Port des Barques

Port des Barques

vendredi 17 juillet 2015

Jules Supervielle, Le matin du monde

Voici venu le temps des vacances, celui des mises entre parenthèses, des ruptures et découvertes, des dépaysements et du renouveau. Le Temps bleu fait une pose, sans perdre de vue la poésie et ses poètes. Il reste bien sûr accessible par le lien habituel à ceux qui souhaitent le découvrir ou y revenir tout à leur aise.
En gage de retrouvailles, j'offre à vous tous, lecteurs, ce poème plein de tendresse et de fraternité de Jules Supervielle.

        Le matin du monde

                                                           À Victor Llona

        Alentour naissaient mille bruits
        Mais si pleins encor de silence
        Que l'oreille croyait ouïr
        Le chant de sa propre innocence.

        Tout vivait en se regardant,
        Miroir était le voisinage
        Où chaque chose allait rêvant
        À l'éclosion de son âge.

        Les palmiers trouvant forme
        Où balancer leur plaisir pur
        Appelaient de loin les oiseaux
        Pour leur montrer leurs dentelures.

        Un cheval blanc découvrait l'homme
        Qui s'avançait à petit bruit,
        Avec la Terre autour de lui
        Tournant pour son cœur astrologue.

        Le cheval bougeait des naseaux
        Puis hennissait comme en plein ciel
        Et tout entouré d'irréel
        S'abandonnait à son galop.

        Dans la rue, des enfants, des femmes,
        À de beaux nuages pareils,
        S'assemblaient pour chercher leur âme
        Et passaient de l'ombre au soleil.

        Mille coqs traçaient de leurs chants
        Les frontières de la campagne
        Mais les vagues de l'océan
        Hésitaient entre vingt rivages.

        L'heure était si riche en rameurs,
        En nageuses phosphorescentes
        Que les étoiles oublièrent
        Leurs reflets dans les eaux parlantes.

        In Gravitations, Matins du monde, Poésie/Gallimard, 1999, p.109/110

sur internet


       

lundi 13 juillet 2015

Moëz Majed, "Chants de l'autre rive"


La voix du jour nous vient de Tunisie. Le poète, Moëz Majed, présent à Sète, en juillet 2014, lors du Festival Voix vives de méditerranée en méditerranée, est l'auteur de ces Chants de l'autre rive, écrits en français et traversés d'un souffle épique.

        2

        Là-bas, sur une terre d'argile tiède, vit un peuple de rois.
        Gare à sa colère...

        Sans doute faudra-t-il, pour convier l'orage,
        De grands rituels et d'obscurs arcanes...
        Cultiver patiemment la colère des dieux...
        Rompre la retenue des ombres.

        Sans doute faudra-t-il quelque trahison.

        Ô toi corsaire triomphant des grandes rages du gisant,
        Laisse donc courir l'ombre fraîche de l'orgueil
        Sur nos steppes desséchées.

        Ô premières pluies après l'été!
        N'était-ce donc que de l'argile, cette peau que je croyais mienne?

        Ô pluies de poivre et d'oracles dans la gésine d'un peuple né,
        Colère et outrance...
        Et l'effroyable panique.
        Jadis la peur... demain l'enfance.

        La houle, en haute mer, se charge de colère.
        Elle brisera dans une heure l'orgueil du rocher.

        Et ici-bas, sur cette terre d'argile tiède,
        Misérable...
        Impassible mais fier, vit un peuple de rois.

        Forgerons des orages.

        in Chants de l'autre rive, 2ème chant, éditions Fata Morgana, 2013

La Tunisie est confrontée actuellement à une vague d'attentats, qui ne nous laissent pas indifférents. La tentation d'élever des murs de protection contre la barbarie grandit.
La poésie, qui ne connaît pas de frontières, n'en est que plus précieuse. Le Festival de Poésie, qui chaque année réunit, à Sète, en une grande famille, les poètes des rives de la Méditerranée et ceux d'horizons plus lointains, en est l'emblème. Longue vie à lui.
 
Moëz Majed est né en 1973, en Tunisie. Il est journaliste et poète, comme l'était son père, détenteur d'une riche bibliothèque arabophone. "Je suis le dépositaire de cette tradition familiale" dit-il.
Dans ce recueil, paru en 2O13, il essaie de capter et traduire "l'éphémère émotion" ressentie au fil des jours, durant la révolution de son pays, L'autre rive étant pour lui la rive à atteindre.

