Port des Barques

Port des Barques

vendredi 14 juillet 2017

Florilège d'haïkus pour clôre une année poétique


          19

          Yeux plissés
          le sourire du vieil Africain –
          Soleil parisien

          20

          Jour férié
          j'achète quelques fruits
          pour parler un peu
         

          Légèreté apparente des haïkus, si bienvenue par ces chaudes et désertes journées parisiennes
          pour clore une année poétique, et plaisir de replonger  dans La Vallée éblouie, cette deuxième
          anthologie de haïkus des ami(e)s du Kukaï de Paris, parue aux éditions Unicité, en 2014

         34

         Gorgées de soleil
         accrochées à tes oreilles
         les cerises rouges

         212

         Dans le bocal clos
         attendant les confitures
         un arc-en-ciel

         206

         Un pet dans les draps –
         sous le lit le chien
         bat de la queue

         135

         Seul
         le bruit des chaussettes –
         l'une contre l'autre

         171

         Vacances –
         le bruit du balai
         dans la cour

         159

         Inondation –
         Émergeant de sous l'évier
         les fesses du plombier

         36

         Août à Paris
         le bruit d'une fraise

         22

         café crème
         la serveuse aux seins lourds
         désir croissant

         108

         Le vieux chat malade
         tapi au fond du jardin
         parle aux oiseaux

         207

         queue au catacombes
         les gens
         réservent leurs places

         11

         hors de prix
         les dernières cerises
         sucer ses seins

bibliographie:
  • La Vallée éblouie, deuxième anthologie de haïkus du kukaï de Paris, éditions unicité, 2014

Noms des auteurs selon le numéro du haïku cité :

Meriem Fresson : le numéro19
Thierry Casasnovas : le 20
Patrick Fétu: le 34
Françoise Lonquety : le 212 et le 159
Paul de Maricourt : le 206 et le 22
Valéry Rivoallon : le 135 et le 171
Daniel Py : le 36
Danièle Étienne- Georgelin : le 108
Danièle Duteil : le 207
Michel Duflo : le 11



        

vendredi 7 juillet 2017

Roja Chamankar sois donc la mer



         À l'improviste


         Je mets le bric-à-brac dans le placard
         Les miettes sous le tapis
         La vaisselle sale derrière le buffet
         Mes boutons sont de travers
         Mes chaussettes dépareillées
         Les aiguilles de l'horloge arrêtées
         Quant à mes paroles déplacées
         Mes mots retenus
         Non
         Ils n'auront nulle part où se cacher

         Cependant
         Viens à l'improviste.

         in Je ressemble à une chambre noire, Marcher sur le fil, éditions Bruno Doucey, 2015, p.109

Ce poème rieur s'accorde aux belles journées d'été que nous vivons actuellement, où légèreté et fantaisie sont de mise.
Roja Chamandar sait aussi évoquer l'absence avec des mots de tous les jours, qui nous la rende encore plus touchante.

          Chaque  matin

          Chaque matin
          Je me réveille en sursaut
          Je me dépêche
          J'accroche les dauphins bleus à ma chevelure
          Je mets du rose sur mes lèvres
          Suivant les traces de tes lèvres
          Je mets la table
          Et je t'appelle

          Puis
          Je me souviens
          Depuis l'automne
          Tu n'es plus là
          Et moi, je me suis réveillée en sursaut
          Je me suis dépêchée
          J'ai accroché les dauphins bleus à ma chevelure
          J'ai mis du rose sur mes lèvres
          Suivant les traces de tes lèvres
          J'ai mis la table et puis
          Je t'ai appelé...

          ibid Marcher sur le fil, p.93

Elle vit en Iran, où elle est née en 1981, et désormais considérée comme l'une des grandes voix de la poésie iranienne.
Elle était présente à Sète, au Festival de Poésie Voix vives de Méditerranée en Méditerranée, en 2013.
Les éditions Bruno Doucey ont publié par la suite, en 2015, Je ressemble à une chambre noire, son premier recueil bilingue, persan – français, d'où proviennent ces poèmes.
Vive, enjouée, insolente sa poésie séduit d'emblée, mais le poète sait user également d'un ton plus grave.

         Pour le mur

         L'essence de mes poèmes
         Fleurit dans ta chevelure

         Je récite mes poèmes d'amour pour la porte
                 Pour que le mur...

          ibid Les pierres de neuf mois p.37

Ce recueil s'articule autour de trois chapitres ayant pour titres : Les pierres de neuf mois, Mourir dans la langue maternelle et Marcher sur le fil.

L'auteur vit semble-t-il des amours contrariées, qui nous valent des vers poignants tels ce nœud logé à jamais dans ma gorge me tourmente... comme une mère qui nourrit ses petits, tu déposes une douleur dans ma bouche, une blessure ardente dans mon cœur, et tu t'en vas. 
Nous éprouvons avec elle combien le goût de l'eau est amer et combien il peut être périlleux en amour de marcher sur un fil...


          Le goût de l'eau

          Tu sais que cette lune
          Ne s'accorde pas
          Au ciel banal de cette ville
          Que l'arbre
          Par des milliers de mains collées à notre mur
          Ne s'accorde pas
          À la couleur fumée de cette ville
          Que le petit marchand de bonne aventure sur le pont
          Ne convient pas aux petits souhaits de cette ville

          Je ressemble à une chambre noire
          De sa tête une lumière rouge sang
          Jaillit en fontaine et tu sais
          Que ce sang versé ne revient plus

          À nous
          Les gants noirs et silencieux
          À nous
          Les mensonges faciles
          À nous
          Les exécutions en masse
          À nous
          La patrie en déroute
          À nous
          Les manches de couteaux

          On te rumine avec délectation et demain
          On te dissèque

          Tu sais
          Ô combien le goût de l'eau est amer

           ibid Mourir dans la langue maternelle, p.p.49/51

Autour d'elle, la violence quotidienne impose sa loi : un jour je serai projetée / Contre une vie encore plus dure/ Et je vais mourir/ Au milieu d'un peuple endolori clame-t-elle.
Pourtant sans se résigner elle part en quête de l'autre avec un petit flambeau dépeignant gestes et états d'âme d'un ton sensuel et familier .
          
           Temple

           Avec un petit flambeau
           Je viens à ta rencontre
           Bruit de pas dans la neige
           Humide était la tanière
           Et noire la masse entrelacée aux bouches ouvertes
           J'ai collé un voile aux fenêtres
           Afin que la lune dévergondée
           N'atteigne pas les replis les plus intimes de mon corps
           Je me suis dégagée du ciel
           De la terre
           De mon long châle en cachemire

           Avec sa gorge remplie de pierres
           La fenêtre est une grande cassure
           Imposée à la chambre
           Je m'étire
           Collée à la lune
           Entre ciel et terre
           Je regarde au loin
           Tu m'as saluée

           À présent
           Je suis au minuit de l'hiver
           Dis à la neige de tomber en silence
           Je n'ai plus
           Qu'une contrée pillée
           Une tasse brisée
           Et j'attends que tu sois à mes cotés.

           ibid Temple, Mourir dans la langue maternelle, p.59

           La terre est seule

           Je suis un chemin du rivage
           Sois donc la mer
           Au souffle vif né de l'eau !
           Aime-moi autrement.

           ibid p.61

           Un oiseau

           J'aurais voulu que tu sois un oiseau
           Que tu t'envoles
           Et que tu ne reviennes plus

           À présent
           Depuis des années tu es niché en moi
           Tu as cassé mes branches
           Chaque nuit
           Tu mets en désordre mes rêves
           Et chaque jour
           Tu viens becqueter ma vie.

           ibid Marcher sur le fil, p.79

Poème après poème, avec une maturité et une sagesse bien au-dessus de son âge , elle exprime combien marcher sur le fil / c'est comme marcher sur le feu ...

