan
         et acier des nuages.

         ibid p.45

Jeanne Benameur se demande comment trouver la forme de ce qui n'a plus la limite familière alors même que nous étions pauvres de pays et que nous ne savions pas voyager ?
Les mains de nos mères avaient glissé sur la poignée des portes, elles avaient fermé à clef ce qu'elles n'ouvriraient plus.
Comment traverser la mer et après l'avoir traversée comment retrouver les mots très loin sur l'autre terre? L'écriture  par bonheur lui ouvre la voie. 

          dans la langue de nos mères
          nous pouvons nous asseoir à la table de
          la cuisine et attendre le soir
          nous avons notre place.

          ibid p.57

          En silence
          lentement
          dans les pages
          qu'elles ne liront jamais
          nous écrivons
          nous habitons.

          ibid p.59

Dans un précédent recueil, Il y a un fleuve, édité lui aussi par Bruno Doucey en 2012,
Jeanne Benameur écrit que "l'oubli est plus vaste".

          L'homme appelle pendant son sommeil
          Il appelle un lieu comme d'autres appellent leur mère.
          C'est un nom étrange.
          C'est un pays monotone et doux.
          C'est son pays.
          L'homme appelle à voix monotone et douce toutes
          les syllabes réunies en une seule.
          Cela fait un son étrange.
          Le son de son pays.

          Qui peut comprendre celui qui appelle tout bas
          son pays?

          in Il y a un fleuve, éditions Bruno Doucey, 2012, p.20


Nous la retrouvons en quête de traces dans De bronze et de souffle, nos cœurs, recueil paru en 2014, aux éditions Bruno Doucey et illustré de gravures, réalisées pour la circonstance par le sculpteur sur bronze, Rémi Polack.
L'artiste, sculpteur et plasticien, vit à La Rochelle, où l'un de ses bronzes figure en front de mer. Le thème de l'envol et de la chute est au cœur des gravures réalisées par lui pour illustrer ce recueil.

Jeanne Benameur dira de cette alliance poèmes–gravures qu'elle est celle "du poids et de l'envol". Les gravures de Rémi Polack étant à ses yeux "le lieu idéal où des mots, porteurs d'une joie inattendue, venaient tout naturellement s'inscrire" .
 

 

          Dans les traces

          Tu cherches des traces pour border ta vie
          quelque chose qui limite le chemin
          te permette d'avancer
          Toi entre le ciel et la terre
          tu as toujours été appelé
          là
          là-bas
          ici
          et encore sur l'autre berge
          plus loin         où ?

          Entre ciel et terre
          il n'y a pas de lieu inscrit

          Il faut chercher
          encore et encore

          Si tous les lieux se valent
          alors pourquoi choisir

          S'en remettre aux empreintes
          qui encordent et disent une route
          Les seuls vrais liens
          Ceux que les hommes et les femmes qui marchaient
          ont laissé sur la route
          et dans l'air

          Tu cherches

          Trouver
          invisible
          l'empreinte d'une main
          où poser la tienne
          d'un pas
          où mettre le tien
          Tu apprends
          lentement
          la confiance
          dans les traces de ceux
          qui ont
          disparus.

          in De bronze et de souffle, gravures de Rémi Polack, éditions Bruno Doucey, 2014, p.p.63/65

Là où il y a des traces, il y a immanquablement le signe d'un possible passage :

          Le passage

          Il n'y a plus de point où appuyer son regard

          Les mondes se sont ouverts
          à l'exacte mesure
          de ton corps

          C'est le temps du passage

          Le souffle est sans limite
          La joie du sang vif
          a ouvert
          les paumes de tes mains
          effacé
          toute trace ancienne

          C'est l'essor

          Aucun regard ne peut retenir
          Il faut        passer 

          Le corps apprend
          la nudité nouvelle
          de
          l'air

          C'est le temps
          de l'horizon
          vagabond.

          in De bronze et de souffle, nos cœurs, éditions Bruno Doucey 2014 p.71

Forts de notre expérience, nous savons que toute création est une aventure de très longue haleine mais que les voix de poètes jalonnent au quotidien ce chemin. À nous de les entendre et d'en rayonner.