À Sète, interrogé par Gérard Meudon sur son choix d'écrire en français, il répond:
 
     Je ne sais pas pourquoi j'écris de la poésie en français, c'est un accident. Mon père écrivait en arabe classique. J'écris peut-être en français pour des raisons œdipiennes. J'ai pu constituer une identité en français, durant mes études, faites en partie à Lille. J'écris à haute voix et je suis davantage emporté par la musique des mots que par leur sens. Après ce livre, je suis resté sans écrire autre chose, durant deux ans.
 
À le lire ou l'entendre on pense parfois à la voix de Saint-John Perse dans Anabase mais aussi... à la grande poésie arabe, réplique-t-il.

        (...)
 
        Notre gloire est au grand jour!
        Notre grandeur est dans les rues!
 
        Mais bien des braves se sont soumis à la nouvelle caste des maîtres,
        Bien des braves ont concédé à l'orgueil son tribut d'allégeance.
        Et ils nous disent que ce n'est point de la traîtrise,
        Mais que là où va le désir du prince, germe l'honneur de l'obligé.
 
        (...)

        ibid 9ème chant
 
L'ensemble du recueil est magnifiquement illustré de calligraphies arabes de Nja Mahdaoui, qui ajoutent à la séduction de cette  voix.

Le  huitième chant est une invite et un prélude à de nouvelles rencontres poétiques en Méditerranée.
 
        8
 
        Heure bénie parmi les heures, celle où la clameur du
            large consent au silence son royaume,
        Celle où l'enfant cède à contrecœur au fil du sommeil, 
        Où l'on n'entend plus qu'un grillon solitaire et le
            grincement indécis d'une persienne mi-close.
 
        Dans le bassin de marbre blanc, l'eau retrouve son
           calme et plus rien n'effraie les créatures du fond.
 
        C'est l'heure de toutes les solitudes!
 
        Celles conquises de haute lutte dans la verdure inat-
            tendue d'un pays de soif,
        Celles qu'on enfouit telle gemme improbable dans
            la blessure encore vive d'une chair immémoriale,
        Et celles qu'on croyait à jamais perdues et qu'on retrouve
            soudain au beau milieu d'une foule qui gronde.
 
         Ô grandes solitudes de ces temps d'une autre race!
      
         Ce fut un cri.
         Un seul et unique cri sorti du cœur d'un olivier millénaire,
             remportant dans l'onde de son souffle inédit tout un
             ordre de choses finies.
 
         Oui, grande fut la méprise
         Et immense sera le tribut.
 
        Combien de temps, encore, l'outrage?
        Combien de fois, encore, faudra-t-il mourir?
         
         ibid  8ème chant
 
 
sur internet
 
 
 
 
 
 

mercredi 8 juillet 2015

Ana Blandina, pour une canicule (dernier épisode)