            Une porte ouverte

            J'ai toujours été une porte ouverte sur l'errance
            J'aimais partir plus que venir
            Ta voix était ma seule vraie contrée
            Je cache des mots dans ton étreinte
            Dorénavant
            Tout le monde peut lire mes poèmes
            En toi.

            ibid Marcher sur le fil p.89

            Je vide...

             Je vide
             Le ciel de ses aiguilles
             Ma gorge de ses oiseaux
             La chambre de ses fenêtres
             Le cadran de l'horloge de ses chiffres
             De moi tu t'éloignes
             En moi tu deviens poème.

             ibid p.113

Dans un pays divisé par la guerre et l'intolérance, cette toute jeune femme installe, au plus profond d'elle-même, une chambre noire, lieu magique pour sublimer l'absence.

Bibliographie :
  • Je ressemble à une chambre noire, éditions Bruno Doucey, 2015
sur internet :



           
           



jeudi 29 juin 2017

Thierry Metz à la saison des passereaux



         LA MAISON DU RÉCITANT


        Vous mes rieuses qui sortez de l'étable
         Porteuses d'argile et de graines
         Prenez place à mon repas
         J'ai coupé l'ortie qui incendiait le seuil
         Et vous êtes mes très chaudes
         Parées de laines blanches
         Et d'écailles
         Vous seules qui accédez à l'arbre
         Transplanté dans l'éclat
         Soyez rafraîchies

                                                                 1984

         in Thierry Metz, Poésies, 1978-1997, éditions Pierre Mainard 2017, p.64

Par ces derniers jours torrides, les mots chaleureux de Thierry Metz, " soyez rafraîchies", nous ont conviés à profiter pleinement de l'ombre, un livre à la main. Je découvre pour la première fois ces poèmes inédits, tout juste publiés et parus chez Pierre Ménard, au mois de mai dernier.
Un ton alerte et généreux, "une fraîcheur d'écrire", saisit le lecteur et le comble. S'adressant à Françoise, son épouse, le poète s'écrie : "je fête une éclaircie", "aller à ta rencontre multiplie mes sentiers", "fraîcheur d'écrire dans la maison rougeoyante"! Cela tient d'un hymne à la joie de vivre que le lecteur partage aussitôt.

          Blanche étable qui sommeille
          Au large des vignes
          Dans les fabulations de l'arbre !
          Là est ma demeure :
          Un petit lit de paille
          Entre portes et fenêtres
          Et l'audience d'un chemin
          Sur les terrasses du jour.

                                                               1984
          ibid p.65

Le choix des mots, leur alliance toute personnelle, l'ardeur de la jeunesse, les miracles de l'amour et l'éclat de l'inédit ouvrent au poète des horizons nouveaux: Naître est sans limites.

         LUMIÈRE ENSOLEILLÉE

         Toi que je bague
         Ô oiseau
         dans ma cité des Vents
         Tresse la maison ardente
         Dresse le métier de lumière
         car voici l'invitée
         gourmande amoureuse
         Celle qui devient clairière
         quand s'ouvre le linceul :
         blanche insolation de mon âme.

                                                               1983

                       ***

         SAISON DES PASSEREAUX

         Oiseaux des champs
         Semence de l'ange –

         À midi, au cœur de la foudre
         Quand éclot le nid du rouge-gorge
         Le paysan dénude ses gerbes

         Et la saison s'égrène
         Entre les mains d'amour
         Lumière illuminée.

                                                              1983


                            ***

         À trois jours du solstice
         la nuit éveille ses sources,
         Poèmes les barques s'allègent et virent
         nébuleuses dans la proximité de l'âtre
         Un visage m'accueille
         Sur la rive
         Braise petite fiancée
         celui que tu cherches
         est-il sorti de l'aimant.

                                                              1985

         ibid p.66

Bienfaisante allégresse, de celle qu'éveillent les beaux jours revenus.  La terre entière, devenue prétexte à célébrer, nous convie :

          Dire une clairière n'est possible
          que tôt le matin
          avant la fable
          quand le coq peut encore trier
          graines et hameçons.

          ibid Calcaire 1986, p.98

En familier de la nature, Thierry Metz propose de la savourer au présent, au propre comme au figuré et par tous ses sens. Un riche prélude aux vacances !

          Douces feuillées
          Je vous connais matinales
          Vous régalez mes clairières
          De songes et de pluies
          Vous récitez le chant de plume
          Et d'écaille –
          Lumière soudaine où puise ma violence
          L'épaule si longtemps captive de vos vigueurs
          Se dégage et s'arrondit.
          Je vous capte essentielles
          Ardentes
          En vous
          Mes Traversées
          L'oiseau s'affine
          Et passe.

          Je suis l'élagueur.

          ibid L'érosion éclairante, 1986, p.79
         
 Mais que serait cette rencontre, si nous faisions mine d'ignorer l'élagueur ? Passereaux nous sommes, passereaux nous resterons...profitant pleinement de l'instant.

         
 Bibliographie:

                         Thierry Metz, Poésies 1978-1997, Pierre Mainard 2017

   sur internet :

vendredi 23 juin 2017

Bernadette Engel-Roux le lait de la tendresse




                Des amis sont dans la peine. Et je les sens si proches. C'est, je
         crois, ce ciel tendre et léger, tout de pastels bleus et roses et blancs
         qui pose leur présence ici, tout près, dans l'espace où je suis, assise,
         un livre ouvert sur les genoux, et oublié. C'est la lumière aiguë et
         fraîche qui griffe la neige des sommets, c'est la douceur de l'air,
         peut-être tout ce que l'on voudrait offrir et partager qui doit assurer
         ce transport de présences aimées. Il penche son grand corps vers
         celle qui somnole, il tient ses mains et dans ses lointains elle sent les
         forces qu'il transfuse, elle reconnaît les mains familières et sans
         doute lui dit-il en silence ce ciel tendre et frais, la lumière aiguë,
         la douceur de l'air, la jeunesse de la neige.

         février

         in Ce vase plein de lait, avec des fusains d'Alexandre Hollan, Voix d'encre, 2017

Rédigé telle une élégie,  Ce vase plein de lait, raconte la fin de vie et la perte d'un être aimé. Son titre est tiré du poème de Ronsard, Les amours de Marie, écrit pour une jeune défunte.

             Et maintenant, c'est elle qui lui dit la tendresse de l'aube. Elle noue
             à leurs épaules de longues écharpes roses ou bleues ou blanches,
             comme font les oiseaux. Elle parle étrangement, elle dit des mots de
             neige. "Et néanmoins", l'adverbe des vivants, elle le pose dans la porte
             claire pour qu'il s'y tienne debout. La nuit elle ne peut rien : elle
             consent à jamais qu'il la retienne blottie dans l'ellipse des bras. La nuit
             est aux amants, aux astres et aux errants. Le jour est aux vivants, aux
             arbres et aux horloges impérieuses. Elle y consent puisque vient l'heure
             qu'ils descendent au jardin : il verse un peu de cendre mouillée d'un peu
             de larmes. Ils font des pas dans l'air et des mots de buée que les oiseaux
             traversent. Elle rit et c'est une très jeune femme qu'il soulève sur le seuil
             – si légère, mais si légère – qu'il faut plus de douceur, légère étrangement –
             qu'à la poser devant le feu il tremble étrangement. Il sait le crépuscule,
             les plus douces heures du jour, mais ce crêpe au cou blanc des pigeons
             et ces mille mains sans corps gantées de coton noir à régler quel ballet
             par les villes dévastées, et les chambres. Il voudrait crier mais sur lui
             elle pose deux mains petites et dit : regarde, ils sont tous là. Allume les
             bougies.

             ibid

Deux vers de Philippe Jaccottet, extraits de La Semaison, figurent en exergue au texte qui suit, ils nous introduisent en douceur à l'étape suivante.

