Port des Barques

Port des Barques

vendredi 30 décembre 2016

Hélène Cadou trois petits poèmes pour une année nouvelle



         Il y a du vif
         Dans l'air ce matin

         Tout bouge et peut-être
         Que le monde change

         Pour de vrai dit-on
         On range les peines

         Les soucis les rides
         Et dans la cabane

         Les vieux géraniums
         Ont du rouge au front

         Peut-être va t-on
         Voir enfin les hommes

         Se donner la main
         Pour d'inouïs partages.

         in Le Prince des lisières, Chap. III, Un cœur en hiver, Rougerie 2007, p.41

       

         Même l'hiver parfois
         Tout devient
         Clair

         On jette au dehors
         La nuit la poussière
         Les sentiments bas

         Usure et gravats
         On fait la lumière

         Et c'est un printemps
         Qui vous naît au cœur

         Avec la musique
         Des jours bienheureux.

         ibid Chap. IX, Nouvelles de l'eau qui dort p.93



         Entre nos murs
         Il y a des prairies heureuses

         Un temps qui remonte à la source
         Une légèreté d'enfance

         Et des ancêtres sans visage
         Qu'une musique ancienne habite

         Il y a foule entre nos murs
         Tout un pays se met en marche

         Moi je ne rêve qu'aux terrasses
         D'où je verrai la mer immense.

         ibid Chap. I, D'entrée de jeu l'été, p.25

Pour en savoir plus sur Hélène Cadou (1922-2014) n'hésitez pas à ouvrir le lien suivant, qui vous mènera à un article intitulé À contre silence, rédigé par mes soins pour le blog La Pierre et le sel, en mai 2012.
http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2012/05/h%C3%A9l%C3%A8ne-cadou-%C3%A0-contre-silence.html

Bibliographie :
  • Le Prince des lisières, Rougerie, 2007

vendredi 23 décembre 2016

André Frénaud poème pour la veillée




         NOËL  AU CHEMIN  DE FER

         Saint Joseph n'avait jamais vu de locomotive
         et il avait peur de perdre les billets.
         C'était un soir de grand départ, la gare enfiévrée
         par les multitudes et les sifflets, les lumières.
         Arrivés trop tôt, trop traîné au buffet...
         Ils n'avaient pas retenu leurs places
         et l'on a dit qu'ils s'étaient trompés de train.

         Personne pour leur souhaiter bon voyage.
         Les amis n'avaient pas été prévenus.
         Crachant fumée jaune et bleue comme un dragon,
         le train changeait de voie aux aiguilles
         et change encore, il va plus vite, il va.
         Disparaissent les banlieues et les signaux.

         Debout dans le couloir. Qui donc aura pitié
         d'une femme grosse et si belle et qui geint ?

         Dans le compartiment voisin, des zélotes
         s'empoignèrent en partageant leurs provisions.
         Des soldats rappelés faisaient les malins.
         Un publicain qui avait commis des exactions
         et sa maîtresse, une négresse très belle,
         occupaient les coins coté couloir.
         Le grand prêtre faisait semblant de lire.

         Un train passa en fracas et l'enfant
         dans la nuit maternelle déjà s'effraie.
         Filons dans l'étendue, il neige, il pleut, qu'importe.
         Il fait chaud jusque sur les ponts bruissants
         lorsque fraîchit la rivière traversée.
         Déjà le temps s'endort et les villes s'espacent.
         Des forêts sont franchies et des bourgs, la vallée monte.

         Aux stations inconnues les barrières
         s'abaissent et se lèvent dans la campagne
         arrondie très haut par la voûte étoilée.
         Le chant des anges assourdi par les nuages
         ne perce pas les grondements du wagon.
         La Vierge ferme les yeux contre la vitre, elle voit.

         –Tout le monde descend – C'est le petit jour.
         Saint Joseph a rassemblé les bagages.
         L'employé ouvre les portières.
         Sur le quai l'âne et le bœuf
         sont là et déjà chuchotent.
         Ah, dit Marie humblement,
         c'est ici que la parole doit s'accomplir.

         in Il n'y a pas de paradis, Petits airs du milieu de l'arbre, (1942-1948),
         Poésie/ Gallimard, 1967, p.p.156/157

Bibliographie:
  • Il n'y a pas de paradis, Petits airs du milieu de l'arbre (1942-1948), Poésie/Gallimard, 1967
sur internet:
         

vendredi 16 décembre 2016

Bruno Berchoud à pas de feuilles et d'ombre



            On m'avait dit que les chemins étaient
         plus vieux que les maisons.
            Le plus humble des chemins a connu
         des fleurs à pleines jupes et des jambes
         de femmes, des couples qui s'enlacent,
         d'autres qui se défont et s'éloignent, un
         sanglot sur la nuque.
             Personne n' habite le chemin. Ce sont
         les pas, l'éphémère, c'est le passage qui le
         fait durer. Plus on le foule, plus on l'use,
         moins le feuillage, la neige, l'herbe l'efface.
              Toujours sur un chemin se trouve celui
         dont je conserve la dernière image: l'hori-
         zon à hauteur d'épaules, sur le visage un
         signe de silence, la parole toute entière
         rassemblée dans les yeux.
               Chemin, mémoire de la marche, du
         battement de l'âme.
               On y hale parfois, il est alors rivage qui
         patiente avec l'écluse. Les jupes que je
         croise là sont des gestes de flammes, les
         regards passent ou bien s'échangent sans
         prénoms.
                 Parce que mon cœur le bat à pas de
         feuilles et d'ombre, le chemin vivra plus
         vieux que la maison.

          in L'ombre portée du marcheur, chap. IV Le dé bleu, 1998, p.67

Battre le chemin, à pas de feuilles et d'ombre, quelle originale manière d'apprivoiser l'hiver! Emboiter le pas au poète n'est-ce pas ce que nous tentons ensemble de vivre, chaque semaine, avec une voix nouvelle?
Jean-Pierre Lemaire, préfaçant ce recueil de Bruno Berchoud, écrit :

Le poète s'en tient à ce qu'il a vu, mais le dit en faisant de tel détail le signe de l'évènement, en agençant les éléments de sa vision ( les mots qui la distribuent ) d'une manière telle qu'il l'élève dans une lumière neuve, irrécusable. Ainsi la poésie devient-elle, selon le mot de Reverdy, "un four à brûler le réel".

Bruno Berchoud est né en 1952, à Lyon, d'un père savoyard et d'une mère bourguignonne, qui mit au monde six enfants. Il a été professeur d'allemand à Besançon. Il rédige des chroniques pour la revue Décharge.