Bibliographie:
  • Il y a un fleuve, éditions Bruno Doucey, 2012
  • De bronze et de souffle, nos cœurs, éditions Bruno Doucey, 2014
  • La géographie absente, éditions Bruno Doucey, 2017
sur internet :





vendredi 27 octobre 2017

Thierry Metz pour accueillir l'imprévisible



            Assise sous les nattes vertes des palmes
            elle écoute l'homme à même ses bras
            elle est biche au jardin des chamelles
            Ô fruit tendu vers les fantasias du sel
            Ô Toi fruit, salive curieuse du noyau
            qui bâtit chaque nuit avec des clous de lumière
            entends ce qui est duvet :
            "J'avais rêvé un silence et ce silence était d'amour
            il a fait de moi la simple algèbre des sables ;
            une paix, semence de mon sang.
            J'étais un homme, j'étais une fleur
            et cette fleur était mon fruit."

                                                                       1979

            in Thierry Metz, Poésies 1978- 1997, Pierre Mainard éditions, 2017, p.36

      Un brin d'exotisme s'est glissé entre les lignes de ce poème. La vie de Thierry n'a pourtant rien
      d'exotique. Il se présente ainsi dans un entretien accordé à la revue Le Festin, le 17 juillet 1990 à
      Agen, après la publication de son recueil Le Journal d'un manœuvre :

           Je ne sais pas comment j'ai commencé à écrire, cela a mûri, lentement. Il y a un point de
           départ, que j'ignore naturellement, qui a fait que je devais écrire un jour.
           Vers dix-huit, dix-neuf ans, il était clair que je ne pouvais plus rester dans de telles
           conditions, sinon rien ne se passerait.
           J'écrivais de petits textes, de petites pièces de théâtre, de la poésie...Une manière
           déjà de faire marcher l'écriture, de la risquer quelque part, de savoir ce que l'on peut faire
           sur du papier. Cela m'est quand même plus difficile d'écrire que de parler. Pour moi, la parole
           ne draine pas assez de choses et je pense que l'oreille humaine ne perçoit pas à l'intérieur
           même du langage ce qu'il y a d'obscur. C'est quand même dans la lumière que j'aime chercher
           l'obscurité. Donc, si l'écriture le permet, il n'y a aucune raison pour que je m'en prive.

          in La Revue Diérèse n° 52/53, p113

      Né le 10 juin 1956 à Paris, Thierry Metz est un jeune homme doué, un lecteur passionné, qui
      aime goulûment la vie et fait preuve d'un don précieux pour l'écriture poétique.
      Le reste de son temps, il exerce dans la région d'Agen, le métier de manœuvre sur divers
      chantiers; ses compagnons ignorent tout de ses autres activités .

      Il se lie d'amitié avec Jean Cussat -Blanc, qui rédige la revue Résurrection et qui l'introduit auprès
      de Jean Grosjean alors membre du comité de rédaction de la RNF, ce qui lui vaudra d'être
      publié de son vivant.

      Le journal d'un manœuvre paraîtra en 1990, chez Gallimard.

                Mes premiers gestes ici : creuser la terre. Ouvrir une fosse. Et disparaître. Quotidien du
             manœuvre : tant qu'il n'a pas trouvé l'arc-en-ciel de son livre, il doit creuser. S'enfermer
             avec ses graines .
                Sinon comment méditer la mort et l'arbre ?
                Peu importe que son travail soit rebutant; l'érosion du dolmen est plus active que les
             ruissellements de l'instant. Et ici les deux se rejoignent.
                Le manœuvre, le maçon : projet fourchu. Comme nos mains.

             in Le journal d'un manœuvre , L'Arpenteur, 1990, p.20

             2 juillet. – Il faudrait s'arrêter un instant, poser la charge, retrouver une seconde,
             dans le même cercle, la force du manœuvre, la main du maçon, les signes tracés
             du maître d'œuvre. Une seconde, pas plus. Puis revenir à l'endroit où la maison
             s'entrouvre pour apercevoir les enchanteurs.
    
             ibid p.46

      Il rédige en peu d'années une œuvre fulgurante, dont il dit : "j'ai justement l'écriture,
      ces coulisses dans lesquelles je peux évoluer."
      Jacques Ancet écrira à son propos : "ce qui touche chez Thierry : cette gravité juste, cette
      profondeur limpide. Cette manière de mettre le feu au langage sans monter la voix. Cette
      capacité de dire l'infini à travers le fini, l'immense à travers l'infime. Et toute la beauté et
      la tragédie de vivre dans des mots d'une simplicité sans âge."