                                               Tu es venue, tu repars
                                               Tu as pu rire réunie, tu seras éparse et muette


                 Qu'elle se soit éloignée pour susciter tant de présence est d'une
              étrange et douloureuse douceur. La lumière était entrée avec elle
              comme un grand rire. Ils virent tout autour s'élever les murs de la
              maison. L'air passe à travers les arbres où elle a mis tant d'enfants.
              Lorsqu'il se tient debout, le soir, sur le seuil d'où ils repartent, elle
              retient blottie dans ses bras d'homme la chaleur de ses transparentes
              épaules. Nos morts nous aiment si longuement.

              ibid

Une année sépare le texte qui suit, du premier :

                  L'absence plus longue que les années s'est installée lentement. Parfois,
               il s'en étonne, tant l'espace abandonné retient de tendresse. Parfois il y
               consent et baisse la tête sur ses larmes. L'absence s'est installée entre les
               arbres et les chambres. Elle tend ses fils invisibles et l'on s'y prend. Les
               mains impuissantes voudraient les défaire, les bêtes du chagrin les
               retissent plus prégnants. Il va, hésite à replier ce foulard que celle dont
               il balbutie le prénom a oublié entre les livres. Il regarde la chaise où
               face au feu ils se disent le soir. Il ne sait plus rien. Il s'abandonne.
               Quel est ce jour étrange ?

               18 février 2016

                ibid

Lui, resté seul, retrouve parce qu'il le faut bien le fil de sa propre vie :

                Et s'il lit encore, plein de vain savoir, c'est qu'il faut vivre et qu'ils
                furent parmi les livres. Et qui disait qu'ils se disaient au temps du
                rire : N'ouvre pas ton lit à la tristesse. Et s'il écrit encore, tout
                savoir oublié, c'est qu'il faut vivre, c'était son vœu, la page tremble.
                Le vieux grand homme avec sa peine écrit dans sa solitude habitée
                d'une seule, comme s'il allait encore lui lire ces lignes, ou qu'elle
                les lui inspirât, elle lui répond et ils sourient parmi les feuilles.

La citation en italiques est de St- John-Perse et tirée de Vents, à la page 196. Elle nous rappelle que rien ne balaie un amour vrai et que le gouffre de la tristesse n'a point lieu de s'installer si complicité et harmonie furent pleinement vécus. 
Seules les traces font rêver écrivait René Char... Une solitude habitée tient volontiers lieu de présence avec le temps... et il advient que le ou la toute en-allée rient encore dans les saisons du jardin...

                    Ce foulard long de vingt-huit années s'il s'y enroule et blottit, il
                 est de laine douce et s'il le suit des yeux plus haut que les ramures
                 il est de soie d'enfants invisibles le cerf-volant et s'il le broie entre
                 ses longues mains tremblantes il est d'absence ô cruauté quand il
                 revoit cette oriflamme l'avait jetée sur son épaule la rieuse épousée.
              


Fusain d'Alexandre Hollan


Avec une infinie délicatesse Bernadette Engel-Roux accompagne le deuil d'un autre tandis, qu'au fil des pages, les traits tremblés du crayon d'Alexandre Hollan tentent de fixer la silhouette mouvante et passagère de très grands arbres, qu'anime sans faillir le vent.

Pour en savoir davantage sur l'auteur je vous suggère la lecture d'un article paru antérieurement  sur la Pierre et le sel, rédigé par mes soins :
http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2013/12/bernadette-engel-roux-lexigence-du-vivre.html


Bibliographie :

  • Ce vase plein de lait, avec des fusains d'Alexandre Hollan, Voix d'encre, 2017




                
         
  
              

              

vendredi 16 juin 2017

Gérard Bocholier une faim de merveilles

 


         ART POÉTIQUE

         Un sentier s'aventure
         La nuit parmi les dunes
         Pour tenter ce que j'ose
         À ma table immobile


         S'orienter sur un phare
         Prendre un relais d'images
         Avancer d'un poème
         Se trouver pour se perdre


         Semer quand le vent souffle
         Un sable de lumière

         in Les étreintes invisibles, L'herbe qui tremble, 2016, p.69

Le décor est posé, le poète est à sa table, immobile, attentif à ce qui pourrait advenir...un sentier s'aventure et nous, ses lecteurs et futurs disciples, nous aventurons avec lui :

         LE DISCIPLE

         Grain à grain
         Les joies les peines
         Le chapelet des journées

         Soudain dans le vent le sablier
         Se renverse
         Les portes du cénacle
         Claquent

         Pourtant elles étaient
         Bien fermées quand
         Je fus happé
         Par la lumière

         ibid p.76

L'évènement relève, semble-t-il, d'une "Pentecôte". Un feu secret court sous la plume du poète et, tandis que le vent souffle et sème sur la page un sable de lumière, l'invisible se dévoile.


         CELUI QUI VIENT

         Le visiteur ne soulève pas
         Le heurtoir de la nuit
         On entend juste un souffle derrière la porte
         Parfois des mots se mêlent
         Au chant du vent
         Aux peurs de la pluie

         Premier levé je ne trouve
         Sur le seuil qu'une infime
         Trace de fleur
         Une empreinte de bonté

         Je sais qu'il va revenir

         ibid p.77

Un souffle derrière la porte, une trace de fleur, une empreinte de bonté, ces trois magnifiques images chargées d'une ineffable présence, surgissent tandis que, tous ses sens en alerte, Gérard Bocholier accueille l'instant.


         DANS LE TEMPS

         Qu'a-t-il fait de sa vie ?
         La question vite s'élude
         Il savoure les joies de l'instant
         Le feu des paumes
         Retrouve le pollen du tilleul
         Les touffeurs de juin dans l'école

         Pourtant la guêpe égarée
         Dans l'orage va périr
         Le lis fleuri pleure déjà
         Une larme rouge

         ibid Les étreintes invisibles, Attentions, L'herbe qui tremble, 2016, p.23

Né en 1947, Gérard Bocholier vit à Clermont-Ferrand. Il dirige la revue de poésie ARPA. Il est aussi responsable de la rubrique poésie dans l'hebdomadaire "La Vie". Sous une apparente simplicité sa poésie traduit une profonde spiritualité et une approche respectueuse du vivant.

Les oiseaux y tiennent une place privilégiée :

           AUX  OISEAUX

           Ayez un peu d'espoir pour nous
           Sinon de souvenirs
           Vous avez chanté avant que l'aube
           Incise les voûtes

           Sûrs de sa venue
           Avant que la lumière
           Baigne vos nids et les branches

           Votre gosier déjà fleuri
           Des éclosions du jour

           ibid Étreintes, p.60

           UNE LEÇON

           Ce qu'il reste à apprendre
           Ne prend aucune place
           Ou comme une nervure
           Un fil entre deux herbes

           Dans le chœur des sittelles
           Un chant d'action de grâces
           L'humble consentement
           Du jardin sous l'averse

           La confiance de l'aube
           Plus forte que la mort

           ibid Étreintes, p.80

Dans un autre chapitre de ce livre, le poète écrit à partir d'un vers de ceux qu'il appelle ses  Frères de lumière, Verlaine, Pierre Reverdy, Jules Supervielle, Guillevic, Pierre-Albert Jourdan, et parmi d'autres, Gustave Roud – présenté sur Le Temps bleu, la semaine précédente, ainsi qu'Anne Perrier, sa congénère suisse. 
Ces poètes sont à son image proches de la nature, attentifs à ses manifestations les plus humbles et les accueillent comme les signes ténus d'un mystère caché. Puissions-nous en faire autant.