L'ombre de son père se dessine dans nombre de poèmes de ce recueil, qui lui valut en 1998, le Prix Max-Pol Fouchet :

                  ( Visite )    

                 Qu'à nos pieds une feuille agonise on
          décèle l'absence du vent. Le ciel ne porte
          plus d'abeilles, ni de cris pour percer ce
          dimanche que la brume envoûte.
                 Midi bientôt accroît une rumeur sous
          les horloges des salons mais le silence
          suinte dans les cours.
                 Debout sur le trottoir, derrière la porte
          close d'un jardin, attend un homme fatigué,
          rides et cheveux gris.
                 Dans la saignée de son bras gauche un
          bouquet de roses pâles.
                 Il patiente à la grille mais l'étroite
          maison est sourde, semble-t-il, au tinte-
          ment de la sonnette. Je crois bien qu'il
          était déjà là l'autre dimanche, au même
          endroit à la même heure ; je reconnais
          l'imperméable sombre et les yeux tristes.
          C'est fou comme il me fait penser à mon
          père dans ses dernières années, le béret à
          peine incliné vers l'arrière du crâne, le
          regard noyé dans le souvenir interminable
          des années noires. Dieu que c'est loin
          Hambourg sous les bombardements –
                 Son bouquet pâle penche sur le bras
                 Tout près d'un demi-siècle après le
          cataclysme
                 derrière la porte du jardin verrouillée
          par l'oubli
                 attend un homme fatigué rides et cheveux gris.

          ibid L'ombre portée du marcheur chap.I Premières maisons p.p.37/38

               Il a un corps plein d'ombres, des vête-
          ments de cire. En ville on reconnaît la
          silhouette, et les enfants ne rient jamais
          sur son passage; le vent d'hiver lui presse
          un peu le pas, menace de voler son
          béret, mais la rivière qui le longe ne glisse
          pas plus vite ; elle frissonne seulement
          comme sa main d'écorce tremble à héler
          les canards, et que d'un sac éclatent les
          semences de vieux pain.
                Il vient ici presque tous les jours :
          quand il est fatigué de demander l'au-
          mône aux passants, il déserte la rue prin-
          cipale et s'en va sur les berges. C'est sa
          manière à lui de rester à hauteur des
          regards qui le croisent.

          ibid L'ombre portée du marcheur, chap. I, Premières maisons p.15

Poésie du vécu, sublimée par un regard attentif et sensible, telle semble bien la qualité de cette écriture, transmise comme un geste d'amour parmi tant d'autres.
L'auteur écrit à propos de celle-ci dans sa post-face à ce recueil : Tant qu'elle est vivante, la poésie résiste à la définition; mais elle est aussi cela : rouler les mots vers leur limite où, pour les relayer, ne subsiste qu'un sourire, un serrement de gorge, une méditation. Conduire la parole vers son silence. Tel le marcheur qui, longeant l'abîme, épouse forcément l'indicible (...)

           On dirait un silence à l'aine du feuillage
           la brise interrompue
           presque à hauteur d'oiseaux

           On dirait chez l'enfance une trêve de jeu
           pour une feuille à lire
           et sa nervure sous les doigts

           Car lui l'enfant patienterait un demi-siècle
           à guetter quelque chose de brutal et d'infime
           une fêlure comme un cri
           l'instant où l'arbre meurt

           Et se dirait soudain Il n'y a
           que la foudre pour

           ibid L'ombre portée du marcheur, chap.II Perdre, p.30

Dans son recueil Comme on coupe un silence, qui lui valut le Prix de Poésie 2000 de la Ville d'Angers, il s'adresse, dès l'ouverture, à la mère :
    
            Tout arrive de justesse

             Finalement
             on vient au monde
             avec du sang sur les mains

             Après avoir déchiré
             la mère
             comme pour se laver on passe
             les années à bafouiller dans le ruisseau
             claquant des dents quand le soleil
             pourrait nous racheter

             sur le chemin d'en face

             in Comme on coupe un silence, Le dé bleu, 2000, p.7

Il fait aussi le tour de sa fratrie et évoque avec humour des étapes décisives de la vie quotidienne :

             C'est la mère et la sœur, les premières, qui
             l'ont fait remarquer en riant. Mais quoi
             donc alors ? s'écrit-il en plein jeu de ballon
             fièrement agacé. Car c'est vrai que d'un coup
             ça dérape et lui ferraille dans la voix – quelque
             chose a fleuri dans sa gorge en imitant la
             plainte du portail.  À l'école désormais il n'ira
             plus jambes nues, et finie la chorale. Bientôt
             viendra le temps d'accorder à la voix son visage,
             d'y graver quelques traits, d'empierrer le sourire.
             mais pour l'heure il lui faut se saisir du ballon
             si fort réclamé, le porter au filet, et courir bouche
             close, courir – laisser derrière lui l'enfant assis
             qui mélange son rire à la poussière de l'été.

             ibid chap. II. L'endroit de décor (1), p.29

             On ne sait plus très bien comment cela a
             commencé. Il est près de midi, un grand
             soleil de fête nous assoit sur le gazon, et
             nous braquons nos sifflements de joie
             sur le premier étage. Bientôt nous sommes
             dix garçons au moins, mais une seule
             acclamation à pleines gorges vers l'immeuble.
             Il faut dire que, derrière la baie vitrée, la
             petite conduit joliment son spectacle : la
             voici, après quelques minutes, qui se trémousse
             nue, offrant toutes ses faces à la mitraille
             de nos regards et de nos rires.
             Ça doit être facile de donner la fessée, pour
             une main surgie de l'ombre. D'un geste brusque
             du rideau, la mère entraperçue vient de
             briser la fête, et nous sentons presque
             aussitôt pousser dans notre tête de grandes
             oreilles d'âne. On voudrait rire plutôt que
             braire. Mais il nous reste à ramasser les billes
             que nous avons, tout à l'heure, laissé distraitement
             glisser dans la pelouse.

             ibid chap.II L'endroit du décor p.38

Contrairement à ce que j'ai d'abord pensé, le dernier livre, Essais de voix sur les décombres, paru en 2015 aux éditions L'Atelier du Grand Tétras, n'est pas le fruit d'une expérience vécue avec des jeunes, lors de la démolition par explosifs d'une tour d'habitation. Il s'agit d'une fiction écrite à partir d'un fait divers, susceptible d'éveiller des souvenirs chez l'auteur.
Des personnages, désignés juste par un prénom, témoignent à tour de rôle de leurs sentiments  devant l'effondrement de leur immeuble, tandis qu'une Voix off , d'une émouvante gravité, ponctue de loin en loin leur discours, comme ici :

              (Voix off)

              Ils ne broient que la nuit
              n'étouffent que de l'herbe
              or les décombres
              nous atterrent

              encombrent le décor
              décollent les ombres

              retournent l'âme dans la plaie.

              Soudain le regard prend
              la mesure des tonnes

              Et la mémoire devient couteau
              qui grave
              dans le corps ancestral
              une terreur de la terre
              l'écho de grands désastres.