      Une redoutable addiction à l'alcool viendra hélas par la suite perturber sa vie conjugale et
      familiale et lui vaudra plusieurs mois d'internements pour des cures de désintoxication.
      À cela viendra s'ajouter, en 1988, la perte cruelle d'un de ses fils, écrasé par une voiture sous ses
      yeux.
      Interné volontaire, en 1996, dans un hôpital psychiatrique, il se suicidera finalement le 16 avril
      1997 .

       Des poèmes "jamais parus en livre et, pour la majorité, extraits de la revue Résurrection
       qu'animait Jean Cussat-Blanc" qui fut le premier à le publier – sont réunis sous la présente
       édition. Ils couvrent les années écoulées entre 1978 et 1997.
      

           Sous la tente où germent les lampes
                     le silence
            – jeune oiseau de ma bouche –
            se couvre d'un duvet blanc.
                            Mais dehors
                     dans le souffle d'amour
                     Ô plénitude !
            Un faucon bleu
                     déchire une ombre !

                                                                          1983

            in Thierry Metz, Poésies 1978–1987, éditions Pierre Mainard 2017, p.45

       Sa clarté fracture le livre, recueil écrit en 1986, est dédié à son épouse Françoise, qu'il nomme
       ma désireuse :


                                                                          pour Françoise

                                                     I

             Je fête une éclaircie
             Soif rieuse et coupante.
             Je parle de celle qui foisonne dans la foudre.
             Femme et fleuve sont pareils dans la langue du nageur.

            ibid  Sa clarté fracture le livre, p.87


                                                      IX

             Tout le jour dans l'écorce du mur
             Comment rejoindre celui qui abonde de l'autre coté,
             qui chante avant la nuit
             l'homme écarlate qui parle dans le séisme.

             ibid p.89

                                                        X

              Écrire ici sur un chemin discordant
              Aller vers la maison qui demeure introuvable.
              Le poème ne manque pas de clairières.

              ibid p.90

                                                        XV

              Porteuse d'herbes et de feuilles
              Je n'habite plus la lampe
              Mais la fenêtre
              La ruisselante
              Caverne des langues parlées
              Et du rire.

              Clarté riveraine assaillie par la foudre
              Clarté de dire et de faire
              Dans la percussion bleue du jour
              Clarté de partir.

              Homme qui ne cède pas aux intempéries de l'instant
              Homme propulsé par l'orage.
              Et toujours il sait où trouver l'amoureuse
              Qu'elle soit dans l'ici rouge du poème
              Où dans l'ailleurs déflagrant de la terre.
              Et toujours le visage habite la demeure.

              La maison bâtie où rien ne peut demeurer.

              ibid p.p.91/92

                                                       XX

               Le soir – quand les sentiers se retirent
                                 découvrant la terre –
               sa lampe me parle d'un lieu aveuglant
               d'une fête parmi les pierres.
               Rêveuse
               ton chant est un mystère plein d'oiseaux
               et d'orages.

               ibid p.94

        Écrire et vivre ne sont qu'un visage....contre une porte  ajoutait le poète et pourtant il n'a cessé
        de son vivant de s'engager et d'interpeller son lecteur.
        Prolongeons à notre tour cet élan d'ouverture, entrouvrons la porte à l'autre pour mieux
        l'accueillir :
      
                    (...)

                     Pour vivre le chemin. Aller au-delà même
                de ce qu'il est. L'enfouir sous mes pas. Et si quelqu'un est à rencontrer,
                sera-t-il assez seul dans ses mots pour accueillir ce que je suis?

                Planter l'arbre
                      de ce qui m'amène ?

                in Note sur le chemin, Thierry Metz (1995) Revue Diérèse 52/53, p.200

Bibliographie:
  • Thierry Metz, Poésies 1978 –1997, éditions Pierre Mainard, 2017
  • Thierry Metz, dans les numéros 52/53 et 56 de la revue Diérèse
sur internet:


vendredi 20 octobre 2017

Angèle Paoli, et s'il suffisait de souffler sur les cendres

               
                Parle-moi de Venise. De ce qu'il te reste d'elle. De nous. Je n'ai rien à en dire. Si peu de
                choses. Des bribes à peine et des cendres envolées.
              