          GUSTAVE ROUD

          Ô cet aguet ce dernier piège de l'éternel
          Cette houle des blés qui naît et meurt
          Au plus chaud du jour
          Sous les arbres un frisson une haleine
          Une ondée de sueur qui monte
          Vers le ciel suave encens
          Que la terre amoureuse
          Voudrait boire de toutes ses fibres

           ibid Frères de lumière, p.46

           ANNE PERRIER

           Maintenant qu'on me laisse partir
           Dans les halliers profonds du jour
           Là où les corolles ne perdent
           Rien de leur blancheur éblouissante
           Avec les âmes de ceux qui prennent
           Leur vol vers le grand arbre invisible
           Où les oiseaux du paradis s'assemblent

           ibid Frères de lumière, p.55

L'important en poésie, comme dans la vie, n'est-il pas de se laisser séduire et de consentir à ce qui vient ?

            CONSENTIR

            Je suis un veilleur qui renonce
            Par grand vent ou par grande nuit
            Je n'ai plus guère qu'une lampe
            Vacillante et quelques brindilles

            Il ne faut qu'un peu d'infinie
            Beauté pour que je m'abandonne
            Que je laisse grandir en moi
            Son inépuisable incendie
           
            in Étreintes, p.68

Ce dernier poème résume magnifiquement, selon moi, l'essentiel de toute démarche poétique.

Bibliographie:
  • Les étreintes invisibles , L'herbe qui tremble, 2016
Sur internet:

        



vendredi 9 juin 2017

Gustave Roud je suis parce que j'accepte le monde




         Je pose un pas toujours plus lent dans le sentier des signes
         qu'un seul froissement de feuilles effarouche. J'apprivoise
         les plus furtives présences. Je ne parle plus, je n'interroge plus,
         j'écoute. Qui connaît sa vraie voix ? Si pure jaillisse-t-elle,
         un arrière-écho de sang sourdement la charge de menace.
         C'est l'homme de silence que les bêtes séparent seul de la peur.
         Hier une douce biche blessée a pris refuge tout près de moi,
         si calme que les chiens des bourreaux hurlaient en vain loin
         de ses traces perdues. Les oiseaux du matin tissent et trouent
         à coups de bec une mince toile de musique. Un roitelet me
         suit de branche en branche à hauteur d'épaule. J'avance dans
         la paix. Qu'importe si la prison du temps sur moi s'est refermée ?
         Je sais que tu ne m'appelleras plus. Mais tu as choisis tes messagers.
         L'oiseau perdu, la plus tremblante étoile, le papillon des âmes,
         neige et nuit, qui essaime aux vieux saules, tout m'est présence,
         appel; tout signifie. Ces heures qui se fanent une à une derrière
         moi comme les bouquets jetés par les enfants dans la poussière,
         je sais qu'elles fleurissent ensemble au jardin sans limites où tu
         te penches pour toujours. La houle des saisons confondues y
         verse à tes pieds comme une vague le froment, la rose, la neige
         pure. Un Jour fait de mille jours se colore et chatoie au seul
         battement de ta mémoire. Tu sais enfin.

             L'ineffable. Et pourtant, l'âme sans défense ouverte au plus
         faible cri, j'attends encore.

         in Adieu / Requiem, éditions Mini Zoé, 1997, p.p.25/26

Le poète Gustave Roud ( 1897-1976)  naît en Suisse dans une ferme proche de Saint-Légier.
Au décès de son grand-père maternel, il s'installe avec sa famille dans la grande ferme de ce dernier, située à Carrouge, dans le canton de Vaud.
Après sa scolarité, il fait des études de lettres mais renonce à l'enseignement et passe le reste de sa vie dans ce lieu familial, se consacrant à l'écriture poétique et à la traduction et collaborant à plusieurs revues de la Suisse romande.
Je dois cette découverte à Philippe Jaccottet, qui le présente comme un modèle d'effacement et d'humilité.

Gustave Roux n'a cessé de célébrer, avec textes et photos la nature, – ainsi évoque-t-il "l'infinie fidélité des oiseaux... un seul merle dans la haie encore nue effaçait l'hiver"... De ces instants qu'il pressent précieux, il dit encore: "je n'ai pas su tout de suite vous entendre : nul ne le peut sans avoir vu se décanter lentement sa tristesse." Ah! que peut un petit oiseau contre la vieille surdité des hommes?

Il décrit de la même façon les moissons, le quotidien d'une vie rurale, la puissance des corps rompus aux travaux des champs et la beauté des gestes traditionnels. On retrouve étonnamment, telle une signature, dans ces clichés en noir et blanc, sa propre ombre visible au sol de l'image.

         Que c'est beau, ce matin des moissons qui commencent ! À peine prise, la route grise et rose
         entre les files de poiriers luisants se peuple de faucheurs. L'un chante, l'autre siffle, sa profonde
         poitrine nue traversée par l'ombre de la faux. Ils passent avec des rires et mon adieu dans ce
         buisson d'hommes dorés fait jaillir comme un vol d'oiseaux leurs saluts sonores.

        (extrait)
         in Hommage, éditions de la Triplette infernale, 1997



Photo d'Olivier prise par Gustave Roud, vers 1935
figurant dans Une solitude dans les Saisons.
 
  
         Au réveil c'est juin parmi les hommes et les fleurs non du jardin fabuleux,
         mais celles de toujours contre vos mains comme une caresse : la sauge,
         le sainfoin rose sans parfum, et cette graminée pareille à une grappe de
         petits cœurs suspendus qui tremblent. Ce bruit monotone et bref qui fait
         penser à une blessure, à un soupir, et tranche votre sommeil avec l'herbe
         dans une odeur de sève, c'est celui de la faux, hélas ! L'homme est tout
         proche, le soleil à l'épaule, tête nue, et balance à chaque pas deux forts
         bras fauves plus purs que le matin. Il ne dit rien, il siffle de temps en
         temps un petit air. Il y a, collés au cuir de ses souliers rougi par la rosée,
         des pétales de fleurs mortes.

         (extrait) de Halte en juin
        
         in Gustave Roud, Une solitude  dans les saisons, par Gérard Titus-Carmel   
         éditions  Jeanmichelplace, 2005, p.73

"Toutefois, du plus loin où le silence le retient, Gustave Roux ne désespère pas d'une rencontre, d'une présence venue comme un évènement qui, sans troubler son retrait, en attiédirait la rigueur," écrit Gérard Titus-Carmel dans sa présentation du poète. 

           Sépare-toi de ton double endormi, quitte la chambre du Temps,
           le seuil débouche dans une perle! Nacre et nuit, l'espace gris et rose
           s'irise et tremble au seul battement de ton désir. L'espace devient
           couleur de ta pensée. Tu peux choisir. L'aube? Le ciel miroite aussitôt
           comme un ventre de truite. La nuit d'août? Ce grésillement d'étoiles
           tout à coup sur le lac d'odeurs où fermente le vin des roses mortes.
           Décembre, si tu veux... La fontaine, sa voix d'été perdue, coule
           sans mot dire sous les glaçons, louche rappel des grelottants réveils
           d'adolescence. Tu peux marcher dans l'herbe, dans la neige, cueillir
           une fleur, une pomme au jeune pommier Lebel, mâcher le miel des
           premières violettes en chassant d'un claquement de mains le corbeau
           d'octobre noix au bec à travers l'essaim des feuilles jaunes. Tu désires
           l'orage – et l'éclair fend d'un fil de feu la suie et l'argent des nues.
           L'étendue n'est qu'un chatoiement du possible autour de tes mains et
           de tes lèvres. Murmure pluie! et les molles flèches de l'averse ruisselleront
           à tes bras nus. Ta main debout – le soleil flambe aux croupes fumantes
           des collines...
           Tu es le maître de l'espace et le Temps n'est plus pour nous deux qu'un
           présent inépuisé.