    Quand je me relevai, l'obscurité s'était faite compacte, on ne voyait plus la mer. On n'entendait plus que le clapotis sensuel, la respiration passionnée, presque excitante, presque effrayante, tout près. À seulement quelques mètres, sur le rivage, les ténèbres étaient interrompues par un tache blanche, allongée, par une sorte d'île couleur de cendres qui oscillait légèrement. Quelles nouvelles et aberrantes surprises m'étaient encore réservées? Quels prodiges non désirés se préparaient encore contre moi? J'avais du mal à distinguer quelque chose, même une fois parvenue tout près de la créature mystérieuse. Parce que c'était un être, un corps allongé et légèrement luisant, qui devait étinceler de façon aveuglante à la lumière, s'il était capable, dans les ténèbres qui l'entouraient, de conserver cette lueur d'opale hallucinante. Un être, certainement, une présence, même si je ne savais pas à quelle espèce il appartenait, quelque chose de souffrant et de désespéré qui, loin de m'inspirer de la crainte, m'attirait, me faisait ressentir une étrange affinité. Je sentais tout à coup que, pour moi, une grande découverte était liée à la connaissance de cette créature, que brusquement je dépendais de cette silhouette encore impénétrable, de ce destin encore inconnu. La lune apparut alors, sans que l'on s'y attende, avec des mouvements pressés, comme si elle avait pris du retard, illuminant tout soudain, embrassant tout d'un seul regard de son grand œil ouvert sur le monde. C'était un petit dauphin, mort, étendu  sur la plage avec une grâce infinie, la peau blanche comme de la fumée, la chair rose cendre délicatement détachée pour montrer soigneusement les organes bien ordonnés comme dans un moulage. Il était écartelé sur toute la longueur de son corps immaculé, mort depuis peu sans doute, car ses cellules conservaient l'apparence purificatrice de la douleur. Presque ineffable, sans odeur, à peine bercé par la mer qui le touchait à intervalles réguliers et ne se décidait pas à l'emporter. Je me tenais à coté de lui, et je le regardais, en proie à une prostration apaisante et qui m'illuminait. Il était beau, plus beau que la vie ne pourra l'être à tout jamais, et irradiait avec douceur ce mélange ambigu de fascination et de répulsion que donne la mort. Il était là, sur cette plage déserte, sur la frontière stricte entre l'eau et la terre sèche, se balançant en hésitant entre deux univers qui lui étaient désormais aussi étrangers l'un que l'autre; il était beau dans la mort, son dos blanc tourné vers les vagues qui l'avaient chassé, il portait à la terre inconnue, en une suprême offrande, ses entrailles déchirées. Quels cataclysmes marins avaient pu déterminer cette créature de la mer à leur préférer les secrets terrifiants de la terre? Je ne le saurais jamais, de même que je ne saurais jamais si la mer où j'allais devoir le remplacer, si la terre dans les profondeurs de laquelle il prendrait ma place, seraient aussi impitoyables envers les étranges hôtes que nous étions. La lune s'était élevée et, bienveillante, dessinait un chemin étincelant entre elle et moi: je comprenais, enfin. L'instant était plein d'une solennité limpide, presque musicale. L'échange d'otages se fit simplement, sans un mot, sans une larme. À la place du dauphin expulsé pour qui sait qu'elle mystérieuse révolte, la mer acceptait de m'accueillir. Je ne m'opposais pas. J'avançai sur la voie tracée dans l'eau et, ainsi que je le supposais, elle ne me laissa pas sombrer, elle se fit dense sous mes pas. Était-ce une preuve d'amour ou un nouveau et terrifiant prodige? Je ne me posais pas la question. C'était tout à la fois injustifié et réconfortant, mais j'avais confiance dans la logique incompréhensible et pourtant infinie à laquelle je m'abandonnais: je sentais en même temps chaque cellule de mon corps allégé et chaque atome de mon âme invisible s'apaiser, devenir dociles et dépourvus d'orgueil, somnolents, prêts à s'abandonner à la volonté d'une puissance impénétrable. Après tout ce temps, je ne ressentais plus aucune douleur et, pour la première fois, je ne m'étonnais plus. J'avançais lentement , sans me presser, sans émotions. Il me semblait que je marchais sur un miroir lisse et doux au toucher. Je ne pensais pas aux abîmes mystérieux, merveilleux et peut-être effrayants qui me permettaient si docilement de les fouler, de les traverser. Je ne me demandais pas de quelles représentations fantastiques je devais être le témoin. Je me sentais bien, je me sentais chez moi. Je sentais mes lèvres esquisser involontairement un sourire neuf, inconnu. Je marchais sur le sentier dessiné par la lune sur l'eau, et la pellicule huileuse de la lumière à la surface enduisait la plante craquelée de mes pieds qui, à chaque pas, faisaient entendre un clapotis léger et enfantin. Faites que je ne me réveille pas, priais-je, encore un peu, faites que je ne me réveille pas.
     Tandis que j'avançais, la lune devenait de plus en plus grande, incroyablement grande. Une porte. J'aurais voulu courir, mais mes gestes étaient lents, vagues et chaque seconde était un long bonheur. Faites que je ne me réveille pas, priais-je, encore un peu, implorais-je en souriant, faites que je ne me réveille pas... Et je m'entendis le dire encore longtemps alors que je savais que je ne le craignais plus...

in Les Saisons, L'été, –La ville qui fond, nouvelle d'Ana Blandiana, traduite du roumain par Muriel Jollis-Dimitriu, parue aux éditions Le Visage Vert en 2013, pages 115, 116, 117, 118.