                Ma mémoire me fait défaut. Comment retrouver les détails perdus ? Je croyais avoir gardé
                intactes jusqu'à la moindre sensation, jusqu'à la moindre aspérité. Je croyais qu'il suffirait
                d'appuyer sur un bouton pour qu'aussitôt les petites cellules gardiennes des souvenirs
                libèrent de leurs mailles une odeur, une impression, une image. Chaque nouvelle cellule
                ouvrant avec elle l'essaim bourdonnant du passé. Mais non il n'en est rien. Je me suis
                trompée. Il me faut accepter ces absences, ces infidélités, ces gommages. Ces amputations
                faites à mes souvenirs. Il me faut accepter de laisser divaguer à leur guise les lagunes
                imparfaites de la mémoire.

                in Italies Fabulae, éditions Al Manar, 2017, p.p.20 et 21
          

   Angèle Paoli nous entraine ainsi en Italie, dans son dernier livre, intitulé Italies Fabulae, paru chez
   Al Manar dans la collection Récits et Nouvelles, en mai 2017 .

   Guidés par l'auteur, imaginons que nous atteignons la Sérénissime comme autrefois par le train
   de nuit.
 
 


                  Notre voyage en train avait pris fin au petit matin. C'était dans l'éblouissement d'une
                  lumière laiteuse. Dans le clapotis régulier de l'eau battant le quai. Je me souviens de
                  cette magie. La gare qui prend pied brutalement dans le canal. Ou s'y achève. On était
                  passé, sans transition ou presque, du corps mouvant du train au flottement glissant et
                  saccadé du vaporetto. À son instabilité mouvante. Je me souviens du bruit de moteur,
                  des secousses transmises par les vagues, des embruns qui giclaient de toutes parts.
                  D'une vague odeur d'eau saumâtre mêlée à l'odeur d'essence et de calfatage. De tes
                  longs cheveux rejetés en arrière, "embroussaillés" par le vent. Je revois aussi la pension
                  familiale, modeste mais agréable, et la chambre donnant sur le canal. Je revois le séjour
                  très cosy, son décor un peu vieillot mais confortable, à deux pas de "l'Accademia".
                  Si je ferme un instant les yeux, je retrouve l'odeur chaude des cornetti dans le bar où nous
                  prenions le premier café, accoudés au comptoir, encerclés par la rumeur essoufflée de
                  la machine à espresso. Une rumeur de locomotive aux jets de vapeur puissants. Une
                  rumeur qui rappelait en miniature, celles des ramifications labyrinthiques et grinçantes
                  de la nuit précédente, dans les couchettes des Ferrovie State. Venaient ensuite d'inter-
                  minables déambulations dans le labyrinthe des ruelles. Et notre plaisir à passer d'une
                  rive à l'autre, à contourner la belle par l'arrière, à nous frotter à l'envers du décor. Nous
                  étions infatigables. Du matin au soir dans la ville. Qui semblait accepter de dévoiler un
                  peu de sa vie secrète. Celle des arsenaux, du ghetto, des quartiers moins flambants qui
                  s'enfonçaient toujours davantage dans la moisissure. Celle des ménagères silencieuses
                  qui reviennent de leur marché, le cabas empli de légumes de la lagune. Les activités
                  ouvrières. Calfatage des bateaux et hangars à gondoles. Passer des quais glorieux du
                  Grand Canal, de ses palais ciselés avec art aux quais moins reluisants des Zatterre, en
                  face de l'île de la Giudecca, recelait des surprises. Et des trésors. Et la lagune ?

                  La lagune ? On la contemplait de loin, en silence, blottis sur un banc. Chacun gardait
                  secret le désir de la rejoindre.

                  in Italies Fabulae, éditions Al Manar, 2017, p.p.21/22
     
                 

                                          Venise en novembre. Photo de Roselyne Fritel .

 À chacun d'inventer la suite du voyage avec autant de rêves que de souvenirs au cœur...

Bibliographie :
  • Italies Fabulae , éditions Al Manar, 2017
sur internet:

                 

        

vendredi 13 octobre 2017

Yehuda Amichaï dans l'entre-deux d'une vie

  
            Entre deux

         Où serons-nous quand ces fleurs deviendront fruits
         dans l'étroit entre deux, où la fleur n'est plus une fleur
         et le fruit n'est pas encore un fruit. Quel merveilleux
         entre deux
         nous formions l'un pour l'autre, entre nos corps,
         entre nos yeux, entre l'éveil et le sommeil.
         Entre chien et loup, ni jour ni nuit.

         Ta robe de printemps a pris si vite
         les couleurs de l'été, elle flotte déjà
         à la brise de l'automne.
         Ma voix n'est plus ma voix
         mais déjà, presque prophétie.

