Port des Barques

Port des Barques

vendredi 29 avril 2016

Pablo Neruda Poèmes retrouvés

 21 inédits de Pablo Neruda, retrouvés parmi ses notes archivées et traduits par Jacques Ancet, viennent de paraître chez Seghers en version bilingue, sous le titre Tes pieds je les touche dans l'ombre, dans la collection Poésie d'abord.
Pablo Neruda, 1904-1973, de son vrai nom Ricardo Eliécer Neftali Reyes Basoalto, est un poète chilien, qui s'est fait le chantre de l'amour et du quotidien en son pays, dédiant sa poésie à des gens simples et souvent démunis, tout au long d'une vie engagée à défendre le droit de tous à la dignité, à la liberté et à la vie.
Militant de gauche, ami de Salvador Allende, diplomate, Prix Nobel de littérature en 1971, il meurt brutalement au lendemain de l'arrivée au pouvoir du Général Pinochet, en septembre1973, dans sa maison de Santiago. Une mort restée suspecte.
Le 26 avril dernier, son pays lui rendait un dernier hommage. Ses restes, exhumés en 2013 pour tenter de déterminer les causes précises de la mort, ont été remis en terre, sans résultat probant.



 
Le poète à la casquette
Santiago du Chili, fresque murale dans une rue proche de sa maison, 2012 



Dans ce long poème, le poète revoit le jeune poète qu'il fut, s'évalue et se renouvelle les conseils essentiels.


         Même en ces hautes
         années
         en pleine
         cordillère de ma vie
         après avoir
         gravi
         la neige verticale
         et être entré
         sur le plateau diaphane
         de la lumière décisive
         je te vois
         près de la mer coquillière
         recueillant des vestiges
         du sable
         perdant ton temps avec
         les oiseaux
         qui traversent
         la solitude marine
         je te regarde
         et je n'y crois pas
         c'est moi-même
         si crétin, si lointain
         si désert
         Jeune homme
         tout juste
         arrivé
         de province,
         poète
         au sourcils effilés
         aux souliers
         fatigués
         tu es
         moi
         moi de nouveau
         vivant,
         arrivé de la pluie,
         ton silence et tes bras
         sont les miens
         tes vers ont
         le grain
         répété
         de l'avoine,
         la féconde fraîcheur
         de l'eau où naviguent
         feuilles et oiseaux de la forêt,
         tout jeune encore, et maintenant
         écoute
         conserve
         étire ton silence
         jusqu'à ce qu'en toi
         mûrissent
         les paroles,
         regarde et touche
         les choses,
         les mains
         savent, elles ont
         une sagesse aveugle
         mon garçon,
         il faut être dans la vie
         bon conducteur de train,
         honnête conducteur,
         ne va pas te mettre
         à te vanter de ta plume,
         d'être un argonaute,
         un cygne,
         un trapéziste entre les hautes phrases
         et la rondeur du vide,
         ton devoir
         est de charbon et de feu,
         tu dois
         te salir les mains
         d'huile brûlée,
         de fumée
         de chaudière,
         te laver,
         te mettre un costume neuf
         et alors
         apte au ciel tu peux
         te préoccuper de l'iris
         user du laurier et de la colombe,
         arriver à être rayonnant,
         sans oublier ta condition
         d'oublié,
         de noir,
         sans oublier les tiens
         ni la terre
         endurcis-toi
         marche
         sur les pierres aiguës
         et reviens.

        in Tes pieds je les touche dans l'ombre Seghers 2016, p.p.44 à 51

La note 7, qui accompagne ce texte, précise qu'on ne trouve rien de similaire ailleurs dans l'œuvre de Neruda.
Ce poème a été découvert dans une caisse, qui rassemblait en majeure partie des manuscrits, des odes au printemps, à Walt Whitman, à Louis Aragon, qui furent incluses dans Odes élémentaires et Nouvelles odes élémentaires, Navigations et retours.