              Les pierres effondrées remuent
              des souvenirs
              qui ne sont pas à toi.

              in Essais de voix sur les décombres, L'Atelier du Grand Tétras, 2014, p.23


bibliographie :
  • L'ombre portée du marcheur, éditions Le dé bleu, 1998
  • Comme on coupe un silence, éditions le dé bleu, 2000
  • Essais de voix sur les décombres, L'atelier du Grand Tétras, 2014

sur internet :

         
             

     

vendredi 9 décembre 2016

Cécile A. Holdhan parole de feuille


          J'ai grandi
          en dévidant nuit et jour
          l'écheveau des rêves

          venez, oiseaux, venez faire vos nids
          dans ma tête de paille
          car l'été n'existe plus que
          dans ces brindilles sèches

          prenez oiseaux, prenez aux herbes
          de la morte saison.

         in Poèmes d'après, suivi de La route de sel, (poèmes pour Emilia) Arfuyen, 2016, p.81

Cécile A. Holdban, d'origine hongroise, est née à Stuttgart, en Allemagne en 1974 et vit aujourd'hui à Paris.
Ce recueil, paru en 2016, chez Arfuyen, comporte deux parties distinctes: les trois chapitres de Poèmes d'après, suivi de La route de sel.
Le ton en est grave et parfois douloureux mais avec une parfaite maîtrise de la langue française l'auteur perçoit et nomme les signes heureux entrevus, comme autant d'étincelles sur une route déserte.


                                   C'était une période où Dieu se taisait

         Quelle main rassemblera
         les fragments laissés à la nuit ?

         Le sang noircit dans les maisons
         des toits aux fondations
         rien ne tremble, rien ne circule,
         des langues de haillons captives
         se taisent dans la nasse des bouches

         bastions agonisant
         une armée entière de mots
         est prostrée dans l'aube

         quelle main rassemblera
         la substance en éclats ?
         Cette matière en quoi nous creusions
         nos patries d'amour .

         in Poèmes d'après, Arfuyen 2016, p.9


La route de sel peut s'avérer, elle aussi, très aride  :


         Il y a des secrets que je cache
         des miracles dont j'ai été témoin
         des souhaits qui jamais n'ont pu naître
         dans l'absence de l'aube

         mais dans cette maison d'aveugle
         qu'un jour j'ai nommée mon foyer
         je sais bien mieux que vous
         la forme des choses à venir.

         Je ne suis pas une sorcière
         je suis l'arbre qui murmure
         et je porte sur une branche sacrée
         la feuille qui te guérira

         viens, à présent, la cueillir
         monte aussi haut que tu peux
         tandis que la pleine lune
         bénit ta paume tendre.

         in La route  de sel p.84

La forme des choses à venir vaut cependant l'effort d'avancer "en mesurant son pas aux dernières lueurs du jour" et en symbiose avec une nature amoureusement observée :

          Sur un coude du tilleul
          le jour se ramifie
          dans ma robe de branches
          je me souviens
          de ces danses léguées par les passereaux
          du temps où les bois était peau et chair d'une femme.

          Demain
          les clefs dans la main je traverserai la rue
          comme l'arbre je n'aurai qu'une parole de feuille
          l'écharpe glissera de ma hanche
          à ma bouche il y aura peut-être la lune
          et pieds nus dans la gigue triste des adieux
          je compterai les yeux clos
          les pétales de la nuit.

          in Poèmes d'après, p.22


          Des feuilles, des mains jetées du ciel
          pour bercer
          notre entrée dans la nuit
          repriser
          secrètement le soleil
          aimer
          comme seuls les enfants savent.

          ibid p.52

         Tes yeux sont les tessons d'une fenêtre d'hiver
         que le givre recouvre tu grattes pour y voir au dehors la glace
         fondue le verre est froid la peau est lisse et bien fermée
         les grains de sable de ta peau, minuscules
         grains milliers de grains réunis dans un corps pour cette seule fenêtre
         tes yeux sont les tessons de la vitre du ciel
         éclatée dans la haute clarté d'un jour de décembre
         ténèbres sur tes yeux.

         ibid.p.14

Le poète se vit successivement, feuille salvatrice, tesson de verre, vitre éclatée du ciel et son lecteur, emporté et séduit, se métamorphose à sa suite, il sent, vibre, aime, souffre ou se réjouit. Il en émerge  étonné, parfois essoufflé, mais grisé d'images et d'alliances inattendues, de mots poignants, de gestes qui justifient une vie, le tout vécu et exprimé en plusieurs langues si besoin.
On perçoit aussi combien ont compté pour l'auteur la lecture approfondie de poètes de tout horizon, auxquels elle fait référence à nombre d'occasions.
L'originalité de cette voix séduit l'oreille par son ardente authenticité.

Il se trouve que je connaissais et appréciais Cécile A.Holdhan comme auteur de haïkus mais, qu'en achetant ce recueil chez Arfuyen, lors du dernier Marché de la Poésie, je n'ai pas réalisé qu'il s'agissait de la même personne. Je m'en réjouis depuis, doublement.

Il existe également, un ravissant petit livre d'elle,  Une robe couleur de jour, édité par les soins de Lydia Padellec, aux Éditions de la Lune Bleue, en français et en hongrois, en juin 2016, avec des aquarelles de Catherine Sourdillon. Je cite :

            Parfois j'efface
            les lignes de nos paumes
            pour y tracer des tiges de fleurs et d'herbes
            quelques cailloux clairs
            dans la lune pleine

            Parfois dans l'écheveau des veines
            je répands une source
            vive qui déborde le lit de nos mains,
            file explorer le continent
            de nos silences.

            in Une robe couleur de jour, Éditions de la Lune Bleue, 2016


Le texte, qui suit, rappelle la complexité des temps actuels. Le poète nous y invite à poursuivre notre marche, bêtes d'ombres certes, mais libres. Il tiendra lieu de conclusion.

           Solitude des seuils
           solitude des rives

           on marche
           sans l'étreinte du temps
           bêtes d'ombres mais
           libres.

           On marche
           dans le moût de la terre
           au flanc brisé des pierres
           chair brassée d'écume
 
           on marche dans des champs
           des forges
           désertées par le feu.

           On marche
           sous des rameaux
           aux graines d'amertume
           dans le sel de l'autan
           la couture des fleuves

           à l'horizon tranchant
           dans le bois du sumac
           des dunes.

           On marche dans les remous
           les cratères d'îles
           qu'aucune algue ne lie
           dans le miel de brèche
           dont la cire se trouble
           les fleurs sans éclat.