         Quel merveilleux entre deux nous étions, comme la terre
         entre les fissures du mur, brin de terre têtue
         sous la mousse vivace, le câprier épineux
         dont les fruits âpres
         rendaient plus doux ce que nous mangions ensemble.

         Voici les derniers jours des livres
         avant que viennent les derniers jours des mots.
         Vienne le jour où tu comprendras.

         in Le baiser de la poésie,
         Choix et traduction de l'hébreu par Michel Eckhard Elial, dans un numéro hors-série de la
         Revue Levant, 2012, p.12.

Les poèmes d'amour de Yehuda Amichaï (1924-2000) précèdent ceux de Ronny Someck, son confrère, dans ce beau numéro hors-série, acheté à Sète.
Heureuse découverte d'un poète dont la sensualité n'a d'égal que l'amour, qui court entre les lignes et donne sa saveur à l'instant.

         Tes yeux sont de paisibles bouches
         ta bouche sous la surface de la mer
         ton visage est du sable qui tremble.

         Tirant les cheveux,
         tu attires les jours et les mots
         vers ce que d'autres temps
         auraient appelé une maison.

         Jamais plus est aussi
         une éternité,
         mon goût,
         ma part d'éternité.

         ibid p.14

On peut se réjouir longtemps, et bien au delà de la séparation ou de la mort, du bonheur d'avoir vécu un véritable amour. Chaque mot se pose, tel un onguent sur nos blessures.

         J'ai lissé tes cheveux dans le sens du voyage
         et dans ta chair j'ai touché la prophétie.
         J'ai touché ta main, jamais endormie,
         et ta bouche qui peut encore chanter.

         Le sable du désert recouvrait la table,
         où nous n'avons pas mangé,
         mais où mes doigts ont écrit
         les lettres de ton nom.

         ibid p.15

Toute la magie du souvenir murmure, ici, à tendre voix entre les lignes.

          Cadeaux d'amour

          À ton oreille, à tes doigts,
          j'ai mis de l'or,
          l'or pour le temps, sur ton poignet.
          J'ai fixé beaucoup de brillants
          pour que tu glisses dans le vent
          en tintant doucement
          au dessus de mon sommeil.

          Je t'ai régalée de pommes,
          pour que nous nous roulions,
          comme dans le Poème,
          sur un lit de pommes rouges.

          J'ai caressé ta peau d'un tissu rose
          aussi transparent qu'un petit lézard,
          ses yeux sont un diamant noir
          dans les nuits d'été.

          Tu m'as permis de vivre quelques mois
          sans autre besoin de religion
          ni de vision du monde.

          Tu mas donné un ouvre-lettres d'argent
          mais de telles lettres ne s'ouvrent pas,
          on les déchire, elles se déchirent.

          ibid p.16

Et le poète conclut par ces mots l'évocation de sa vie amoureuse :

         (...)

         Nous avons continué la prophétie : conversation à deux, robe d'été, linge accroché à une corde,
         rebord de fenêtre. Et nous continuerons, nous continuerons, nous serons orgueil et humilité,
         nous serons le temps qu'il fait, nous serons les saisons de l'année. Nous serons.

         ibid p.17

Je vous engage vivement à ouvrir le lien indiqué plus bas pour accéder à un bel article d'Esprits Nomades à propos de l'auteur.

Bibliographie :
  • Le baiser de la poésie, 24 poèmes d'amour de Yehuda Amichaï et Ronny Someck, choix et traduction de l'hébreu par Michel Eckhard Elial, éditions Levant 2012.
sur internet :

         
        

vendredi 6 octobre 2017

Lionel Jung-Allégret à partir d'un silence

     
             N'entends-tu ce silence d'avant toute naissance
             Son exigence à exister malgré le corps


            À être; et en être le destin.

           
            Ne l'entends-tu qui t'agrippe.
            Remonte dans tes veines jusqu'à ce temps qui va
            vers ce qui fut
            ou peut-être ne fut rien.

            Ne le vois-tu qui avance depuis ce mur au bout de toi

            Ce mur devant tout regard. Ce mur devant toute vie. Ce
            mur de matière morte que l'on voit se lever dans le corps
            éteint et froid de ceux qui l'ont atteint.

            in Ce dont il ne reste rien, éditions Al Manar, avec des encres de Catherine Bolle, 2017, p.30


C'est avec beaucoup d'émotion, qu'en juin dernier, j'ai écouté la lecture de ce recueil, faite à voix haute par son auteur, d'une voix qui, revenant à la table du jour, y posait le couteau du souvenir.  