Être poète selon Neruda exige "d'aller au charbon", d'accepter de se salir les mains autant que de manier le feu des mots. Il s'agit d'un métier de manœuvre, au service des autres.
Dans son Discours de réception du prix Nobel, lu à Stockholm en 1971, il utilise l'image du poète-boulanger, image on ne peut plus messianique, que nous retrouvons dans cet extrait de son Ode au pain, et qui tiendra lieu de conclusion.

          (...)
          O pain de chaque bouche,
          nous
          ne t'implorerons pas,
          les hommes
          ne sont pas
          mendiants
          de vagues dieux
          ou d'anges obscurs :
          de la mer, de la terre
          nous ferons du pain,
          nous sèmeront de blé
          la Terre et les planètes,
          le pain de chaque bouche,
          de chaque homme,
          chaque jour
          sera là parce que nous serons allés
          le semer
          et le faire,
          non pour un homme mais
          pour tous,
          le pain, le pain
          pour tous les peuples,
          et avec lui nous répartirons
          ce qui a forme
          et goût de pain :
          la terre,
          la beauté,
          l'amour,
          tout cela
          a goût de pain,
          forme de pain,
          est germinal comme la farine,
          tout
          est né pour être partagé,
          pour être donné,
          pour se multiplier.

          (...) extrait in Odes élémentaires Gallimard 1974, p.199, 200, 201


 
Grille de fenêtre dans la maison de Santiago, devenue la Fondation Pablo Neruda,
 le P de Pablo enlacé au M de Mathilde, 2012



 
Porte de l'atelier d'écriture à Santiago, 2012
et le jardin
 

 
 
 
Sur internet:


vendredi 22 avril 2016

Ivor Gurney ne retiens que cela

        
         Que tout t'échappe, ô ma mémoire...

         Que tout t'échappe, ô ma mémoire, sauf la douceur
         Des plaines d'Ypres.
         Souviens-toi du soleil d'automne et des nuages
         Agiles après la pluie,

         Du ciel bleu et du doux horizon bleu;
         Ne retiens que cela,
         Sinon c'est ma tombe tourmentée que nous partagerons.
         Sinon mort. Sinon froid.
                                                                                                       1917

         in Ne retiens que cela, (poèmes de guerre) choisis, présentés et traduits de l'anglais par Sarah
         Montin, éditions Alidades.bilingues 2016, p.9


Cette plaquette récemment adressée par les éditions Alidades, contient les traductions de Sarah Montin des poèmes du poète anglais Ivor Gurney (1890-1937). Elle s'ouvre sur ce poème sensible et émouvant, écrit pourtant sur un champ de bataille, en 1917.

En pleine guerre, l'auteur évoque les ciels et les plaines d'Ypres, comme il chante le charme des paysages de sa vallée natale, au bord de la Severn, dans le comté de Gloucester, au sud ouest de la Grande-Bretagne. Il semble encore persuadé, malgré la chute fatale, de la puissance salvatrice de la Beauté.
"La beauté sauvera le monde? "demandait le jeune homme dans L'Idiot de Dostoïevski...

La guerre brisera Ivor Gurney, comme beaucoup d'autres. Demeurent ces poèmes, qui nous parviennent aujourd'hui empreints d'une douce intériorité. S'ils clament sans hésiter l'horreur de la guerre, ils témoignent aussi de la droiture et de la bonté de l'auteur et de sa solidarité envers ses frères d'arme.

          Servitude

         Si ce n'était pour l'Angleterre, qui supporterait
         Cette servitude accablante un instant de plus?
         Tenir un bordel, balayer et laver le sol
         Des bouges les plus infâmes, serait noble à coté
         De cette vie à passer la brosse à reluire. Ici puis là,
         Harcelé de bêtise, examiné avec curiosité
         Par des sots gonflés d'orgueil et pétris
         De vieilles saillies usées jusqu'à la corde.