           (extrait)
           ibid  Gustave Roud, Une solitude dans les saisons, Campagne perdue, Mirage
           d'hiver, p.p.114

Tour à tour sensuelles et poétiques, ces pages sont dédiées à l'un ou l'autre de ses amis paysans, René, Olivier, ou comme ici, sous la forme d'un poème, à Fernand :

           Pour un moissonneur
                                                   à Fernand Cherpillod

           Bain d'un faucheur

           Un dimanche sans faux comblé de cloches pures
           Ouvre à ton corps brûlé la gorge de fraîcheur
           Fumante, fleuve d'air aux mouvantes verdures
           Où tu descends, battu de branches et d'odeurs.

           Ce tumulte de lait dans la pierre profonde
           De quel bouillonnement va-t-il enfin briser
           L'âpre bond de ta chair ravie au linge immonde
           Vers une étreinte d'eau plus dure qu'un baiser !

           Là-haut sous le soleil, au flanc des franges d'ombre,
           Lèvres béantes, lourds de ton noir alcool,
           Sommeil ! les moissonneurs te livrent leurs bras sombres
           Et gisent à jamais crucifiés au sol.

           Paix à ce lent troupeau de forces dénouées !
           Qu'il goûte son repos sous l'aile des vergers !
           Mais la dérision de ces faces trouées,
           Cet amoncellement de brebis sans berger,

           Cette acceptation d'esclaves, tu les nies,
           Ô corps agenouillé sur le sable de sel
           Dans le frémissement des feuilles infinies
           Et les tonnants éclats du fleuve temporel !

           Tu n'es plus le faucheur qui rêve de rosées
           En regardant saigner le sang des poings mordus
           Par la paille et l'épi des gerbes embrasées...
           Retrouve sans frisson ton empire perdu !

           Quel suspens, quelle attente attiraient ta venue !
           Quel chœur mélodieux de l'azur et des eaux
           Jette comme une offrande à ton épaule nue
           Des averses de ciel, des orages d'oiseaux,

           Des cris de fleurs, des éclairs d'écume, et ce baume
           Que les troncs déchirés pleuvent dans la forêt !
           Délivre ta chair fauve au cœur de ton royaume !
           Laisse adorer ton sang tout un peuple secret !

           Et quand tu surgiras de ces noces étranges
           Où la vague devient l'épouse et le tombeau,
           Donne au soleil sa suprême vendange !
           Qu'il boive ce regard ! Qu'il brûle cette peau

            Pacifiée, ô frère, et pose à ta poitrine,
            Comme un oiseau perdu pris au miel du crin d'or,
            Comme un oiseau jailli du piège des collines,
            Sa douce main de feu qui désarme la mort.

            ibid  Gustave Roud, Une solitude dans les saisons,  Adieu p.p.65/66/67

 
Toute l'œuvre célèbre dans un décor idyllique la belle nature et les gestes ancestraux des travailleurs des champs et vient combler une poignante solitude :
 
               (Non, ce n'est pas la demeure d'ici désemparée, fléchissant sous sa chape
            de solitude, c'est l'autre qui nous attend, l'autre. O maison natale ! Comme
            une tache de neige la nuit, ses murs luisent doucement derrière un réseau
            de ramures et d'années, au fond du temps, parmi les vertigineuses prairies
            de l'enfance. Si vastes que nulle voix n'aurait pu rejoindre les faucheurs
            sur la frange du domaine quand, midi proche et toute rosée bue, même sous
            le dôme des vergers, ils tendaient l'oreille, impatients d'une table mise, avec
            la soupe et les gras quartiers de lard gris et rose. Mais quelqu'un au loin les
            hélait enfin à pleine corne et l'invite roulait longuement par l'étendue comme
            une sourde chaîne de sons sans écho.
                Contre le mur d'ici, pendue au cordon de laine, cette creuse corne veinée
            et lisse, une tache de lumière à l'embouchoir, cent fois je l'ai saisie, mise
            aux lèvres, retirée. Ses appels jadis traversaient l'espace; aujourd'hui c'est le
            temps encore impur qu'ils devraient vaincre. On ne triche pas avec lui. La
            ranimer avec mon souffle ? Éveiller à demi les anciens porteurs de faux ?
            Quel trouble, quelles terreurs saisiraient ces ombres presque aveugles,
            perdues loin du sentier parmi les hautes graminées ou prises encore jusqu'au
            genou dans une flaque de néant !
                 O mère, garde-moi de ce jeu cruel, que je puisse un jour franchir le seuil
            sans fraude.)

            in Adieu / Requiem, chap. III,  Mini Zoe, 1997, p.p.39/40
 
Cette voix très particulière ne peut qu'élargir l'horizon des citadins que nous sommes, en les conviant au dépassement et à la tolérance.

Ainsi préparons-nous à nos rencontres estivales en gardant en tête ce texte, écrit en 1941, en hommage à son compatriote et confrère Ramuz :
 
               Je suis, parce que j'accepte le monde. J'accepte ma différence, qui est de vivre toute vie,
             – alors que chacun vit la sienne seulement. Je ne suis pas un témoin qui juge et compare,
             le cœur vide et les yeux secs. Je participe. Et il n'y a qu'un moyen d'y atteindre : l'amour.
             Rien ne se donne à qui ne s'est donné. Comprenez-moi. Saisissez enfin le sens de ma quête
             infinie ! Questionné sans amour, l'univers entier, fût-il mis à la torture, ne peut que se taire
             ou mentir. J'interroge le lac, j'interroge les montagnes, et chaque jour leur réponse est
             différente et plus belle. J'interroge les hommes, je les considère tour à tour. Aucun ne m'est
             fermé. Je suis seul, – et ma solitude est peuplée des passions que j'assume, riche d'une  
             inépuisable tendresse. Et voici naître de mon sang les mystérieuses créatures qui se mêlent
             aux autres hommes, vivant d'une autre vie, – la même.
               Un roc est un roc et ne peut devenir un nuage, le nuage ne peut devenir une montagne.
             Mais le lac devient roc, devient nue, devient colline, devient soleil. Il accueille toutes choses,
             parce qu'il aime. Il est tout.
                Comprenez-moi. Comprenez que toute l'opération de mon amour est de faire naître, loin
             des orages temporels, phrase à phrase, l'immense nappe nue où tout un pays penché va
             reconnaître son visage.
 
             in Hommage, Toute puissance de la poésie, édition de la Triplette infernale, 1997.
 
Bibliographie:
  • Gustave Roud, Adieu / Requiem, éditions Mini Zoé, 1997
  • Gustave Roud, Hommage, Toute puissance de la poésie, éditions de la Triplette infernale 1997
  • Gustave Roud, Une solitude dans les saisons, Jean michel place/ poésie 2005
sur internet:




 

vendredi 2 juin 2017

Natalia Litvinova sur les chemins du pollen




         Pollen

         Qu'est-ce que je fais de ma vie ? J'attends.
         quand soufflera le vent je laisserai les racines pour faire
         le chemin du pollen.

         in Les coupures invisibles, Todo ajeno,  traductions de l'espagnol de Stéphane Chaumet,
         éditions Al Manar, 2015, p.55
        

Ces instants dorés de l'année, qui correspondent au renouveau et s'accompagnent de parfums, senteurs, et pollens, j'ai dû les fuir trente ans durant, en hyper-allergique que j'étais, condamnée à passer la belle saison entre quatre murs pour éviter la suffocation. Avec l'âge, cette "intraitable allergie" m'a  quittée...et je lui en suis infiniment reconnaissante.

          mon corps a changé de cours.
          je suis entrée dans le souvenir.
          là où la lumière ne sert plus.
          j'avais laissé un chemin
          de mie de pain.

          mais j'ai cédé à ma tentation

         j'ai appelé les oiseaux.

         ibid  Balbuceo de la noche p.45

         j'ai cru devoir accumuler des voix
         pour composer le cri exact
         et frôler avec lui tout ce qui existe.
         mais respirer à suffi.

         ibid p.47

Par bonheur j'ai appris, comme le dit l'auteur, que :

         Écrire c'est aller vers la blessure pour la soigner avec du poison.
         Les dieux lèchent des poèmes et crachent des prières.
         Quand je n'écris pas je trouve mon reflet dans l'œil aveugle
         d'un cheval. Ma mère ne voit pas les phrases que j'ai tatouées
         sur mon ventre.

         ibid p.57

Née en Biélorussie, en 1986, argentine d'adoption, Natalia Litvinova est éditée principalement en Espagne. Nous devons aux éditions Al Manar cette parution en  version bilingue espagnol-français.