            On attend la mort qui n'apparaît jamais.

            Elle tient là
            hors de la main
            posée sur un souffle.

            Arrachée à la pluie des visages.
            À l'immobile lumière.

            Parole étrangère à toute parole
            étrangère à toute attente.

            ibid p.16

L'œuvre poétique de Lionel Jung-Allégret gagne en profondeur et en intensité à chaque nouveau recueil et la diction parfaite de l'auteur, lors de lectures publiques, en fait un hymne antique.

Les encres de Catherine Bolle, qui accompagnent Ce dont il ne reste rien, paru en avril 2017,
chez Al Manar, soulignent sobrement de noir les derniers murs à abattre et la ligne rouge à ne point franchir.
Une double mise en garde de l'auteur, faite de citations choisies et d'un beau texte en italique, dont je cite un bref extrait ci-dessous, nous introduit à une lecture méditative.

             Tu es ce que tu écris
             et ce que tu écris

             est Autre
             ...

À première vue :

             D'ici, tout se confond. Feu, ciel, lumière et eau.

             La parole qui naîtra et sa précédente.
             Le temps immobile
             et celui qui ne s'attarde pas.

             Lente
             notre faiblesse dans le va-et-vient du rien.

             ibid p.18

Le lecteur, conquis, est soulevé par ce grand souffle :

             Il y a du vent
             dans la fomentation de l'air
             dans le sable
             du sable
             des mots
             une lumière
             et autres choses.


             La parole comme un rêve se fait serpent
             souffle par les nues

             appelle d'entre le temps
             le jaillissement d'une soif.

             ibid p.11
            
Le poète, gravissant la hauteur aveuglante, accueille ce qui vient dans le silence bruissant du monde :

             Des enfants allongent leurs âges sous des draps fins. La
             nuit couvre ce qui respire, dévore les cris qui ruissellent
             entre les jambes.

             Dans mes mains jointes, se presse une parole. Elle n'est
             ni mot ni silence. Endeuillée de capes de néants noirs,
             voici qu'elle avance comme une colère.

             Je n'entends rien qui lui tient de vie. J'entends les pleurs.
             Les mères tournoyantes. Les mains aux ancres rouges sur
             les éviers ébréchés. Des casseroles de fer. Des eaux qui
             sifflent et qui bouillent.

             Des cordons de sangs noirs pendus plus haut que la lumière.

             J'entends l'air exhumé des poumons et les vagissements
             entre les portes du deuil.

             ibid p.25

Devant ce décor apocalyptique, le poète s'engage solennellement et témoigne de l'urgence de la tâche :

             Écris ce que tu sais. Écris ce que tu es.
             Écris-le avec le froid.
             Écris-le avec la peau de tes morts collée à ta peau.

             Écris-le comme la seule respiration qui brûle dans l'air.

             Avec le gel dans les brocs.
             Avec les iris crevés.
             Avec les cris des mères analphabètes.
             Avec leur saleté et leurs odeurs de cuir chevauché.

             ibid p.32



             Emporte toute parole. Vide-la jusqu'à la paix.
            
            Vide-la jusqu'au silence de ta naissance.

            Un oiseau s'ouvre chaque matin entre les cuisses de celles
            que tu as aimées.

            Le désir n'a pas de fin.

            ibid p.63

bibliographie:
  • Ce dont il ne reste rien, avec des encres de Catherine Bolle, éditions Al Manar, 2017
sur internet:

vendredi 29 septembre 2017

Georges Drano paroles au bord du vide



                 N'entre pas qui veut
                 dans la nuit du vent
                 dans son vertige où se dispersent
                 les lumières
                 et se creusent les solitudes.

         Cet extrait, tiré de Vent dominant de Georges Drano, paru aux éditions Rougerie en 2014, nous
         introduit gravement à l'automne à venir.

                 Si loin, le vent te borde
                 et allonge tes pas

                 Le souffle dont il s'empare
                 veut-il te retenir?

                 Un mot s'échappe
                 Une main passe
                 Il ne laisse rien revenir

                 Si vif qu'il t'arrête
                 dans le bois de la porte

                 Est-ce-là qu'il annonce
                 la route qu'on oublie ?

                 Et toi rêveuse
                 sur une terre où il ne peut entrer

                 Et ta voix
                 qu'il ne peut déplacer.