         Seul l'amour des camarades allège ma peine;
         Rien ne peut triompher de leur gaité.
         Comme les sentinelles dans la nuit attendent le soleil
         Pour revivre, ainsi je sers ces garçons
         Que ni les huiles, ni les feux de l'enfer ne peuvent atterrer,
         Ni les canons, ni les rodomontades du sergent-major.
                                                                                                      
                                                                                                      1917, Severn and Somme



         Douleur

         Douleur, douleur encore, douleur toujours
         Terrible, même pour les plus aguerris, mais pour ceux
         Avides de beauté...nul ne sait, ni le plus sage
         Ni le plus compatissant, ce que signifiait même une heure
         Dans les méandres de ces chemins. Une monotonie grise
         Pesait sur le ciel gris et la boue grise où
         Se traînait une armée grise d'épouvantails trempés,
         Indifférents enfin au sort le plus cruel.
         Voir les yeux pitoyables de ces hommes condamnés
         Ou ces chevaux blessés, paralysés de fatigue,
         Mourant ensemble dans les trous d'obus, tués par la boue,
         Ces hommes cassés, hurlant au moindre coup de feu –
         Jusqu'au jour où, écrasé de douleur ou de léthargie,
         le cœur stupéfait crie sa colère envers Dieu.

                                                                                                       1917, Severn and Somme

         ibid p.13

Gazé en 1917, dans les environs de Béthune, il est rapatrié et hospitalisé en Angleterre.
Il publie, la même année, son premier recueil Severn and Somme.
De retour chez lui, il se remet à ses études musicales et rédige des poèmes, (880 en tout), des hymnes ainsi que des pièces pour orchestre.
Mais il garde de son séjour sur le front de graves séquelles, physiques et mentales. Une nouvelle dépression post-traumatique l'ébranle en 1918.
En 1919, il publie un second recueil de guerre, War's Embers (Les cendres de la guerre), d'où est tiré le texte qui suit.
Le poète et musicologue, employé qu'il est sans doute à des travaux utiles pendant cette dépression,  retrouve d'un seul coup toute l'acuité du regard et l'art de magnifier l'instant.

         En sarclant les navets

         Redressant mon dos courbé par la bêche
         Mes yeux soudain s'ouvrirent sur
         De grands arbres, un champ mûr pour la moisson,
         Et les cercles de nuages dans le ciel bleu de juin.

         Ici-bas la terre était belle
         Son toucher, sa couleur, et belle chaque mauvaise herbe,
         Mais la beauté altière du Ciel m'arrêta,
         La musique seule me faisait défaut.

         Et la jeune fille en blanc dans la vieille ferme
         Son sourire et son regard jeté sur moi,
         Muet, frappé par le charme puissant
         Des vaisseaux de nuages prenant la mer sans écume.

                                                                                      1919, War's Embers ( Les cendres de la guerre)

Passer d'un champ de navets aux vaisseaux de nuages prenant la mer n'est pas donné à tout le monde.  L' allusion au sourire de la jeune fille en blanc reste bouleversante, comme le sera la vie affective brisée de nombre de ces blessés de la Grande guerre...

Écrit la même année, le poème qui suit est plus nostalgique mais l'envolée finale évoque encore son désir de prendre le large.

         De la fenêtre

         De grands peupliers au soleil
         Palpitent et les platanes
         Passent sur cette journée
         D'août où s'égarent des pluies froides;
         Mais la vue du blé fauché
         Des tristes fleurs foulées
         Des gains de l'été gâchés,
         Toujours m'accompagnent –
         Bien que les flaques dans les chemins secrets
         Débordent d'un bleu céleste,
         Reflètent les merveilles d'une vie neuve.
         Il me faut oublier les souffrances
         D'hier et agir avec
         Courage – traîner de lourds chariots
         À travers les champs bruns et nus,
         Il me faut me hâter, sortir et courir
         M'émerveiller, que mon cœur tarisse
         La coupe de joie, dans ces grands champagnes
         De bleu, où passent les hauts nuages
         Blancs, leur voiles intactes
         Gonflées sur des mâts immaculés –
         Avec la joie d'un capitaine menant son fier galion.