           On marche
           sur la toison rêche du monde
           son extrême relief de glace
           où la lumière aveugle
           et où on
           disparaît.

           in La route de sel ( Poèmes pour Emilia ) p.108/109

Bibliographie :
  • Poèmes d'après suivi de La route du sel, Arfuyen, 2016
  • Une robe couleur de jour, Éditions de la Lune Bleue, 2016
sur internet:

vendredi 2 décembre 2016

Paul de Brancion poème pour saluer l'automne qui fuit



         TU REVIENDRAS des feuilles mortes
         comme l'on rentre à la maison
         encore
         et le soleil caresse les ors
         de ces sols d'automne où le sublime
         s'attend à disparaître
         soudain
         il fera froid
         la nuit sera tombée
         et tout autour tu chercheras des yeux
         une présence disparue
         c'est ainsi que sans cesse
         ton chemin ne croisera plus le mien
         par le simple effet du sourire
                          du regard
         qui restitue en secret le bonheur
                          d'exister.

         in Le marcheur de l'oubli, L'oubli, Lanskine, 2006, p.83

Ce recueil de poèmes de Paul de Brancion, paru en avril 2004, s'accompagne de cantates profanes de Gilles Cagnard, enregistrées à l'Auditorium de Pigna en Corse, qui s'en inspirent.
Un nouveau recueil de l'auteur, Concessions chinoises,  vient de paraître chez Lanskine.


Bibliographie :

  • Le Marcheur de l'oubli, Lanskine 2006
sur internet :

vendredi 25 novembre 2016

Jean-Pierre Lemaire des traces blanches sur la route



         HIVER

         Les oiseaux tiennent le ciel par les coins
         derrière l'angle des fenêtres
         comme une nappe un peu tachée, à la couleur indéfinie
         qu'ils secoueraient avec leur bec d'un balcon supérieur
         pour en faire tomber les miettes de pluie
         mêlées à celles, invisibles
         noires, de leurs propres notes

         in Le pays derrière les larmes, Poèmes choisis, Le sel sur la langue, Poésie /Gallimard 2016,
         p.121

Ici, Jean-Pierre Lemaire décrit le monde avec des mots d'enfant émerveillé, des mots qui se font magiques sous sa plume. Profondeur, sensibilité et recueillement vont de pair dans sa poésie. Elle prendra également, de plus en plus souvent, des accents mystiques :

         C'EST TON ROI QUI T'ÉVEILLE

         Les souvenirs dont j'allais m'habiller
         attendent sur la chaise, à quelque distance
         Les tulipes visibles à travers le mur
         la forêt plus petite autour de la maison
         respectent ta Présence qui n'est pas du monde
         et maintient écartés comme deux murs d'eau
         les soucis de la veille et du lendemain
         Tu me parles avant la couleur du ciel
         l'odeur du printemps, ma propre conscience
         toutes mes connaissances de plus fraîche date
         tel un ancien ami – par ton seul silence

         ibid L'habit de noces, p.182



Il naît en 1948, à Sallanches, en Haute-Savoie, où il a des racines maternelles. Il fait son service militaire dans la marine et commence à publier de la poésie dans les années 80, avec le soutien de Jean Grosjean et Philippe Jaccottet. Il reçoit en 1999 le Grand Prix de poésie de l'Académie française.
Il vit aujourd'hui en bordure de la forêt de Fontainebleau, cette ancienne mer, dont certains poèmes gardent trace :

          La mer est venue autrefois jusqu'ici.
          Les éléphants de grès dans la forêt
          se souviennent d'elle, et la maison épaisse
          en garde le dépôt. Marin, tu apprenais
          difficilement le peu que tu sais.
          La nuit, quand tu dors dans la chambre du haut
          l'âme descend, traîne en bas comme une ancre
          autour de l'armoire aux tempêtes : c'est là
          qu'on a rangé ta casquette et ta veste
          avec le galon d'or qui noircit lentement.
          Tu retrouves alors cette profondeur
          de l'homme auquel on a beaucoup pardonné.
          Comment la conserver sous tes pieds le jour
          ne pas la perdre en descendant l'escalier ?
          Tu aurais enfin des oreilles pour entendre
          dociles aux leçons de la terre épuisée
          qui a déjà tout dit, tout répété
          et dont tu redoubles la classe en automne.

          ibid Le défaut de l'été p.221
    

         L'ÉVEIL DOUBLE

         L'âme au plafond y nage avec une autre
         qu'elle craint de froisser dans un faux mouvement
         Au  lieu d'explorer librement l'espace
         de faire craquer le cube de la chambre
         vers le ciel rond, les sapins invisibles
         elle doit partager précautionneusement
         la fin de la nuit avec un autre souffle
         deux yeux ouverts aussi dans le noir
         et ce doux bruit de laine qui rampe
         entre les hauts montants de son lit
         avant de pousser un petit cri humain

         ibid Album, p.161

Le Pays derrière les larmes, paru en février 2016 chez Poésie/ Gallimard, nous offre un vaste ensemble de son œuvre. Il s'ouvre sur quatre poèmes dédiés à ses sœurs et à leur enfance commune :

        
         PRÉLUDE

         Dans notre ancien jardin
         les enfants étaient grands
         Ils voyaient déjà des choses
         aux confins du feuillage
         qu'ils pensaient plus tard atteindre
         dans un seul élan
         et qui restent leur secret
         car l'ultime distance
         nous ne l'avons jamais franchie
         C'est nous aujourd'hui
         au souvenir des arbres
         qui sommes devenus petits

         ibid Scènes d'enfants, p.43

Ils se révèleront initiatiques, à la manière des contes.

         LE VENT DU SOIR

         Des génies habitaient à l'intérieur des arbres
         et sortaient le soir, quand il faisait grand vent
         par un trou noir dans un nœud du tronc
         où l'on ne pouvait passer que deux doigts
         Le jardin entier devenait leur domaine
         il n'était plus question d'aller dehors
         et nous suivions derrière la vitre, anxieusement
         les ravages de leur sarabande impalpable
         Le matin, le jardin était presque intact
         Il fallait se dépêcher, avec des brindilles
         et des bouts d'écorce tombés
         d'aller boucher le trou mystérieux
         Puis on touchait le tronc, à demi rassuré
         et l'on pouvait enfin jouer tranquillement

         ibid p.44

Je rapproche volontairement ce texte ancien du suivant, écrit à des années de distance. L'arbre stérile y fait une rencontre décisive, qui bouleverse sa vie et portera du fruit.

          LE FIGUIER STÉRILE

          Toi qui n'as jamais donné que des feuilles
          (et ce n'est même pas la saison des figues),
          voici que tu entends des pas s'approcher
          après ceux de tous les enfants déçus.
          N'est-ce-pas la visite que tu redoutais ?
          Il aura faim, sans doute, allongera la main
          et ne trouvera rien.
          Laisse-le faire, te maudire.
          Lui- même bientôt pendra comme un fruit
          à l'arbre sec, sur la colline hors de la ville.
          Attends quelques jours. Le nouveau prodige
          Qui aura lieu loin des regards,
          tu l'apprendras par tes racines.

          ibid Le Printemps des Hommes, p.346

Voici, selon moi, réunis les tenant et aboutissant d'une quête spirituelle, qui continue de transfigurer l'écriture du poète.