                           (Nikou)

                 in Vent dominant, éditions Rougerie, 2014, p.37

         Le vent s'annonce comme l'inévitable compagnon avec lequel nous devrons négocier,
         l'hiver prochain, nos sorties, nos cheminements mais également nos états d'âme.

                  Parfois un seul vent
                  nous emporte loin d'ici
                  en pleine terre, à découvert

                  Vent mal taillé
                  qui vide son sac
                  court sous les ombres
                  retourne les chemins

                  Jetés au vent les mots
                  avec la peau qui tremble
                  Vent mauvais
                  mauvaise lune passante
                  au ciel assombri.

                  ibid p.39

        Georges Drano, breton d'origine, ainsi que je l'écrivais sur ce blog, en août 2015, reste un
        militant écologiste fervent et un poète, qui soigne amoureusement sa vigne, dans l'Hérault.
        Attentif depuis toujours aux éléments, il interpelle ici le Vent mal taillé, ce vent mauvais,
        qui fouette des villages, qui laissent partir les chemins hors du temps.
       
                   À la cassure
                        le vent siffle
                   vif à l'arrête vive
                        sans détour
                        sans espacement
                    il coupe net à tout propos
                        il cingle
                        il nous découvre.

                    ibid p.44

         Leurs colères, source d'incertitude à l'approche de la nuit, changent en nous l'abri de la
          parole et nous éloignent de notre feu.
        
         Notre équilibre s'en trouve chamboulé : "on a peine à se tenir au propre comme au figuré".
        
                    Porte condamnée à cause du vent

                    Le grand vent tenait la porte fermée, il fallait chercher une autre entrée dans la paroi
                    latérale à l'abri des bourrasques. Sur le parking les drapeaux claquaient en haut des
                    mâts, les fils électriques sifflaient. Avec nos sacs et nos caddies qu'il fallait sans cesse
                    ramener vers nous, nous ne pouvions nous approcher des marchandises tenues en respect
                    derrière les vitrines. Nous avons toujours connu quelque obstacle à franchir pour aller
                    là où nous pensions être mieux, mais cette fois c'est un large fleuve d'air vif, froid et
                    tumultueux qui nous barrait le passage.

                    (extrait)

                ibid p.50

                    Le voleur de vent

                    Il cherchait le vent dans les plus petits détails du paysage, il l'attendait au coin des bois,
                    le guettait derrière les murs et les haies, le suivait le long des ruelles. Il soulevait les
                    pierres du chemin pour le surprendre.
                    Il voulait rabattre derrière lui le moindre courant d'air, recueillir le  plus petit
                    frémissement qu'il sentait battre dans les feuillages. Le bruissement des herbes au bord
                    des fossés faisait naître en lui le désir de tout emporter.
                    Une fois reconnu, il savait garder le vent sur lui, dissimulé dans les doublures de ses
                    vêtements ou confondu avec les plis d'une écharpe. Loin des regards, il l'agrafait parfois
                    entre deux feuilles de papier et serré sous son bras il l'emportait vers un lieu sûr.
                    Là, il le disposait devant lui et d'une main dessus une main dessous il savait en saisir
                    les formes et les mouvements, en retenir les contours et les déchirures.
                    Il recevait les coups, les rafales, les bourrasques, il les sentait vibrer en lui.
                    Il reconnaissait enfin les saveurs d'un vent sans mémoire qui passe d'une parole à l'autre
                    sans jamais rêver de sa chute.

                                ( À Philippe Jaminet )

                    ibid p.51


                    Adossé au mur
                    tu crois tenir le vent
                    dans tes cordes
                    mais il n'a qu'une hantise
                    trouver la sortie
                   et prendre la fuite

                   (extrait)

                   ibid p.23
                
          Le prétendu voleur de vent se fait chimère. Ne perdure que le frisson engendré par le
          poème, quand soudain, ses paroles nous confrontent au vide.
 