                                                                                                       1919, War's Embers

On repense à Baudelaire et à ses "merveilleux nuages", compagnons de solitudeOn ressent chez lui un élan profond, une volonté d'oublier le passé et de vivre !  On le croirait –on le voudrait – guéri. Hélas! ces alternances de hauts et de bas sont le propre de son mal, appelé aujourd'hui "trouble bipolaire".


En 1922, un épisode délirant lui vaut d'être définitivement interné. Il décèdera de tuberculose à l'asile en 1937, à l'âge de 47 ans.

Daté de 1925, ce bref poème pourrait se lire comme un testament, – un "ne retiens que cela" – qui garde pleinement trace de la douceur et de l'altruisme d'Ivor Gurney:

         Les chansons que j'avais

          Les chansons que j'avais sont fanées
          Ou parties sans crier gare
          Mais j'ai laissé les traces vives
          De mes errances :

          Là poussent des fleurs
          Pour le plaisir des autres.
          Pense donc, Ô poète,
          Bientôt il va faire nuit.

                                                                                                        c. 1925

Écrire pour le plaisir des autres, quelle générosité!
Merci Ivor Gurney, et merci à Sarah Montin, sa traductrice et aux éditions Alidades de nous avoir permis de découvrir, presque 100 ans plus tard, ce poète.

bibliographie:
  • Ne retiens que cela, poèmes d'Ivor Gurney, traduits de l'anglais par Sarah Montin, Alidades.bilingues, 2016
sur internet:

vendredi 15 avril 2016

Michele Zaffarano un regard sur le monde, y compris les arbres

Les éditions Alidades m'ont adressé récemment deux petites plaquettes sous manchettes illustrées de deux poètes étrangers inconnus en France et édités par leurs soins en version bilingue.

L'une d'elle est consacrée à Michele Zaffarano, poète italien, né à Milan en 1970, qui s'inscrit selon l'éditeur dans un courant de renouveau de la poésie italienne, cherchant un mode d'expression éloigné tout autant du pur formalisme que du repli vers le lyrisme traditionnel.

Le poète s'adresse à ses lecteurs dans un style volontairement descriptif, comme le ferait un explorateur découvrant l'étrange mode de vie d'habitants d'une planète oubliée.
J'ai d'abord pensé aux récits du Gulliver de Jonathan Swift, mais en beaucoup moins imaginatifs.
Je me suis figuré en lisant son poème Le Livre que suite à un séisme planétaire de grande amplitude, un vieil érudit retrouvait au cours de fouilles un livre et qu'il en dressait pour ses congénères le descriptif et le mode d'emploi précis.
Il m'est revenu également en mémoire la vision, en 1979, dans une grande librairie de Léningrad de familles se pressant autour de vitrines closes pour contempler, tels d'inestimables trésors, des livres d'art venus de pays étrangers.

C'est un signe, Michele Zaffarano, que vos livres font rêver et même voyager et que votre humour est parfaitement perçu par un lecteur curieux.