L'originalité du verbe, la révolte et la cruauté du ton traduisent peut-être les tourments d'une âme russe et les violences subies encore par les femmes, en pays latins. L'auteur, immigrée, vit en Argentine depuis l'âge de 10 ans. L'audace, qui l'habite, lui fait dire: "en marge de cette feuille s'écrit ma vie, et elle a peur et se cherche poésie".

         Coupure

         Certains hommes ont la délicatesse brute des oiseaux.
         Pour me regarder ils ouvrent l'air, effilochent le vent.
         Si je m'approche d'eux, si je réussis à m'approcher,
         ils me feront une coupure invisible.

                                         **

         Dressage

         Que font les hommes de mon passé,
         quelles villes détruisent-ils ? Quand un cheval sans cavalier
         traverse le champ, je vois dans son regard qu'ils l'ont domestiqué.
         Que font-ils loin de moi ? Et pourquoi je les cherche
         dans les yeux sauvages des animaux ?

         ibid Todo ajeno, p.67

Une voix à suivre absolument pour son audace quotidienne!

         touche la fleur et ta peau s'ouvrira.
         touche les déchets de la veille comme nourriture du lendemain.
         touche les ailes des mouches, aime leur certitude.
         touche le vocabulaire de n'importe quel souvenir.
         touche ta propre nuit, son obscurité protège.
         touche, touche, touche.

         ibid Balbuceo de la noche p.45

Une démarche qui rejoint celle de nombre d'amies poètes, amoureuses du toucher !

Bibliographie:
  • Natalia Litvinova, Les coupures invisibles, Anthologie, Al Manar, 2015

sur internet:

        

vendredi 26 mai 2017

Max Jacob ce petit homme frêle

                                             
                                                       


          La première image, c'est un petit homme frêle,
          mais qui ne tient plus en place une fois qu'on l'appelle.

          Timide, il est partout chez lui, à Paris comme à Quimper,
          clinquant avec les riches et claquant dans la misère.

          S'il folâtre avec tous, chante et danse fait mille pirouettes
          sans voir dans son dos les grimaces, les poissons, les signes qu'on l'arrête,

          c'est qu'il veut à tout prix qu'on le regarde et qu'on l'aime,
          maintenant qu'il a vu Dieu dans sa chambre et qu'il n'est plus le même.

          Il a beau se mettre en frac, chapeau claque et monocle,
          jamais il n'aura l'air d'une statue sur son socle.

                               Ah! qu'il est beau ! qu'il est beau !
                               Ah ! qu'il est beau ! qu'il est beau !
                                                      Tiou !

           Guy Goffette in Petits riens pour jours absolus, Gallimard, 2016, p.p 31/32


                                                        II


           C'est un petit homme gris, mais il a des yeux d'opéra,
           des yeux de femme, des yeux de velours noir avec comme une aura

           de larmes et d'alarmes, des yeux qui prient matin, rient à midi, pleurent au soir,
           car il connaît la couleur des drames passés, présents, futurs, et l'histoire

           et le mouvement des astres et le chiffre des choses comme un mage.
           Il n'a pas son pareil pour mettre sa vie et sa mort en images,

           mais il ne peut rien faire contre sa propre chair qui tire
           que demander pardon et que s'éloigne le martyre.

           C'est un petit saltimbanque, rien dans les mains, rien dans les poches,
           mais le cœur a chez lui plus de tours que la montagne de roches.

                                Ah! qu'il est beau ! qu'il est beau !
                                Ah! qu'il est beau ! qu'il est beau !
                                                       Tiou !

           Guy Goffette,  in Petits riens pour jours absolus, Gallimard 2016, p.p.33/34


                                                       III

            C'est un petit homme grave, mais qui pleut en courant comme une averse d'été
            quand la terre à soif et que l'âme penche du mauvais côté.

             On vient le voir de partout, il reçoit chacun comme un prince, mais demeure
             ce pauvre sous l'escalier qui s'éclaire avec son sourire et qui pleure.

             Les poèmes qu'il écrit sont si drôles qu'on le prend pour un bouffon,
             mais la déchirure de sa vie est dedans cachée sous un double fond.

             Ceux qui savent lire l'entendent comme un coup de fusil.
             Il faut mourir à soi pour entrer vivant dans la poésie.

             Et c'est ce qu'il a fait, Max, de Montmartre à Saint-Benoît- sur Loire,
             avant qu'on lui donne son étoile jaune et toute la mer à boire

                                                                                          mai 2012 

             Guy Goffette in Petits riens pour jours absolus, Gallimard 2016, p.p35/36  

Ces trois poèmes de Guy Goffette, qui figurent dans Petits riens pour jours absolus, au chapitre Portrait de Max en accordéon, m'ont donné envie de revenir sur l'héritage poétique
laissé par Max Jacob, ainsi que sur ses nombreux et précieux conseils à propos de poésie.

Pour plus de clarté, tous les textes de Max Jacob sont tapés en italique à l'inverse de ceux de Guy Goffette.

Les refrains Ah! qu'il est beau ! qui closent deux des hommages précédents, font allusion à un poème de Max Jacob, paru dans Les œuvres burlesques et mystiques de Frère Martorel, que voici :



           Pour les enfants et pour les raffinés

           À Paris
           Sur un cheval gris
           À Nevers
           Sur un cheval vert
           À Issoire
           Sur un cheval noir
           Ah! qu'il est beau ! qu'il est beau !
           Ah! qu'il est beau ! qu'il est beau !
           Tiou !

           C'est la cloche qui sonne
           Pour ma fille Yvonne.
           Qui est mort à Perpignan ?
           C'est la femm' du commandant.
           Qui est mort à la Rochelle ?
           C'est la nièce au colonel !
           Qui est mort à Épinal ?
           C'est la femme du caporal !
           Tiou !

          Et à Paris, papa chéri.
          Fais à Paris ! Qu'est-ce que tu me donnes à Paris ?

          Je te donne pour ta tête
          Un chapeau noisette
          Un petit sac en satin
          Pour le tenir à la main.
          Un parasol en soie blanche
          Avec des glands sur le manche
          Un habit doré sur la tranche
          Des souliers couleur orange
          Ne les mets que le dimanche
          Un collier, des bijoux
          Tiou !

          C'est la cloche qui sonne
          Pour ma fille Yvonne !
          C'est la cloche de Paris
          Il est temps d'aller au lit
          C'est la cloche de Nogent
          Papa va en faire autant.
          C'est la cloche de Givet
          Il est l'heure d'aller se coucher.