           ZACHÉE

           Tu n'as même pas frappé à la porte
           ( dans l'arbre, d'ailleurs, il n'y a pas de porte
           ou il y en a mille, et autant de fenêtres ).

           Tu as levé les yeux seulement, tu as dit :
           "Descends vite." Alors j'ai ouvert la maison
           et les gens affluent autour de la table.

           Les uns sont contents, les autres récriminent
           mais moi, je suis bien, mon cœur a changé
           et toi, tu souris parmi les convives.

           ibid Le Printemps des Hommes, p.348

C'est par Poezibao, à l'occasion de textes proposés par Marie-Claire Bancquart, que je découvre Jean-Pierre Lemaire, fin 2010.  La Dogana, réédite son tout premier recueil, Les marges du jour, en avril 2011 avec une belle post-face de Philippe Jaccottet, qui dit:

             J'entends là une voix totalement dépourvue de vibrato, miraculeusement accordée au monde simple, proche et difficile dont elle parle et qu'elle essaie calmement, patiemment de rendre encore une fois un peu plus poreux à la lumière. Avec une modestie de ton, une justesse, mais aussi une tendresse (sans ombre de sentimentalité ni de mièvrerie) que je n'avais plus entendues dans la poésie française depuis Supervielle, qui eût aimé infiniment ce livre."

          Les oiseaux décousent la nuit fil à fil
          Nous restons seuls dans l'ombre
          regardant les feuilles devenir vertes
          le lilas mauve, les toits rouges
          avec l'espoir secret de nous défaire au jour
          car l'un des fils, le plus ténu
          tient encore à notre cœur

          in Les Marges du jour, Les pas phosphorescents, La Dogana 2011, p.118

Parfois le ton se fait si proche de l'aveu ou du cri, qu'on voudrait l'avoir écrit. Ce recueil reste sans contexte et de loin mon préféré :
 
          Je suis
          ce cri d'enfant
          d'oiseau
          Ce nuage
          accroché dans les branches
          Je sors pour étendre
          le linge de la nuit
          d'une étoile à l'autre
          et j'oublie mes bras
          sur le plus haut fil

          ibid, Orphée posthume, p.48

          Derrière la brume
          fine de la page
          l'envers muet du monde
          le fantôme des vies
          passées sous silence

          Tu ne peux plus traverser
          l'infime frontière
          Tu écris seulement
          pour en suivre l'ombre
          et les révéler de ce coté-ci
          comme des perce-neige

          ibid À bouche close, p.25

À l'heure où s'installe l'hiver et sa grisaille, il est temps de guetter les perce-neige à venir.

Une toute dernière publication de l'auteur, L'armoire aux tempêtes, est parue chez Le Bateau Fantôme, en août 2016. Il s'agit d'une relecture de vie, écrite comme un dialogue entre un homme et le lieutenant qu'il fut autrefois, et suivie d'une post-face de Jean-Marc Sourdillon. Un étrange et troublant échange autour de ce qui aurait pu être un désastre.

Bibliographie:
  • Les marges du jour, La Dogana, 2011
  • Le pays derrière les larmes, Poésie/Gallimard, 2016
  • L'armoire aux tempêtes, Le Bateau fantôme, 2016
Sur internet:

  

vendredi 18 novembre 2016

Guiseppe Ungaretti j'écoute une colombe venue d'autres déluges



         PAREIL À SOI


         Va le navire solitaire
         Dans le calme de la soirée.

         Quelque lumière des maisons
         Au loin paraît.

         Dans l'extrême de la nuit
         La mer en fumée coule à fond.

         Reste tout seul, pareil à soi,
         Un bouillonnement qui se perd...

         Se renouvelle...
                                                     1925

         in Vie d'un homme (Poésie-1914-1970), Sentiment du temps, La fin de chronos, Poésie/Éditions
         de Minuit-Gallimard 2005, p.147, traduction Jean Lescure.

Par pettes touches, avec délicatesse et intensité, Guiseppe Ungaretti traduit sa présence sensible et attentive au monde.

        SEREIN

        L'été a tout brûlé.

        Mais que revienne un doigt d'ombre,
        Le coquelicot retrouve son sang,
        Et la voix qui s'égrène de la lune
        Propage les roseaux.

        Meurent la peur et la pitié.
                                                     1927

        ibid Songes et accords, p.162, traduction Jean Lescure


Guiseppe Ungaretti naît en Égypte, à Alexandrie, en 1888 et découvre le désert, lieu par excellence de l'absolu et de la contemplation, qui le marque à jamais.
Son père travaille à la construction de Canal de Suez. Il meurt d'un accident du travail et sa mère doit ouvrir une boulangerie pour survivre.
Il étudie par la suite deux ans à Paris, puis regagne l'Italie en 1914 pour s'engager comme volontaire dans l'armée et fait l'expérience de l'horreur de la guerre avec ses compagnons d'arme.

         VEILLÉE

         Une nuit entière
         jeté à coté
         d'un camarade
         massacré
         sa bouche
         grinçante
         tournée à la pleine lune
         ses mains congestionnées
         entrées
         dans mon silence
         j'ai écrit
        des lettres pleines d'amour

         Je n'ai jamais été
         plus
         attaché à la vie

                                  Cima Quattro, 23 décembre 1915

        ibid L'allégresse (1914-1919), p.38, traduction Jean Lescure


En 1919, il publie en italien Alégria di naufragi, son second recueil, où figure le long poème qui suit :
       
          LES FLEUVES

          Je m'appuie à un arbre mutilé
          abandonné dans cette combe
          qui a la langueur
          d'un cirque
          avant ou après le spectacle
          et je regarde
          le passage paisible
          des nuages sur la lune

         Ce matin je me suis étendu
         dans l'urne de l'eau
         et comme une relique
         j'ai reposé

         L'Isonzo en coulant
         me polissait
         comme un de ses galets

         J'ai ramassé
         mes os
         et m'en suis allé
         comme un acrobate
         sur l'eau

         Je me suis accroupi
         près de mes habits
         sales de guerre
         et comme un bédouin
         je me suis prosterné pour recevoir
         le soleil

         Voici L'Isonzo
         et mieux ici
         je me suis reconnu
         fibre docile
         de l'univers

         Mon supplice
         c'est quand
         je ne me crois pas
         en harmonie

         Mais ces occultes
         mains
         qui me pétrissent
         m'offrent
         la rare
         félicité