          Le livre

          Souvent jusque dans les plus
          petits villages
          dans les villages les plus perdus
          il y a une librairie
          avec peut-être des livres célèbres
          en édition économique.
          Dans ces magasins
          il n'est pas rare
          de trouver des volumes
          d'occasion
          vendus à un prix
          plus bas
          que celui qui est écrit
          au dos de la couverture.
          Un livre nous commençons à le lire
          en partant
          de la couverture
          qui souvent entoure
          les pages du livre.
          Pour poursuivre la lecture
          nous nous mettons à lire
          le véritable
          contenu imprimé
          du livre.
          Sur le frontispice
          sont écrits
          le titre et le nom
          de l'auteur,
          dans l'introduction
          nous trouvons
          une introduction au livre
          écrite parfois
          par un personnage
          célèbre ou important,
          sur la page de la dédicace
          l'auteur du livre
          dédie le livre
          à quelqu'un qu'il connaît
          ou à quelqu'un
          qu'il ne connaît pas.
          Avant le texte du livre
          il y a la liste
          des titres des différents chapitres
          des différentes parties
          (normalement on l'appelle
          table des matières).
          Après le texte du livre
          nous pouvons trouver
          le glossaire
          autrement dit un inventaire
          de quelques uns des mots
          utilisés dans le livre
          avec le
          sens
          correspondant,
          nous pouvons trouver
          la bibliographie
          autrement dit un inventaire
          d'autres livres
          utilisés dans le livre
          comme références,
          nous pouvons trouver
          une autre table des sujets et des noms
          autrement dit une page
          où sont inventoriés
          les sujets et les noms
          utilisés dans le livre
          mais par ordre alphabétique
          ( normalement elle est appelée
          index).
          Pour créer un livre
          sont nécessaires
          deux opérations distinctes
          l'impression
          et la reliure.

          in Cinq textes y compris les arbres (plus un), traduits de l'italien par Olivier Favier, éditions Alidades-bilingues 2016, p.p.22 à 27

Souvenons-nous de cette description minutieuse d'un livre, ainsi que du sens et de l'usage précis de mots d'origine latine ou grecque employés:  frontispice, dédicace, glossaire, index, bibliographie...Ils pourraient bien disparaître de nos dictionnaires un jour prochain.
Les autodafés de livres, passés et présents restent gravés dans nos mémoire comme les images du film de Truffaut, inspiré du roman américain, Fahrenheit 451.

Michele Zaffarano décrit de la même manière les maisons, leurs différents types et aménagements, les fleurs et les jardins, les arbres et le printemps, comme s'ils risquaient à tout moment de disparaître.

Un avant-propos, ironique et désenchanté, Connaissance de la douleur, raconte une vieille histoire celle de la lutte des classe, à partir d'un texte de Antnio Gramsci, membre fondateur du parti communiste italien, publié en 1920 : Lorsqu'en économie, lorsqu'en politique il y a une classe (c'est la classe bourgeoise) qui décide de tout le processus révolutionnaire (concret) ne devient réalité que dans des lieux souterrains et obscurs, dans l'obscurité des usines ou celle des consciences (par exemple).(...)  Dans ce cadre les rapports pris en compte ne sont plus ceux entre citoyen et citoyen, mais ceux entre exploiteur et exploité, ce processus révolutionnaire (concret) s'accomplit quand le travailleur n'est rien mais veut devenir tout contre le pouvoir du propriétaire illimité sur le travailleur (par exemple) sur la femme du travailleur (par exemple) sur les enfants du travailleur (par exemple).

La postface est de la main du poète italien, Carlo Bordini, à qui est également dédié ce livre et qui partage avec l'auteur la même ironie désabusée. Il nous invite à Regarder avec humour et tendresse cet ami poète, auteur de poèmes civils, ainsi qu'il est dit dans l'en-tête de cette plaquette. En voici un extrait :
          
            Michele Zaffarano décrit le monde comme le ferait un martien arrivé par hasard sur Terre. Il
            dirait: les humains ont deux jambes, deux bras et une tête. Il dirait cela parce que les
            martiens n'ont jamais vu d'humains et que cette nouvelle pour eux est importante.
            Michele Zaffarano fait la même chose, et il feint d'être un martien. Peut-être est-il un martien.
            Autrement dit, peut-être se considère-t-il à ce point étranger à ce monde qu'il l'observe comme
            s'il n'y était pour rien. Il le regarde de l'extérieur. Entendons-nous: ceci n'est pas une critique
            sociale: c'est le manifeste d'une parfaite non-appartenance.
            (...)
            Et au fond, il se comporte comme un enfant qui voit le monde pour la première fois et
            découvre que les arbres sont des arbres. Les enfants, comme le martien, comme Zaffarano,
            ont besoin de découvrir le monde. Et comme des enfants ils aident les adultes à voir des
            choses qu'ils voyaient sans plus s'en rendre compte, parce que l'enfant découvre le monde et
            le transmet aux adultes, Zaffarano nous transmet cette conscience ou cet avertissement:
            regardez.