         Ah ! non ! pas encore ! dis!
         Achète-moi aussi une voiture en fer
         Qui lève la poussière
         Par devant et par derrière,
         Attention à vous ! mesdames les garde-barrières
         Voilà Yvonne et son p'tit père
         Tiou!

         in Max Jacob, par André Billy, Poètes d'aujourd'hui, Seghers, 1956, p.p.85/86/87

 
Max Jacob se présente ainsi dans Le Cornet à dés :
                                
         Genre Biographique

         Déjà à l'âge de trois ans, l'auteur de ces lignes était remarquable : il avait fait le portrait de sa
         concierge en passe-boule, couleur terre-cuite, au moment où celle-ci, les yeux pleins de
         larmes, plumait un poulet. Le poulet projetait un cou platonique. Or, ce n'était, ce passe-
         boule qu'un passe-temps. En somme, il est remarquable qu'il n'ait pas été remarqué :
         remarquable, mais non regrettable, car s'il avait été remarqué, il ne serait pas devenu
         remarquable ; il aurait été arrêté dans sa carrière, ce qui eût été regrettable. Il est
         remarquable qu'il eut été regretté et regrettable qu'il eut été remarqué. Le poulet du
         passe-boule était une oie.

         Max Jacob in Le cornet à dés, Poésie/Gallimard, 1978, p.101
        
Né le 11 juillet 1876, à Quimper, dans une famille juive émigrée de la Rhénanie prussienne, il a cinq frères et sœurs et son père est tailleur-brodeur. – On peut entrer dans la cour de sa maison familiale transformée en musée, par le quai sur l'Odet–. Après son baccalauréat de Philosophie, couronné du Prix d'Honneur du Lycée, et suite à un violent différent avec sa famille, qui aimerait le voir renoncer à une vie d'artiste, il part "sans malle et sans pardessus pour Paris.

Pour subsister, il sera tour à tour, professeur de piano, bonne d'enfant, apprenti-menuisier, clerc d'avoué, employé de commerce et secrétaire et aussi rédacteur d'horoscopes, bien avant d'être peintre et critique d'art, poète, romancier, pécheur repenti et ardent converti.
On a écrit à son propos tout et son contraire, aussi me suis-je appuyée sur les témoignage et la correspondance échangée avec ses amis de L'École de Rochefort pour rédiger cet article.
Les amis du moment se nomment Guillaume Apollinaire, Blaise Cendrars, Pierre Reverdy et André Salmon.
De sa rencontre avec Picasso, dès 1901, il dit: "le seul homme qui m'en ait bouché un coin"!
Ils partageront la même chambre à Montmartre, en y dormant chacun à tour de rôle, car il n'ont qu'un lit pour deux et tirent le diable par la queue.

Michel Manoll, son ami, écrit que lorsqu'il lui arrivait d'évoquer ces années en sa présence, Max, les larmes aux yeux s'écriait : "Tu crois que c'était drôle! la faim, le désespoir, le hasard des emplois?"

En 1909, Max a une première apparition. Dans une aquarelle accrochée au mur de sa chambre, il voit le corps et le visage du Christ, il en est bouleversé, et décide de se convertir au catholicisme, ce qui prendra du temps et ne se fera pas sans persévérance et une grande réticence de la part de l'église.

 
 
Portait de Max Jacob par Picasso

                                                    
         
                                                                    
Les titres de ses recueils sont surréalistes : Le Cornet à dés, Les œuvres burlesques et mystiques de Frère Matorel, L'homme de cristal, Le laboratoire central ou Les pénitents en maillots roses. Le ton employé est plutôt celui de la dérision ou de la parodie

          LA DAME AVEUGLE

          La dame aveugle dont les yeux saignent choisit ses mots
          Elle ne parle à personne de ses maux

          Elle a des cheveux pareils à la mousse
          Elle porte des bijoux et des pierreries rousses.

          La dame grasse et aveugle dont les yeux saignent
          Écrit des lettres polies avec marges et interlignes

          Elle prend garde aux plis de sa robe de peluche
          Et s'efforce de faire quelque chose de plus

          Et si je ne mentionne pas son beau-frère
          C'est qu'ici ce jeune homme n'est pas en honneur

          Car il s'enivre et fait s'enivrer l'aveugle
          Qui rit, qui rit alors et beugle.

                                            Le Laboratoire Central

          in Max Jacob, par André Billy, Poètes d'aujourd'hui, Seghers, 1956, p.144

Le 18 février 1915, il est enfin baptisé à sa grande joie, avec Picasso pour parrain. Max envisage dès lors avec son directeur de conscience de "changer de vie".


En juin 1921, il s'installe pour la première fois à Saint Benoît sur Loire, au presbytère, partageant son temps entre l'écriture et la prière.
Au bout de six années, coupées heureusement de voyages en Italie, en Espagne et en Bretagne, la solitude lui pèse tant, confiné qu'il est dans un si petit et austère village, qu'il retourne à Paris, signe un contrat avec une galerie pour ses gouaches et s'adonne un temps à une nouvelle vie de dandy.


Mais il décide de revenir à Saint Benoît sur Loire, où à partir de 1936, il mène la vie d'un oblat de l'abbaye, mais il habite une chambre louée dans le village, sert la messe chaque matin, communie tous les jours et participe aux offices du soir. 

Toute une jeune génération de poètes, dont il devient alors le conseiller, le consulte par courrier. Il échange volontiers avec eux, au cours de cette dernière phase de sa vie, nous laissant quantité de longues lettres, suivies en général d'un post-scriptum, envoyées de Saint Benoît sur Loire.

Il en est ainsi, à partir de 1937, de celles adressées à ses jeunes amis artistes de L'École de Rochefort. Trouvez votre cœur et changez le en encrier" écrivait-il à Michel Manoll, Louis Guillaume, Jean Rousselot, René-Guy Cadou, Roger Toulouse, Marcel Béalu, mais aussi à Edmond Jabès, jeune poète, qui lui écrit du Caire et dont il deviendra le guide, dès l'arrivée de ce dernier à Paris, en 1935.
Edmond Jabès lui dédira son recueil Chansons pour le repas de l'ogre, 1943-1945, avec ces mots :
"À la mémoire de Max Jacob ... parce qu'il y a peut-être une chanson liée à l'enfance qui, aux heures les plus sanglantes, toute seule défit le malheur et la mort."

Il y reçoit également nombre de visiteurs de passage, plus ou mondains ou célèbres, connus dans sa vie antérieure. L'image de Max Jacob toujours bien mis, redingote et chapeau melon, ne laisse pas soupçonner qu'il vit chichement de ses gouaches et de ses dessins et d'une pension dont il bénéficie, suite à un grave accident.

Pleines de bonté, d'esprit et de vivacité, ses lettres donnent une idée précise de sa vie, de son sens de l'amitié et de la clarté de son jugement en art comme en littérature mais aussi de son état d'esprit et de son inquiétude grandissante, devant la guerre qui se profile et la montée de l'antisémitisme.
À partir du 3 octobre 1940, il est rayé de la liste des adhérents à la Société des gens de Lettres et n'a plus droit à ses droits d'auteur. Il ne signe plus de son nom et devient pour la poste "Monsieur Max".

Plus que sa poésie, accessible autrement, ces pages m'ont semblé importantes à partager pour tous les conseils qu'il partage avec ceux qui le consultent.