Ainsi s'achève ce récit fantastique, ne manquez pas de découvrir par vous-mêmes les trois autres nouvelles de ce livre, L'hiver, Le Printemps et L'automne, qui sont de la même veine.
L'auteur dit à propos du fantastique: "Le fantastique n'est pas à l'opposé du réel, il n'en est qu'une représentation plus chargée de sens.

sur internet:
  •  sur La Pierre et le sel, en juin 2013, un article de Jacques Décréau à propos de la poésie d'Ana  Blandiana.

mardi 7 juillet 2015

Ana Blandiana, pour une canicule (9)

Je pleurais tout en nageant au travers de la masse visqueuse étincelante de couleurs, je pleurais en nageant avec désespoir, sans savoir si je pourrais arriver quelque part, s'il existait seulement un endroit où l'on pouvait arriver. Mais j'avais enfin compris que la matière fondue ne me souillait pas, que les couleurs n'osaient pas me toucher, que je n'étais pas devenue folle et que je n'avais pas disparu moi aussi, parce qu'ainsi en avait décidé la force maléfique qui avait dirigé cet épisode d'apocalypse dont elle m'avait élue, destinée à être le témoin. J'existais afin de pouvoir observer, j'existais afin de donner un sens à ce spectacle. J'étais le spectateur maintenu en vie afin d'applaudir aux prodiges et qui applaudit pour la simple raison qu'il a été gardé en vie. Mais je ne voulais pas applaudir. Je ne voulais pas être le spectateur émerveillé de ces cataclysmes splendides et écœurants. L'immense beauté qui me faisait pleurer d'admiration ces larmes ridicules me hérissait de douleur et d'une révolte impuissante. Ma seule chance était de tourner le dos à ce spectacle admirable de beauté dévastatrice, de ne pas le reconnaître, de m'éloigner, de l'oublier, de rompre tout sentiment à son égard, de ne pas l'admirer, de ne pas le haïr, de ne pas me laisser fasciner, de ne pas accepter la vie offerte avec tant de cruauté, de nager contre cette force que je ne comprenais pas, contre mon corps vivant qui ne m'écoutait plus, de nager, de nager. Je nageais de toutes mes forces sans savoir vers quoi je me dirigeais, en un ultime et définitif geste de refus; je nageais avec mes dernières ressources d'énergie cependant que mes yeux se fermaient, alors qu'un léger rougeoiement perçait encore au travers de mes paupières, et mon corps se sentait glisser, impuissant, vers le bas, vers les profondeurs inconnues de la matière.
    Je revins à moi sur la même plage. Je n'avais rien oublié. Le soir était tombé. Les algues paraissaient noires et les détritus dévastés offraient un profil porteur de sens, pour ainsi dire, mystérieux. La mer respirait lentement, avec quelque chose de coupable dans la façon dont elle ne semblait ne pas vouloir attirer l'attention, et renfermer un secret dans son flux trop régulier et prévisible. L'air se colorait, se condensant en un bleu intense. J'étais allongée sur le dos, les bras largement ouverts, mes muscles parcourus de douleurs cuisantes s'allongeaient à leurs extrémités et donnaient l'impression de s'écouler dans le sol par les bouts inertes de mes doigts et par la peau craquelée de mes talons; mes cheveux s'emmêlaient dans les éclats de coquillages, ils étaient pleins de sable et de minuscules coquilles d'escargots, ils gonflaient de temps à autre sous l'effet d'une rafale de vent, comme une voile effilochée qui serait encore capable de s'élever, mais non plus de mettre en branle le fardeau vivant qu'elle accompagnait; ma tête, comme détachée de mon corps, légère, reposait presque avec tendresse sur une boîte carrée, à moitié pliée et qui portait une étiquette indéchiffrable. De temps en temps une vague plus allongée arrivait jusqu'à moi, léchant avec un respect craintif la main qu'elle pouvait atteindre, mouillant le bout des mèches étalées jusque-là et les laissant recouvertes d'un sable fin presque invisible; parfois une vague touchait ma joue et faisait fondre le sel de mes larmes, puis s'enfonçait brusquement dans le sol avec une sorte de complicité suspecte. On commençait à apercevoir les étoiles, encore peu nombreuses et pâles, frêles, comme si elles étaient prêtes à renoncer à tout instant, à disparaître. J'étais allongée sur le dos, le visage tourné vers elles, vers l'immense vide dans lequel elles déversaient goutte à goutte leur timide scintillement, et je sentais la terre, avec ses mers et ses océans oscillant sur leurs grands fonds, tourner doucement , précautionneusement, craintivement, suspendue dans l'abîme, tout comme moi, tout juste accrochée, sur une plage, au-dessus de l'immensité qui m'attirait, dans laquelle je pouvais m'effondrer à tout moment, tomber sans espoir au milieu de ces étoiles inconnues. Je n'avais pas peur, je savais que ce serait une chute qui ressemblerait à un envol, mais sans le vouloir, fascinée et prête à m'élancer dans les nues, mes doigts se cramponnaient désespérément au sable, aux algues, aux détritus, à l'eau. Mes cellules, composées des mêmes éléments chimiques que les molécules de ces résidus, et de ces pierres, et de ces plantes, se sentaient solidaires ici et refusaient de me suivre... Mes cellules malades de fatigue et d'effort étaient envahies du désespoir qui à un moment donné avait été un état d'âme et, maintenant, était une sorte de plasma organique, une sorte d'humeur de tout mon organisme abandonné au dégoût et à la révolte, mais tout ceci était trop épuisant pour pouvoir les exprimer, pour pouvoir les libérer des tissus cachés où elles fermentaient. Je n'avais rien oublié. La stupéfaction continuait à se déposer, comme du marc de café, de plus en plus épais au fur et à mesure que chaque heure d'incompréhension s'insinuait en moi.