            ibid p.42

Carlo Boldini, présent au Festival de poésie de Sète 2013, ne vous est pas inconnu. Un article rédigé  à son propos reste accessible sur La pierre et le sel, dont vous trouverez plus bas le lien.

Bibliographie:

  • Cinq textes y compris les arbres (plus un) éditions alidades.bilingues 2016

Sur internet:

jeudi 7 avril 2016

Ito Naga, l'originalité d'un "Je sais"

En 2006, l'astrophysicien Ito Naga publiait chez Cheyne son Je sais. Le livre, qui contient quatre cent soixante neuf phrases débutant par Je sais, en est à sa septième édition et a été traduit au Brésil et aux États-Unis.
Humoristiques, philosophiques ou parfois banales ces réflexions ont retenu mon attention. Ainsi, des trois premières:

          1. Je sais qu'on est tenté de voir des signes dans une coïncidence.

           2. Je sais que dans certaines traditions, on pense que l'âme revient
               quarante jours après la mort, puis mille jours après.

           3. Je sais qu'il m'arrive de passer sous une échelle. Juste pour voir.

           in Je sais chez Cheyne Éditeur, 2013, p.9

Trois phrases qui pourraient nous venir à l'esprit au cours de notre vie. Notre savoir est donc fait de phrases comme celles-ci. En prenant la peine de les noter, l'auteur met ses pensées à notre disposition. Agissant comme un miroir, elles nous interpellent et nous mènent du personnel à l'universel, du banal au profond, et le lecteur se prend au jeu.

          115. Je sais qu'avec les gens qu'on n'aime pas, on n'aime pas jusqu'à
                 l'air qu'ils déplacent.

          116. Je sais que l'inverse est vrai aussi: on aime l'air que déplacent
                  les gens qu'on aime.

          117. Je sais que l'air unit les hommes en descendant dans leurs poumons
                  les uns après les autres.

           ibid p.25

Mais hélas!
          
          107. Je sais qu'il suffit de dire: "Allez à l'essentiel!" pour se perdre dans
                   les détails.
    
          129. Je sais que dans notre for intérieur, peu de choses changent.

Sans compter que:

           131. Je sais qu'il faudrait chaque jour une pression amicale de la mort
                   pour être serein et détaché.

           132. Je sais qu'elle a malheureusement la main un peu lourde.

           138. Je sais qu'avec le temps, les personnes décédées deviennent plus
                   présentes, que les fantômes ne sont plus au dehors mais au-dedans de nous.

           146. Je sais qu'avec toutes ces naissances et ces morts, ces maladies, ces accidents
                   et ces bombes, ça fait chaque jour un sacré trafic entre ici et l'au-delà.

Toutefois,

            147. Je sais qu'à chaque instant, au moins une personne dans le monde meurt tandis
                    qu'une autre est en pleine extase et qu'une troisième fait son marché.

Étrangement, l'envie d'inscrire l'une de vos propres réflexions au bas d'une page du livre vous gagne. Ce pourrait bien être celle-ci, si l'auteur ne l'avait déjà rédigée :

             351. Je sais qu'il faut croire aux fées. Aux bonnes et aux moins bonnes.

Ito Naga croit à l'évidence aux fées, nombre de poètes ont des affinités avec ce type de personnes. J'en suis. L'auteur, dont on sait uniquement qu'il est astrophysicien et écrivain, se cache derrière un nom et une philosophie orientale, qui ajoutent une aura de mystère à ses propos. Il n'empêche qu'on est séduit.