         J'ai repassé
         les époques
         de ma vie

         Voici
         mes fleuves

         Celui-ci est le Serchio
         c'est à lui qu'ont puisé
         deux mille années peut-être
         de mon peuple campagnard
         et mon père et ma mère

         Celui-ci c'est le Nil
         qui m'a vu
         naître et grandir
         et brûler d'ingénuité
         dans l'étendue de ses plaines

         Celle-là est la Seine
         dans ses eaux troubles
         s'est refait mon mélange
         et je me suis connu

         Ceux-là sont mes fleuves
         comptés dans l'Isonzo

         Et c'est là ma nostalgie
         qui dans chaque être
         m'apparaît
         à cette heure qu'il fait nuit
         que ma vie me paraît
         une corolle
         de ténèbres

                                                  Cotici, 16 août 1916

         ibid p.p. 58/59/60, Le port enseveli, traduction Jean Lescure

Ce n'est point là le langage d'un homme brisé par la guerre mais celui d'un être qui se nourrit à la source auprès de trois fleuves, auxquels il n'a cessé de s'abreuver et dont les eaux mêlées irriguent sa pensée. L'essentiel demeure: s'inscrire dans l'histoire en écrivant et témoignant de l'élan généreux de la vie. Évoquant cette expérience dans une note qui accompagne ce recueil, il écrit :

         "Il est devenu un homme mûr au milieu d'évènements extraordinaires auxquels il n'est jamais resté étranger. Sans jamais nier la nécessaire universalité de la poésie, il a toujours pensé que l'univers, pour être imaginable, doit s'accorder à la voix singulière du poète à travers un sentiment actif de l'histoire"

Vous aurez remarqué au passage la grande modernité de son écriture, brève, percutante et imagée à la fois, et sa disposition, comme étirée dans la verticale de la page.

          SONGES ET ACCORDS


                      Écho

         Pieds nus passant les sables de la lune
         Aurore, amour enjoué, tu peuples
         D'un écho l'univers exilé, et tu laisses
         Dans la chair des journées, sillage
         Pour toujours, une plaie voilée.

                                                  1927

         ibid Sentiments du temps 1919-1935, traduction Jean Lescure, p.149

                       SOIR

          Aux pieds des pas du soir
          Coule une eau claire
          Couleur d'olive,

          Jusqu'au feu bref et sans mémoire.

          À cette heure dans la fumée j'entends rainettes et grillons,
          Où tremblent tendres les herbes.

                                                   1929

          ibid Songes et accords traduction Jean Lescure, p.163

Toujours attentif à l'instant, aux êtres, aux humbles choses, au moindre son, au rien, il nous livre plus tard ce secret de poète vieillissant :

            SECRET DU POÈTE

           Je n'ai pour amie que la nuit.

           Avec elle, toujours je pourrai parcourir
           De moment en moment des heures, non pas vides,
           Mais un temps que je mesure avec mon cœur
           Comme il me plaît, sans jamais m'en distraire.

           Ainsi lorsque je sens,
           Encore s'arrachant à l'ombre,
           L'espérance immuable
           À nouveau débusquer en moi le feu
           Et le rendre en silence
           À tes gestes de terre
           Aimés au point de paraître, lumière,
           Immortels.

           ibid La Terre promise , fragments 1935-1953, traduction Philippe Jaccottet, p.254

Que Philippe Jaccottet soit son traducteur est un atout supplémentaire, je vous conseille vivement les deux articles parus à ce sujet sur Poezibao, dont vous trouverez plus bas le lien, ainsi que celui de Jacques Décréau, écrit pour La Pierre et le sel, en novembre 2012, et tant pis s'il m'est arrivé d'avoir par deux fois, sans le vouloir, choisi les mêmes textes. On ne lésine pas sur les joyaux de la poésie !

Entre 1952-1960,  se trouvent réunis sous le titre, Le carnet du vieillard, de petits textes brefs, dont ce dernier à l'image sereine du poète, qui clôturera parfaitement cette présentation :

           27

           L'amour n'est plus cette tempête
           Dans l'éblouissement nocturne
           Qui m'enchaînait naguère encore
           entre insomnie et délire.

           Il est l'éclair de ce phare
           Vers quoi le vieux capitaine
           avance, calmement.

           in Ultimes chœurs pour la terre promise, p.p.288/289, traduction Philippe Jaccottet

Bibliographie:
  • Guiseppe Ungaretti, Vie d'un homme, Poésie 1914-1970, préface de Philippe Jaccottet, Poésie/ Éditions de Minuit-Gallimard 2005
sur internet :


         
         
 


        

vendredi 11 novembre 2016

Sur les pas de Musset, George Sand et d'autres... à Venise

            

            Dans Venise la rouge,
            Pas un bateau qui bouge,
            Pas un pêcheur dans l'eau,
            Pas un falot.

            Seul, assis à la grève,
            Le grand lion soulève,
            Sur l'horizon serein,
            Son pied d'airain.

            Autour de lui, par groupes,
            Navires et chaloupes,
            Pareils à des hérons
            Couchés en ronds

            Dorment sur l'eau qui fume,
            et croisent dans la brume,
            en légers tourbillons,
            leurs pavillons.

            La lune qui s'efface
            Couvre son front qui passe
            D'un nuage étoilé
            Demi- voilé.

            Ainsi, la dame abbesse
            De Sainte-Croix rabaisse
            Sa cape aux larges plis
            Sur son surplis.

            Et les palais antiques,
            Et les graves portiques,
            Et les blancs escaliers
            Des chevaliers,

            Et les ponts et les rues,
            Et les mornes statues
            Et le golfe mouvant
            Qui tremble au vent,

            Tout se tait, fors les gardes
            Aux longues hallebardes,
            Qui veillent aux créneaux
            Des arsenaux.

            – Ah! maintenant plus d'une
            Attend au clair de lune,
            Quelque jeune muguet,
            L'oreille au guet.

            Pour le bal qu'on prépare
            Plus d'une qui se pare,
            Met devant son miroir
            Le masque noir.

            Sur sa couche embaumée
            La Vanina pâmée
            Presse encor son amant
            En s'endormant.
 
            Et Narcissa, la folle,
            Au fond de sa gondole,
            S'oublie en un festin
            Jusqu'au matin

            Et qui, dans l'Italie
            N'a son grain de folie?
            Qui ne garde aux amours
            Ses plus beaux jours?

            Laissons la vieille horloge
            Au palais du vieux doge,
            Lui compter de ses nuits
            Les longs ennuis.

            Comptons plutôt, ma belle,
            Sur ta bouche rebelle
            Tant de baisers donnés...
            Ou pardonnés.

            Comptons plutôt tes charmes,
            Comptons les douces larmes,
            Qu'à nos yeux a coûté
            La volupté !