(à suivre)

in Les Saisons, L'été,  – La ville qui fond, nouvelle de Ana Blandiana, traduites du roumain par Muriel Jollis-Dimitriu, éditions Le Visage Vert, 2013, pages 113, 114, 115.

lundi 6 juillet 2015

Ana Blandiana, pour une canicule (8)

Une démence joyeuse orchestrait les cris déchaînés des passants qui se ruaient d'un coté à l'autre en se montrant les désastres, au milieu d'éclats de rire, avec les mains tendues, et cherchant sans cesse à voir un spectacle encore plus incroyable, encore plus total. Il n'existait pas de spectacle plus total que le spectacle offert par cette masse d'êtres qui semblait immune à la douleur, à la frayeur, à la mort même, inconsciente au point de transformer la déroute en jubilation. Et pourtant, beaucoup d'entre eux mouraient, à moins qu'ils n'aient découvert une autre modalité d'existence en dessous, recouverts par les vagues informes de la matière. Ils disparaissaient purement et simplement sans laisser de traces, sans désespoir, ils riaient, et leurs bouches ouvertes se remplissaient, du magma qui pénétrait partout, ils s'embrassaient, ils s'accouplaient, ils se laissaient tomber volontairement, avec des spasmes de plaisir et d'hystérie, dans cette tombe fluide et collective. Au-dessus d'eux, pendant une seconde, la vase bouillonnait et tourbillonnait, puis s'apaisait définitivement. Quels monstres allaient naître sur l'autre rive après ces copulations délicates et répugnantes, quelle sorte de créatures, adaptées à cette vase sans empreintes, à cette substance pâteuse apocalyptique, allaient apparaître afin de la peupler, comme des larves capables d'attendre des millions d'années pour donner naissance à une nouvelle faune, qui sait, à une nouvelle espèce humaine?...Les derniers survivants se dissolvaient comme des fantômes dispersés par la brise du matin. Leur chevelure commençait à se répandre, leurs mains s'allongeaient à l'infini, la chair glissait de leurs os restés debout un instant de plus avant de s'effondrer à leur tour dans l'océan visqueux. J'étais réellement suspendue à la contemplation de ce spectacle, loin de tout sentiment, j'étais prête à m'élancer au-dessus de lui. La ville avait probablement été construite en pente, car la matière fondue avait commencé à glisser, comme un grand fleuve qui s'écoule lentement vers on ne sait quels abîmes, entre des rives pas très élevées, et les anciennes maisons, elles aussi érodées et ramollies, étaient tacitement disposées à céder.
    C'est ainsi que je découvrais, tout en avançant, en nageant presque, au travers de ce paysage en voie de liquéfaction, la disposition bizarre de la ville, avec ses rues semblables à des rubans attachés au sommet de la colline de la cathédrale et flottant du haut vers le bas en une liberté symétrique. Étonnamment la cathédrale résistait encore – il est vrai que ses croix avaient fondu, et que ses tourelles s'étaient comiquement tordues –, malgré tout elle avait encore des formes, étranges, ridicules, certes, mais miraculeusement présentes au milieu de ce désert informe et presque silencieux. Pas pour très longtemps, évidemment.
    Même le ciel avait commencé à couler, liquéfié en bleu, en larges traînées de couleur qui ruisselaient sur tout le paysage. Comme répondant à un signal, sous cette averse, la cathédrale encore si vigoureuse commença à s'abîmer lentement, sans perdre son relief, abaissée par une trappe mystérieuse qui semblait avoir été activée par le poids de tout ce bleu qui venait recouvrir les dômes d'une cuirasse spectaculaire. Une fois cet ultime renoncement gratuit accompli, plus rien ne faisait obstacle à la plaine infinie et visqueuse dont j'étais l'ultime habitante. Je crois que c'est à ce moment que je me suis mise à pleurer. Ce n'était pas à proprement parler une souffrance qui se faisait jour dans mes sanglots de plus en plus incontrôlables et dans des larmes qui ne m'appartenaient plus. C'était une libération de mes nerfs crispés par le désir de faire quelque chose, de sauver quelque chose, une détente infinie, alors que rien ne pouvait plus être sauvé, et un immense regret pour toute cette fabuleuse beauté vide de sens.
    Le ciel s'en était allé. Il avait coulé sur la terre. Ou peut-être était-ce seulement la couleur qui le cachait. À sa place, on pouvait voir au-dessus de ma tête un immense vide, sans couleurs ni limites, un vide que l'esprit ne saurait concevoir et dans lequel le soleil flottait – comme un petit œuf de feu – dans le plasma vitreux, infini. Le crépuscule approchait. La fin d'une journée pendant laquelle la face de l'univers avait changé et qui se terminait calmement, avec la sérénité du devoir accompli. À la surface de la matière qui s'écoulait, lasse, le soleil apaisé se reflétait avec sagesse, on le voyait bien. Les couleurs que le jour avait dissoutes, annihilées, mélangées pour obtenir ce blanc horrible, les ombres les faisaient à nouveau apparaître, se distinguer les unes des autres, exister. La gigantesque steppe fluide les laissait jouer, courir, se cacher, se dévoiler à sa surface, troublée seulement par la respiration de la terre, et tout ce glissement de nuances autour de l'image du soleil reflétée dans la matière, autour du soleil qui se préparait à mourir en se dédoublant et en s'adoucissant, me comblait de sa beauté sans limites et sans retour.