             407. Je sais que, dans la peinture chinoise, on peint d'abord les feuilles puis le tronc.

             432. Je sais qu'elle parlait toute seule en marchant et qu'elle s'est mise à rire:
             "Je parle toute seule !"

             469. Je sais que ceci laisse entrevoir des perspectives merveilleuses.

Ce petit livre agit comme un tonique, goûtez-y !

sur internet:

vendredi 1 avril 2016

Un poème d'Hélène Dorion, ferveur où l'on se reconnaît

 

                                                                                  monotype de Roselyne Fritel 2016

 


         Temps, traces

          Là commence le monde : semence
          et lave durcie, pluie et boue,
          présage, perdition, remuement du rien
          que le sable égrène.
          Là commence le temps,
          en cette feuille étonnée de renaître,
          lentement se déplie son dessein.

           Temps, nom exact des saisons
           qui érigent en nous leur demeure,
           – là où tout s'arrête, tu passes,
           et chaque chose irriguée par tes remous
           prend son humble et fragile mesure.

           Quand tu ne souffles pas, tu souffles
           racines et bourgeons, engendres une terre
           aussitôt dissoute.

           Sous le ciel sombre et inatteignable,
           tu avances sur tes propres traces.
           De quel vertige combles-tu mon âme?
           À quel feu nourris-tu
           l'élan même qui te détruit?

           Quand la lumière épuise l'aube qu'elle gravit,
           tu poursuis l'inlassable tâche
           de rendre le monde à sa paisible agonie,
           et toute vérité inaccomplie loge en toi,
           comme une destinée, semailles et poussière.

           D'abord l'air, la flamme meurtrie –
           puis la douloureuse obstination
           du vivant parmi la houle.

           Où conduis-tu? Vers quel rivage
           sans borne, sans mesure,
           en quel recommencement
           portes-tu un à un mes pas,
           ouvrant l'ultime brèche
           au cœur du passage ?

           Tandis qu'en moi, pareils à des arbres froids,
           les âges s'inclinent,
           je regarde ce que promettent les marées
           en ces voyages de migrantes,
           – épaves, désirs, c'est encore le temps
           qui bouge ce qu'il touche.

           Le gong résonne.
           Déjà le temps se retourne
           et célèbre en son mouvement
           l'imperfection de toutes choses :
           arête, fracture, entaille.
           Mais aussi l'infime tremblement
           au bord de la nuit, – ferveur
           où l'on se reconnaît.

           Ferveur de l'argile et de la pierre,
            – fragments du temps
           qui taraudent la traversée.

           Nous descendons, rasant les feuillages,
           incertains d'avoir soulevé un peu de terre,
           et d'être, en cet élan, au plus près
           de nous-mêmes. Nous descendons,
           comme descend le jour, ou le fleuve.

           Ce qui naît demande à mourir.
           La flèche ira rejoindre la cible ;
           je n'aurai rien perdu, rien possédé.

           Autour de l'axe de la vie, le temps
           s'enroule. Et s'enroulant, renoue
           avec son mystère.

           Sans trêve, souffle racines et bourgeons.

           in Autour du temps, Anthologie de poètes québécois contemporains éditions du Noroît 1999,       p.73/74/75

Souffle, racines et bourgeons, ferveur où l'on se reconnaît, autant de mots qui clament le printemps, même s'il hésite à s'installer.
En tout lieux il demeure une saison des plus désirables et encore plus pour une québécoise comme Hélène Dorion vivant au pays des longs hivers.
Née en 1958, elle a publié plus d'une vingtaine d'ouvrages de poésie au Québec et à l'étranger. Son dernier livre, Le Temps du paysage, est paru le 16 mars dernier.

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