                    Vent d'hiver en plein été

                    Arête vive
                    dans l'immobilité de l'air chaud
                    Le cri qui n'a pu être retenu
                    nous découvre
                    serrés dans l'ombre

                    Ce qu'il laisse au ras du sol
                    est un éclat
                    qui monte sur toute la ligne

                    Une déchirure
                    Un fer sous la cendre

                    Après il n'y a plus rien.

                    ibid p.15

         Bibliographie :
  • Vent Dominant, Rougerie, 2014
          sur internet :
  • un précédent article de R.Fritel paru en 2015, sur le Temps bleu :
          http://lintula94.blogspot.fr/2015/08/georges-drano-linvisible-presence.html

                   






        

vendredi 22 septembre 2017

Joël Bastard le froissement unique d'une existence



              Je laisse venir la nuit occuper la page blanche. Comme elle vient
        en forêt et fait taire les oiseaux. Les mots trouvent encore le passage
        pour nicher dans le blanc. La cuisine s'assombrit, avec elle les objets
        utilitaires : le bol, le couteau, le sachet de papier dans lequel le pain.
        Les couleurs sombres facilitent l'accueil de ce qui vient lentement
        s'engouffrer. Les derniers blancs tiennent encore un peu dans les yeux.
        Les mots noirs se détachent dans un ultime effort. Ce qui s'écrit est
        une paupière qui tombe sur des images disparues. Je laisse venir la
        nuit occuper la page comme elle vient en forêt. Les mots nichent
        maintenant dans le noir comme un seul corps aux gestes impossibles.

        in Une cuisine en Bretagne, Lanskine, 2016, p.33

              J'écoute ma voix qui répète ce que je viens d'écrire. Celui qui
        écoute s'étonne de celui qui vient d'écrire et s'attendrit d'une certaine
        solitude. Il demande à l'autre de ne pas le laisser seul. Continuons donc
        à écrire.

        ibid p.32

              Il m'a offert un stylo plume de marque Waterman. Je devais avoir
        douze ans. j'ai traversé un grand parking à la Rochelle, sans regarder la
        mer, en tournant et retournant le stylo dans mes mains. L'ouvrant, le
        refermant. Écoutant le bruit que faisait le capuchon à la fermeture. Depuis,
        j'écris. Cela tient à quoi d'écrire ou de lancer des bombes de l'autre coté
        d'un mur. À un oncle bienveillant, une mère attentive, un père généreux.
        Bien entendu, l'écriture n'est pas toujours si reposante et le cadeau jamais
        innocent.

        ibid p.45

              Celui qui écrit n'est pas celui que l'on croit. Vous ne le rencontrerez jamais.
        Même si vous tenez le stylo. Jamais. Il écrit pour personne comme pour tous
        et cette écriture ne lui appartient pas. C'est un souffle indispensable qui passe
        de bouche en bouche. Ne s'attache pas, ne fait que passer. De main en main
        de l'encre née d'une nature bien avant nous.

        ibid p.49

               Il y a des nuits comme celle là où on ne s'arrêterait plus d'écrire. Quelle compagne plus
        proche que la fatigue pourrait mieux conduire nos mots.

        ibid p.54

               Celui qui se tait dans la matière carnée de son être, porte, mais à l'intérieur
         de ses épaules, le poids de sa parole.

         ibid p.55

Comme autant de murmures, chaque pensée, chaque geste trouvent un écho chez l'auteur d'Une cuisine en Bretagne. Ce recueil allie une grande simplicité de ton à une profonde réflexion sur la vie.

Il en est ainsi également de son titre.Selon ma propre expérience, les cuisines sont des lieux de création mais également des lieux privilégiés d'écoute de l'autre. En effet, celui ou celle qui y travaille a les mains occupées mais le cœur disponible, il devient plus facile à celui qui souhaite se confier de s'adresser à celui ou celle qui l'écoute de dos dans une attitude discrète et conciliante .

Le décor dépouillé des cuisines bretonnes, leurs cheminées de granit et leurs fourneaux à l'ancienne, renforcent l'intimité austère que prennent ces confidences murmurées.

              Que donnera ce coup de pioche à l'intérieur de soi. Que sera la vision en ce retournement
          de chair. Un passage d'enfance peut-être. Un orgasme réparateur. La découverte d'un silence
          libéré de son poids.

          ibid p.36

               J'ai l'âge de la disparition de mon père et je marche vers le lieu de sa naissance. Un pauvre
          moulin au bas d'une pente douce. Au milieu de rien. Des prés, des chemins boueux et des
          flaques d'eau.

          ibid p.19

                La grande affaire approche, celle de prendre un mot pour ce qu'il est dans mon corps.
          Un faible écho du monde.

          ibid p.21


Par ce faible écho du monde Joël Bastard  ouvre des portes et donne vie et sens au froissement unique d'une existence.

Bibliographie:
  • Une cuisine en Bretagne, éditions Lanskine, 2016
 
         sur internet :