            Alfred de Musset, in Premières poésies, 1828




Coucher de soleil sur La Salute, novembre 2016

 

                   Le soleil était descendu derrière les Monts Vicentins. De grandes nuées
            violettes traversaient le ciel au-dessus de Venise. La tour de Saint Marc, les coupoles de
            Sainte Marie, et cette pépinière de flèches et de minarets qui s'élèvent de tous les points
            de la ville se dessinaient en aiguilles noires sur le ton scintillant de l'horizon. Le ciel              
            arrivait, par une admirable dégradation de nuances, du rouge cerise au bleu de smalt;
            et l'eau, calme et limpide comme une glace, recevait exactement le reflet de cette immense
            irisation. Au-dessous de la ville elle avait l'air d'un grand miroir de cuivre rouge. Jamais je
            n'avais vu Venise si belle et féérique. Cette noire silhouette, jetée entre le ciel et l'eau ardente
            comme dans une mer de feu, était alors une de ces sublimes aberrations d'architecture que le
            poète de l'Apocalypse a dû voir flotter sur les grèves de Patmos quand il rêvait sa Jérusalem
            nouvelle, et qu'il la comparait à une belle épousée de la veille.

                    Peu à peu les couleurs s'obscurcirent, les contours devinrent plus massifs, les
            profondeurs plus mystérieuses. Venise prit l'aspect d'une flotte immense, puis d'un bois de
            hauts cyprès où les canaux s'enfonçaient comme de grands chemins de sable argenté.

            George Sand, in Lettres d'un voyageur, Nouvelle édition 1857, éditions Paris Michel
            Levy Frères, libraires, chapitre II, p.57

La Venise éternelle, que menace la mer, porte toujours en elle la magie séductrice, qui fit rêver des générations de peintres et de poètes.





Canaletto

 
Une plaque dans le quartier de La Salute rappelle Henri de Régnier, un autre amoureux de Venise, qui disait d'elle:
 

Car sinueuse et délicate
Comme l'œuvre de ses fuseaux,
Venise ressemble à l'agate
avec ses veines de canaux





 




 


 
 
Les photos incluses sont la propriété de Roselyne Fritel
 

sur internet:

vendredi 28 octobre 2016

Jean Debruynne un audacieux pionnier de la paix



       La première tentation

       " Dis à la Paix qu'elle nous foute la paix",
       dit la première tentation.

       Dis à la Paix qu'elle soit un sommeil.
       Dis à la Paix qu'elle ne soit plus ni morte ni vive,
       qu'elle ne brûle plus le regard de celui qui la porte.
       Dis à la Paix qu'elle soit aveugle et ne s'occupe de rien.
       Dis à la Paix que nous nous chargeons de tout,
       que nous parlerons à sa place.
       Dis à la Paix qu'il n'y a plus rien à dire.
       Dis à la Paix qu'elle éteigne son volcan.
       Dis à la Paix qu'il est tard, qu'il est temps qu'elle rentre chez elle,
       qu'elle aille ranger ses rêves dans l'armoire.
       Dis à la Paix qu'elle se taise,
       que son regard est indiscret à nous détailler et nous déshabiller.
       Dis à la Paix que son teint est pâle,
       qu'elle ferait mieux de rentrer et d'aller se coucher.
       Dis à la Paix qu'elle nous inquiète,
       qu'elle fait peur à tout le monde.
       Dis à la Paix qu'elle se contente d'être la frousse de la guerre,
       et qu'elle reste une lâcheté.
       Dis à la Paix qu'elle ne fasse pas de bruit,
       elle va réveiller les voisins.
       Dis à la Paix qu'elle n'aille pas se mêler de justice
       ses idées généreuses n'y connaissent rien.
       Dis à la Paix qu'elle peut dire n'importe quoi, tout ou le contraire.
       Dis à la Paix qu'elle peut prier, qu'elle peut défiler,
       se rassembler, écrire des hymnes et des discours,
       qu'elle peut décerner des prix et même se prostituer,
       mais avant tout, et surtout, qu'elle nous foute la paix...
       Mais la Paix était en nous comme l'arbre est dans sa terre.
       Même le silence se dressait pour nous interroger.
       Nous ne pouvions donc plus gagner la Paix
       comme on gagne son argent,
       comme on gagnait les guerres.
       La Paix ne partait donc plus d'un bon sentiment,
       elle brûlait comme une blessure.

       in Les Quatre saisons d'aimer , Les Presses d'Île–de–France, 2010, p.p.151/152

La seconde tentation prit alors la parole: "Dis à la Paix qu'elle ne soit que l'intervalle entre deux guerres". La Paix dut "ruser même avec elle-même, car la Paix établie n'est déjà plus que la paix des cimetières..." Vint alors la troisième tentation.

        La troisième tentation

        "Dis à la Paix qu'elle prenne le pouvoir",
         dit la troisième tentation.

         Dis à la Paix qu'elle décide à notre place, qu'elle parle à notre place.
         Dis à la Paix qu'elle arrange nos affaires, qu'elle règle nos questions,
         qu'elle signe nos assurances, qu'elle garantisse notre sécurité.
         Dis à la Paix qu'elle soit notre retraite.
         Dis à la Paix que c'est normal, que plus rien ne nous surprend,
         que rien ne nous étonne, que tout est monotone,
         qu'il ne se passe jamais rien, que la paix est vide de tout évènement,
         que nous avons l'habitude, que nous sommes soumis à l'ennui et à la fatalité.
         Dis à la Paix que nous avons l'habitude de nous soumettre,
         que nous lui obéirons comme nous avons obéi à la guerre,
         que nous sommes faits pour être dominés,
         que nous sommes pour l'ordre, celui de la guerre ou de la paix.
         Dis à la Paix que nous la subirons.
         Dis à la Paix qu'elle est notre quotidien, notre baiser de paix devenu routine,
         notre baiser de paix devenu anonyme et sans lendemain.
         Dis à la Paix que nous avons satisfait au rite et qu'il ne nous engage en rien.
         Dis à la Paix que nous paierons ce qu'il faut, que nous avons l'argent,
         mais qu'elle se charge de tout, que nous achetons toujours clés en mains,
         le service après-vente et l'entretien ;
         que nous avons horreur d'être dérangés, réveillés en pleine nuit ;
         que nous ne voulons pas rater ce soir la télé, ni dimanche le tiercé,
         ni les prochaines vacances...