Lettre à Louis Guillaume, du 3 septembre 1941

         Il ne faut pas être un puriste de style. Il faut écrire selon un plan mais d'inspiration puis revenir avec "précaution" sans abîmer le sentiment ni l'élan. Il ne faut pas vouloir un chef-d'œuvre, le chef-d'œuvre vient malgré soi. Si tu penses "fort" tu écriras "fort" ce qui est l'essentiel. Pour écrire fort il faut ruminer longtemps ce qu'on va dire, alors on choisit le mot qui fait relief et qui exprime.
Je t'aime et t'embrasse.
                                                                                                                       Max Jacob

in Max Jacob, Lettres à Louis Guillaume, éditions La part Commune, 2007, p.34

Lettre à Louis Guillaume, du 18 février 1942

         Bien penser un mot avant de s'en servir, y penser dans sa beauté encore plus que dans sa signification, bien penser un vers, le penser dans les voyelles et les consonnes, mais surtout penser le mot comme une plaie dans la chair.

ibid p.p.82/83


Lettre à Michel Manoll, du 6 mars 41

          Je pense que le Surréalisme et l'anté-surréalisme sont morts. La poésie (qui va prendre et a pris beaucoup d'importance) sera une poésie d'émotion, de suites et de variations syntaxiques dues au sentiment.

in Max Jacob, Lettres à Michel Manoll, Rougerie, 1985, p.79

Lettre à Michel Manoll, du 17 octobre 41

          La solitude est impossible sans Dieu. Ou en tout cas sans un travail particulièrement absorbant, continuel et non arrêté. Si on y ajoute notre pauvreté et ta misère. Quant à moi je n'en sens guère le poids et je la préfère aux estivants, sauf les poètes amis et aimés. (...)

in Max Jacob, Lettres à Michel Manoll, Rougerie, 1985, p.100

Dans une autre lettre à Michel Manoll, Max Jacob délivre ce conseil plein d'humour, le 20 avril 1943, conseil , dont j'ai pris soigneusement note, pratiquant moi-même, sur le tard, l'estampe :

          Cher ami
Je vais te donner un conseil que tu ne suivras pas – tant pis! n'apprends rien en matière de peinture. Si tu apprends tu te mets sur les rangs des peintres et tu es foutu parce que tu as vingt ans de retard. Si tu apprends tu te donnes un tintouin pour observer les règles, et tu perds l'émotion (et l'émotion c'est tout). Si tu n'apprends pas, tu restes une agréable exception tu es hors-cadre et personne n'a rien à te reprocher tu es "pays neutre" comme la Suisse.
                                                                                                                   p.125

Conseils à un jeune poète, suivis de Conseils à un étudiant, rédigés en juin 1941 sur un cahier d'écolier et à la manière de Rilke, à la suite d'une rencontre avec un jeune étudiant en médecine à Montargis, sera édité seulement après sa mort. Le livre s'ouvre par ces mots :

" J'ouvrirai une école de vie intérieure, et j'écrirai sur la porte : école d'art".
                                                                                                                   p.15

" La véritable invention vient d'une conflagration de pensées et de sentiments.
                                                                                                                   p.17

" Les idées n'ont rien à voir avec la poésie: c'est l'inexprimable qui compte.
                                                                                                                   p.20

"Si vous n'êtes pas blessé par l'extérieur ou réjoui par l'extérieur, jusqu'à la souffrance, vous n'avez pas la vie intérieure et si vous n'avez pas la vie intérieure, votre poésie est vaine"
                                                                                                                   p.24.

"Souvenez-vous à jamais de cette parole : Au début de toute carrière, il y a un miracle de travail.
Et travail veut dire solitude."
                                                                                                                   p.44

" Le courage est la base de toutes les vertus. C'est l'une des vertus les plus utiles. Le courage mène à tout, à l'excellence, à la réussite matérielle, à la sainteté, à l'intelligence. Il n'y a pas que dans les grandes circonstances qu'on peut montrer du courage. Il faut du courage pour se lever, s'habiller, être propre, persévérer dans l'introspection, s'appliquer à un travail, du courage pour être bon, patient, zélé, charitable et éviter ce qui déplaît à Dieu."
                                                                                                                   p.84

Pour finir, Max Jacob ajoute humblement :
"N'allez surtout pas croire que je suis ainsi. Mais ce que je ne sais pas faire, vous le saurez peut-être."


Se voir vivre, voir vivre les autres...C'est la vie intérieure, cette réflexion semble être un des principaux fruits de sa conversion.

Il survit alors grâce aux autographes et dessins qu'il gribouille sur ses propres livres, qui, selon lui, enrichissent son relieur mais lui sont relativement bien payés. Ainsi dans une lettre à Jean Colle en date du 20 octobre 1943, écrit-il :

         "Je ne peux plus peindre: la peinture se craquelle !! Le dessin un peu. J'illustre des exemplaires de mes livres que des bibliophiles m'envoient avec un billet de mille francs. Je m'ennuie sans me plaindre. L'ennui fait quelquefois partie de la paix et du bonheur."

in Les amitiés et les amours, Correspondances Tome III, L'Arganier, 2007, p.70


 
Autoportrait par Max Jacob 1938


Le 22 Mars 1942, il met, en guise de post-scriptum à une lettre adressée à Michel Manoll, ces mots:

Félicitons-nous de n'être ni en prison, ni à l'hôpital, ni dans les camps de concentration, ni en Allemagne, ni en Russie. Il faut regarder au-dessous de soi pour être heureux (?)

À Saint Benoît sur Loire, il porte certes l'étoile jaune – mais accrochée à sa Légion d'honneur! – et s'attend à être bientôt appréhendé.
En effet, depuis décembre 1941, il est sans nouvelles de son frère aîné prisonnier quelque part, en Allemagne. La disparition de son beau-frère, raflé avec 1.000 autres juifs, dans Paris, laisse sa plus jeune sœur aux abois. (Celui-ci mourra au camp de concentration de Compiègne, en mars 42.) Son frère aîné, installé depuis toujours à Quimper et  gardien de ses sœurs, est emmené pour une destination inconnue, le 16 décembre 1942. Sa jeune sœur est arrêtée à son tour, à Paris le 4 janvier 1944. Max Jacob remue ciel et terre pour la sauver mais en vain. Au désespoir, il se doute de ce qui l'attend mais conserve toute sa dignité.

Arrêté, à Saint Benoît sur Loire, fin février 1944, il est transféré à Orléans, puis au camp du Drancy. Des amis essaient d'intervenir mais tout va très vite, il a pris froid durant son séjour à la prison d'Orléans et  meurt hélas! de pneumonie, à Drancy, à l'âge de 66 ans, le 5 mars 1944 au soir.
Le lendemain le 6 mars 44, ses amis apprennent qu'il est mystérieusement "libéré"!!
Inhumé d'abord au cimetière d'Ivry, son corps est ensuite ramené, selon ses dernières volontés, dans celui de Saint Benoît sur Loire, où il repose désormais.

En 1950, a été créé le prix de poésie qui porte son nom, le Prix Max Jacob, attribué à quelques uns de nos plus célèbres poètes.

J'ajouterai, en guise de conclusion, ces mots de Gilles Anthelme, qui figurent à la page 6, du n°16 de Créer, daté de novembre 1931 :

         "S'il fallait comparer Max Jacob à quelqu'un – comparer ? quelle manie ! – je nommerais :    
          Charlie Chaplin. Ce sont, en dépit du burlesque de la vie, masques tragiques et résignés. Les
          gestes cassés de l'un trouvent une exacte réplique dans le "mots" de l'autre."

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Selon mon habitude, je vous encourage vivement à ouvrir les liens indiqués en annexe sur internet.
Vous y trouverez un article très documenté, sur Wikipédia, un autre à propos de son arrestation et des différentes tentatives d'interventions pour sa libération, ainsi qu'un bel article de Jacques Décréau sur le poète, accompagné d'un grand choix de poèmes et paru sur La Pierre et le sel, en 2012.


bibliographie:
  • Max Jacob, par André Billy, Poètes d'aujourd'hui, Seghers, 1956
  • Le cornet à dés, Poésie/ Gallimard, 1978
  • Max Jacob, Conseils à un jeune poète, suivis de Conseils à un étudiant, Gallimard 1972
  • Max Jacob, lettres à Louis Guillaume, La Part commune, 2007
  • Max Jacob, lettres à Michel Manoll, Rougerie, 1985
  • Max Jacob Les amitiés et les amours, correspondances tome III, L'Arganier 2007
sur internet: