Port des Barques

Port des Barques

vendredi 25 septembre 2015

Quand Thérèse d'Avila rencontre Cervantès

Dans le cadre magnifique des ruines de l'abbaye de Landévennec, sur la presqu'île de Crozon, le metteur en scène et comédien, Antoine Juliens, mariait, les 10, 11 et 12 septembre dernier, des textes du Château intérieur de Thérèse d'Avila à ceux du Don Quichotte de Cervantès.
Une génération sépare ces auteurs mais ils se trouvent, l'un comme l'autre, sous la férule de l'Inquisition espagnole.

Cette démarche théâtrale, qui s'inscrit pour la sixième fois sous le vocable de "Verbe sacré", se veut un évènement culturel inédit. Elle met résolument en voix des œuvres d'inspiration profane et spirituelle, qui s'interpellent et frappent l'esprit par leur intelligence.

Thérèse, dans Le Château intérieur et le Don Quichotte  de Cervantès relisent leur vie à l'aulne de leurs rêves et dans un monde en pleine mutation à l'image du nôtre, où "les empires du savoir sombrent dans l'ignorance". Quand est-il de leur propre vérité alors que tout vacille?

Elle, s'adresse avec fougue et hardiesse à Dieu :
           
         Qui m'entend...sinon toi! Que rien ne m'empêche de t'aimer!

Lui, chevalier d'arrière garde, bataillant pour mériter les faveurs de sa Dulcinée, s'enfonce dans un monde chimérique :

         Aime d'un cœur captif, souffre ce cœur qui par amour de toi souffre tant de craintes...Chevalier je suis, chevalier je mourrai s'il plaît à Dieu!

L'une, Thérèse d'Avila, naît en 1515, dans un monde chamboulé par la découverte de l'Amérique et l'existence d'autres peuples sans Dieu, mais aussi dans un monde soumis au pouvoir grandissant de l'Inquisition espagnole. Celle-ci, délibérément placée sous le contrôle de l'État et non plus du pape, s'érige en juge et brûle livres, femmes, hommes et érudits sans distinction.
Une Inquisition, qui oblige Thérèse, en 1577, à réécrire peu avant sa mort, Le Château intérieur, fruit de son aventure spirituelle. Elle décède en 1582, Le livre est publié en 1588.

L'autre, Cervantès, né en 1547, meurt en 1616. La deuxième parution du Don Quichotte date de 1615. Son héros est un chevalier solitaire, qui se veut le héraut de sa dame et de la poésie:

        J'encours les solitudes et conjonctures pour sauver l'écorché et l'opprimé. (...) Ainsi sommes-nous les servants de Dieu sur terre, les bras séculiers de la Justice! (...)

        La poésie, Sancho, est une toute jeune fille, de beauté parfaite, que prennent soin de parer et d'enrichir d'autres jeunes filles, que sont les autres sciences. Se servant de toutes, toutes par elle doivent grandir! Ne crois pas que par vulgaire j'entends ici seulement gens du peuple, or quiconque est en ignorance, fût-il prince ou seigneur!  Le poète qui, de nature, se nourrit de l'art surpasse le poète savant de technique...L'art ne surpasse pas la nature, il la perfectionne. Et la nature qui se mêle à l'art, et l'art à la nature, formeront le poète parfait.

L'homme se raccroche à une chevalerie de l'esprit, aux valeurs du passé et guerroie, jusqu'à en mourir contre des chimères, faute de pouvoir s'adapter au présent.

Thérèse vit dans "l'aujourd'hui". Simple nonne, mais toujours sur les routes, elle affronte au quotidien le réel. Fondatrice d'une congrégation de femmes cloîtrées, elle bâtit dans toute l'Espagne des monastères. Ses filles, contraintes au silence, à la prière et la mortification derrière de hautes grilles, n'ont rien à craindre de l'Inquisiteur, mais trouveront-t-elles, toutes, l'Amour sublime? Atteindront-elles la septième chambre du Château? Thérèse les enseigne de sa propre vie spirituelle tout en courant, du nord au sud, l'Espagne catholique pour mener à bien ses projets. Se mesurant à toutes les difficultés, elle demeure toujours confiante dans le Seigneur mais en gardant les pieds sur terre, à l'inverse du chevalier errant.

Antoine Juliens par ce choix cherche à l'évidence à faire réfléchir. Dans une mise en scène très épurée, les acteurs sont bouleversants d'authenticité et donnent au texte toute sa force.
Cependant dans notre monde déchristianisé, soumis au pouvoir de l'argent et des lobbies, quelle place reste-t-il à l'idéal et à la foi, qui furent jadis des leviers? D'autant plus que, sous le couvert de religion, se répandent des idées extrémistes et totalitaires, qui anéantissent réflexion, libertés et culture.

Thérèse répond à nos interrogations et nos doutes, par quelques mots: "L'essentiel ici n'est pas de penser beaucoup mais d'aimer beaucoup" tout en rappelant à ses filles que "Dieu est dans les marmites"  et qu'il faut boire le réel jusqu'à la lie."

 Tandis que Don Quichotte se meurt, Thérèse prononce ces derniers mots : "Toute œuvre est belle, même petite. Des œuvres, des œuvres! Pas de tour sans fondation...posez de solides pierres! De vos demeures, grimpez au Château!

La passion des acteurs, l'inventivité de la costumière, les chevaux créés par un barbu silencieux et tout l'imaginaire que suggèrent les lumières, ont su transformer les ruines de Landevénnec en véritables murailles d'Avila. Une vraie rencontre spirituelle a eu lieu sous nos yeux, qui résonne encore de l'ardeur d'un "grand désir d'amour", auquel s'accorde parfaitement cette citation  du présentateur de la pièce: "Plus on Le trouve ailleurs, plus on reconnaît qu'Il était déjà là."


sur internet:

dimanche 20 septembre 2015

Le poème du jour: Le Monde bleu de Jean Bouhier

Revenu de son tour de Bretagne, Le Temps bleu reprend contact avec ses lecteurs, aujourd'hui, avec ce poème de Jean Bouhier, adressé par une fidèle lectrice.
Photo de Roselyne Fritel


        Le monde bleu

à Olive Tamari
      "N'oubliez pas qu'à sa naissance
        le monde était bleu"
        disait le poète
        et dans ce jour de lumière
        tout était bleu
        le ciel la mer
        les yeux des hommes et des femmes
        et les toiles lues
        comme messages des abysses
        entendues
        comme réponses des galaxies
        Pour quelle pêche
        Étaient tendus les filets?
        Qui saurait comprendre
        Les signes du temps
        Tracés sur la vague surgie?
        Rien ne partage l'horizon
        Et l'homme paraît étonné
        Des caresses d'un poulpe
        Regrette -t- il de ne plus être
        L'enfance qui décore le sable
        D'étoiles et de coquillages?
        Une marche obstinée
        Entre les roches du rivage
        Conduit le passager
        Les mains tendues
        Vers des mystères révélés
        Et le peintre surpris
        De tant d'amour et d'amitié
        S'aperçoit que le monde
        Vient de renaître aujourd'hui
        Bleu comme au premier jour

Jean Bouhier, né à la Roche sur-Yon en 1912, fait ses études de Pharmacie à Nantes et fonde à Rochefort sur Loire, en 1941, L'École de de Rochefort, une forme discrète de résistance, qui ralliera de nombreux poètes, dont Michel Manoll, Jean Rousselot, Marcel Béalu, René-Guy Cadou etc...

vendredi 4 septembre 2015

Si nous allions voir la mer...

 Si nous allions voir la mer en compagnie de quelques-uns de ses poètes bretons avec :

Victor Segalen (1878-1919). Né à Brest, il rêve "d'autres mondes" et devient médecin de la marine. Il embarque une première fois pour la Polynésie, où Gauguin vient de mourir. En 1908, il apprend le chinois à l'École des Langues orientales de Bordeaux, et prend un nouveau départ pour la Chine en 1909 avec pour projet d'entreprendre, avec des amis férus de découvertes, une grande expédition archéologique et géographique.
Sur place, il assiste à la Révolution d'octobre 1911. Il écrit Stèles, un "recueil à la chinoise" illustré de calligraphies, qui paraît à Pékin en 1912. Peintures, d'où provient le poème ci-dessous, est un recueil en prose, qui sera édité à Paris, en 1916. Odes, suivi de Thibet paraîtront par la suite.
Sa seconde mission archéologique révèle l'existence des grands monuments funéraires des Han. Il est sur le point d'atteindre le Tibet, quand éclate la guerre de 14, qui exige son retour en France.
Il accepte, en 1917, une nouvelle mission en Chine, à Nankin, dont il revient un an plus tard, très fatigué.
À l'Hôpital maritime de Brest, il voit, impuissant, mourir nombre de marins atteints de la grippe espagnole.  Épuisé moralement et physiquement, il s'installe, seul, dans un hôtel du Huelgoat, au centre du Finistère, fin mai 1919. Il ne rentre pas d'une promenade en forêt. Son corps exsangue est retrouvé avec une profonde blessure à la jambe, après trois jours de recherche. Il a 41 ans.

        Un jour large

        Un jour large, d'une étendue inquiétante : le ciel est
        double : le dessus et le dessus sont semblables et le sol
        manque à vos pieds. Déroulez donc tout d'un coup ce qui
        peut tenir d'espace entre vos deux bras; puis, ne bougez
        plus: il n'est rien qui doive changer dans cet horizon
        isotrope...

        Et pourtant, sous vos yeux, cela change de peau, de
        couleur et d'humeur: cela n'est rien qui s'humilie comme
        la route. Et pourtant, pénétré du soc des carènes, cela est
        lacéré par les filets, battu par les rames, habité par des
        êtres myriadaires comme des oiseaux dans le vent.
             Cela est plus vieux et fondamental que le continent
        solide : c'est la dormeuse, la pleureuse, la volubile mer
        dont on va dire le nom (que tant de voyageurs ignorent)...
        Mais, ni la mer du Golfe où trois journées mènent d'un
        cap jusqu'à l'autre – ni les eaux chaudes où les poissons
        filent comme des flèches et battent de leurs ailes libellules...
        Ni la Glacée, qui porte durant les mois d'hiver.
        Celle-ci n'est pas froide et n'est pas chaude; tiède juste au
        degré des larmes et de la pluie d'orage. Elle n'est point ici
        ou là. On la connaît tout d'un coup, devant soi, quand on
        espérait l'avoir fuie. C'est la mer de la Grande Nostalgie.

         (fragment  de Peintures)
in Les plus beaux poèmes sur la mer, anthologie de Yves La Prairie, éditions du Cherche Midi, 1993, p.91

 Xavier Grall, (1930-1981) naît à Landivisiau, en nord Finistère, devient journaliste, romancier et poète.

        Les Marins
                                             à Denise, à Gaby

        Les vieux de chez moi ont des îles dans les yeux
        Leurs mains crevassées par les chasses marines
        Et les veines éclatées de leurs pupilles bleues
        Portent les songes des frêles brigantines

        Les vieux de chez moi ont vaincu les récifs d'Irlande
        Retraités, usant les bancs au levant des chaumières
        Leurs dents mâchonnant des refrains de Marie-Galante
        Ils lorgnent l'horizon blanc des provendes hauturières

        Les vieux de chez moi sont fils de naufrageurs
        Leurs crânes pensifs roulent les trésors inouïs
        Des voiliers brisés dans les goémons rageurs
        Et luisent leurs regards comme des louis

        Les vieux de chez moi n'attentent rien de la vie
        Ils ont jeté les ans, le harpon et la nasse
        Mangé la cotriade et siroté l'eau-de-vie
        La mort peut les pendre, noire comme la pinasse

        Les vieux ne bougeront pas sur le banc fatigué
        Observant le port, le jardin, l'hortensia
        Ils diront simplement aux Jeannie, aux Maria
        "Adieu les belles, c'est le branle-bas"

        Et les femmes des marins fermeront leurs volets

                                                            (La Sône des pluies et des ombres)
 
in Les plus beaux poèmes sur la mer, Anthologie d'Yves La Prairie, éditions du Cherche Midi 1993,
p.171

Pierre Jakez Hélias (1914-1995) naît dans une famille de paysans pauvres du "Pays bigoudin", en sud Finistère. Il grandit dans un milieu bretonnant, passe une agrégation de Lettres modernes, exerce comme journaliste à Ouest-France. Romancier, il écrit en breton et anime des émissions de radio dans cette langue.  Traduit, son roman Le Cheval d'orgueil le fait connaître dans toute la France. Il est le co-fondateur du Festival de Cornouaille.

                      Branle

                      I

        Dans mes prunelles
        J'ai toute la mer en émoi,
        Des vagues jumelles
        Qui crèvent en moi.
                L'amour fragile
                Doit vivre au branle de la mer,
                Ma douce, mon île,
                Dans mes yeux ouverts.

                         2

         Mer, tu m'abuses,
         Tu viens au sable et tu repars.
          De charme et de ruse
          Qui dira la part!
                  D'espoir en peine,
                  Dans ma tête un branle est dansé
                  Devant vous, ma reine,
                  Pour un insensé.


                          3

         Le vent de grève
         Trempe mon cœur au sel marin
         Pendant que s'élève
         L'écho d'un chagrin.
                  Toute ma vie,
                  Dans mes yeux, au sein de la mer,
                  Ce n'est que magie,
                  Branle et doute amer.

                                                          ( D'un autre monde)

In Les plus beaux poèmes de la mer, Yves La Prairie, éditions Le cherche midi 1993, p.p. 147/148

Georges Guillevic (1907-1997) naît à Carnac, dans le Morbihan. Il n'apprend pas le breton, qu'on lui interdit de parler, et suis son père , un ancien marin devenu gendarme, dans des garnisons du Nord et d'Alsace. La lande et le granit restent au cœur de son écriture, même s'il mène toute sa carrière dans l'administration de L'Enregistrement.

        Est-ce que l'océan
        Dans ses profondeurs

        Possède autant de silence
        Que j'en ai en moi?

        Sinon, est-ce
        Pour se libérer de son bruit

       Qu'il vient sur nos côtes
       Faire tout ce tapage,

       Ravager ce qu'il peut
       Pour enfin s'affaler

       Comme sur un lit
       Fait de douceur?

in Du silence, aux éditions PAP&PM, Suisse, 1995.

René-Guy Cadou (1920-1951)  naît à Sainte Reine de Bretagne, en Grande Brière, un pays de marais situé en Loire Atlantique. Il a été le co-fondateur de l'École de Rochefort.

          L'aventure marine

          Sur la plage où naissent les mondes
          Et l'hirondelle au vol marin
          Il revenait chaque matin
          Les yeux brûlés de sciure blonde
          son cœur épanoui dans ses mains

          Il parlait seul son beau visage
          Ruisselait d'algues l'horizon
          Le roulait dans ses frondaisons
          D'étoiles et d'œillets sauvages
          Amour trop fort pour sa raison

         "Soleil disait-il que l'écume
          Soit mon abeille au pesant d'or
          Je prends la mer et je m'endors
          Dans la corbeille de ses plumes
          Loin des amis restés au port

          Ah que m'importent ces auberges
          Et leurs gouttières de sang noir
          Les rendez-vous du désespoir
          Dans les hôtels meublés des berges
          Où les filles font peine à voir

          J'ai préféré aux équipages
          Le blanc cheval de la marée
          Et les cadavres constellés
          Qui s'acheminent vers le large
          À tous ces sourires navrés

          La mort s'en va le long des routes
          Parfume l'herbe sur les champs
          Il fait meilleur dans le couchant
          Parmi les anges qui écoutent
          Les coraux se joindre en tremblant"

          Il disait encore maintes choses
          Où de grands cris d'oiseaux passaient
          Et deux feux rouges s'allumaient
          Sur sa gorge comme les roses
          Dans les premiers matins de mai

          On vit s'ouvrir les portes claires
          Les sémaphores s'envoler
          Et des ruisseaux de lait couler
          Vers les étables de la terre
          D'où l'homme s'en était allé

          Ébloui par tant de lumière
          Il allait regardant parfois
          La fumée courte sur le toit
          L'épaule ronde des chaumières
          Sans regretter son autrefois

          Car il portait sur sa poitrine
          Les tatouages de son destin
          Qui disent "soleil et bon grain"
          À tous les hommes qui devinent
          L'éternité dans l'air marin.
      
                                       (Poésie la vie entière, in Œuvres poétiques complètes, t.I )

in Les plus beaux poèmes de la mer, Anthologie d'Yves La Prairie, éditions Le cherche midi, 1993, p.p. 157/158
       
Hélène Cadou, (1922-2014) épouse du précédent, née à Mesquer en Loire-Atlantique, grandit à Nantes. Elle assurera toute sa vie la pérennité de l'œuvre de son mari, tout en poursuivant la sienne. Elle laisse une poésie sensible et délicate, qui lui a valu le Prix Verlaine, en 1990.
   
         Puisque là-bas
         Furent mes châteaux
         Mes nacelles et mes navires

         Puisque ce lieu me fut natal
         Toujours je reviendrai
         Sur la plage de Lanseria

         Puisque je fus la marraine
         De l'île qui nous fait face
         Et qui jamais ne pris la mer

         Toujours je reviendrai
         Vers ce village sombre
         Où les rêves sont blancs

         Où le sel dans sa fleur
         Garde les souvenirs.

         in Si nous allions vers les plages, éditions Rougerie 2003, p.29

Ce voyage initiatique, je m'apprête à le faire, ne m'en veuillez pas si Le Temps bleu fait une pause.


sur internet :

http://www.mesquerquimiac.fr/mouillagelanseria.html