         Mais la Paix est sans pouvoir sur la Paix
         Comment la Paix pourrait-elle s'accommoder d'un ordre prémédité ?
         Comment la Paix pourrait-elle  obéir autrement qu'à elle-même ?
         Que serait une Paix qui ne serait pas la nôtre ?
         N'est-ce pas toujours l'histoire de notre vie et de notre mort que la Paix raconte ?
         N'est-ce pas en nous qu'aime et désire la Paix du monde ?

         ibid p.p 155/156
 
"Entrer dans l'œuvre de Jean Debruynne, c'est entrer dans une spiritualité de la résistance" nous dit la quatrième de couverture :

          "Avec force et acuité, il disait de la poésie: "Tandis que maintenant la mondialisation ne cache
          plus se ambitions où tout doit devenir marchandise, la vie comme la mort, l'hôpital autant que
          l'école, l'Homme autant que les choses, c'est alors justement que le langage poétique cesse
          d'être un passe-temps pour devenir un acte de résistance."

Jean Debruynne naît à Lille en 1925. En homme de foi, il s'engage auprès du monde ouvrier, qu'ignore une grande partie de la société et de l'église.
Il choisit délibérément de travailler en usine, en tant que prêtre ouvrier de La Mission de France, jusqu'en 1953. Il sera, tour à tour, tôlier-formeur à la chaine puis valet de chambre.
Après la suppression par Rome des prêtres-ouvriers, il devient l'aumônier des Guides et Scouts de France, auprès de jeunes qu'il marquera profondément. (voir l'article du journal La Croix accessible par le lien indiqué plus bas).

Il découvre la force de la poésie avec Prévert, tandis que ses conversations avec Madeleine Delbrêl, assistante sociale à Ivry, lui enseignent l'obéissance au réel. Avec Jean-Louis Barrault, il découvre l'éducation par le jeu scénique.
Tout reste à créer, imaginer, inventer. L'écriture devient une arme pour celui qui lira, car "c'est celui qui lit qui fait vivre les mots. Son bouche à bouche est créateur. C'est lui qui souffle sa vie aux narines des mots. Celui qui lit ressuscite les mots."
Il écrira des spectacles, produira un grand nombre de jeux scéniques en particulier pour les Guides de France, ATD-Quart Monde, le Secours  catholique, l'AFAD, les clubs de l'Unesco et des congrégations religieuses.

Le 7 juillet 2006, il est présent au Liban avec des guides et des scouts pour la présentation d'un spectacle, écrit par lui à l'occasion des 7.000 ans de Byblos. Hospitalisé en urgence à Beyrouth il y décède. La guerre, qui éclate peu après, empêche de ramener son corps. Il est enterré sur place.


         Jours à couteaux
         Jours à couteaux, nuits de rasoirs,
         dans mon impasse aux désespoirs,
         c'est là que j'ai fait connaissance
         avec la Paix de l'Espérance.

         Je crois dans mes faiblesses,
         je crois dans mes haillons,
         et dans les papillons
         d'un désir qui me blesse.
         Je crois mes doigts gelés,
         le bleu de mon haleine,
         ma vie de bouts de laines
         et mes deux yeux brûlés.

         C'est là que j'ai fait connaissance
         avec la Paix de l'Espérance.

         Je crois dans mes silences,
         je crois dans mes oublis,
         et mes vieux ciels pâlis
         remontant de l'enfance.
         Je crois mon mot à mot,
         tous mes brouillards qui baillent,
         mes regards qui s'écaillent
         tout mon mal et mes maux.

         Jours à couteaux, nuits de rasoirs,
         dans mon espace aux désespoirs,
         c'est là que j'ai fait connaissance
         avec la Paix de l'Espérance.

         Je crois dans mes détresses,
         je crois dans la question,
         et dans l'hésitation
         me tirant sur sa laisse.
         Je crois mes escaliers,
         tous les seuils de mes doutes,
         le désert de mes routes
         et le flanc des cahiers.

         Jours à couteaux, nuits de rasoirs
         dans mon impasse aux désespoirs.

         Je crois dans mes rivières,
         je crois dans l'incertain,
         et les frileux matins
         maigres agneaux de lumière.
         Je crois au vieux veilleur,
         à ce guetteur d'aurore
         qui la nuit croit encore
         et voit un jour meilleur.

         C'est là que j'ai fait connaissance
         avec la Paix de l'Espérance.

         Je crois dans mes désordres.
         Je crois ma rébellion
         et la fierté du lion
         dont les éclairs vont mordre.
         Je crois dans mes exils,
         mes cris et mes errances.
         Je crois que l'Espérance
         est toujours de profil.

         Jours à couteaux, nuits de rasoirs,
         dans mon impasse aux désespoirs,
         c'est là que j'ai fait connaissance
         avec la Paix de l'Espérance.

         ibid p.p.158/159


En mai 2009, lui fut rendu un bel hommage, à l'Unesco. Devant un large public, fut jouée la pièce de théâtre présentée au Liban, l'année de sa mort.

Le poème, qui suit, évoque les pays du Proche-Orient, qu'il a aimés et leurs populations encore sous les bombes.

          Tant et tant

          Tant et tant que la guerre
          tient la Paix prisonnière
          penser est un affront
          et rêver un juron.

          Tant et tant que les bombes
          portent la Paix en tombe,
          le monde est un enfer
          et la justice aux fers.

          Tant que quelqu'un témoigne
          que la Paix meurt au bagne,
          je choisis le danger
          plutôt que me ranger.

          Tant que l'homme est à vendre,
          laissant la Paix en cendres,
          mon combat dira non
          aux raisons des canons.

          Tant que la Paix sur terre
          se paiera de se taire,
          je choisis de mourir
          plutôt que de pourrir.

          Tant que tueurs et traîtres
          servent à la Paix de maîtres,
          mieux vaut mourir debout
          que vivre à genoux.

          ibid p.163

L'association En blanc dans le texte, fondée de son vivant en 2000, et dont vous trouverez le lien plus bas, veille à transmettre aux jeunes d'aujourd'hui sa foi en l'espérance, l'engagement et la résistance pacifique dans un monde, qui a perdu ses repères.
Elle organise, chaque année, à partir d'un poème de l'auteur, un concours de poésie, couronné par un prix, qui s'adresse à de jeunes créateurs de 16 à 30 ans. Le texte proposé, cette année 2016, est celui-ci :

           Celui qui attend ne sait pas ce qui l'attend sinon il aurait rendez-vous.
           Celui qui attend est un veilleur.
           Il espère.
           Il refuse de ne plus espérer.
           C'est un subversif
           Le désespoir ne peut rien contre lui.
           Il espère justement parce qu'il n'y a plus d'espoir.
           Ceux qui se contentent d'attendre des trains, des métros ou des autobus
           ne savent pas ce que c'est d'attendre.
           Ils n'éprouvent que l'impatience.
           Ils n'attendent pas. Ils s'énervent.
           Il reste à apprendre le métier de guetteur.

           in Visages, Z'éditions - Debruynne 1991, p.12



bibliographie :
  • Jean Debruynne, Les quatre saisons d'aimer, Les presses d'Île-de- France, 2010
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