(à suivre)

in Les Saisons, L'Été – La ville qui fond, nouvelles d'Ana Blandiana, traduites du roumain par Muriel Jollis-Dimitriu, parues aux éditions Le Vert Visage 2013, pages 110,111, 112, 113.

dimanche 5 juillet 2015

Ana Blandiana, pour une canicule (7)

L'univers ne disparaissait pas encore. Il ne faisait que se transformer. Les rues n'avaient même pas commencé. Elles n'étaient que légèrement humides, comme s'il venait de pleuvoir. À cause de la canicule, l'asphalte s'était ramolli. Comme tous les ans. Personne ne semblait s'alarmer de quoi que ce soit. J'attendais la suite avec une sorte d'excitation douloureuse. En moins d'une demi-heure les trottoirs avaient tellement fondu que les chaussures s'y incrustaient, refusant parfois de s'en extraire. Il était impossible de ne pas remarquer l'effort nécessaire pour avancer. Et pourtant les gens marchaient en s'arc-boutant avec le même naturel qu'ils avaient mis à se promener. Rien ne leur paraissait plus normal. Les murs des maisons commençaient  à s'infléchir légèrement, ils ondulaient imperceptiblement, les auvents s'inclinaient dangereusement. Les colonnes devenaient spirales et s'affaissaient vers le sol comme des câbles emmêlés. En une heure le paysage s'était  métamorphosé et aucun regard ne pouvait prétendre ne pas le voir. Évidemment, tous voyaient. Peut-être même comprenaient-ils. Manquaient-ils à ce point d'énergie pour être encore effrayés, ou bien ce qui se passait entrait-il dans leurs calculs, dont ils connaissaient le résultat d'avance? En tout cas, ils semblaient atteints d'une frénésie pour le moins étrange et déplacée. Ils pataugeaient presque gaiement, en essayant d'avancer et sans y parvenir, sans que cela ne les inquiète. De temps en temps ils tombaient et se relevaient, collants, sales, méconnaissables, mais avec une sorte de fierté bizarre d'avoir participé à cet étrange évènement. Ils en savaient évidemment bien plus que moi là-dessus. Une corniche trop inclinée au-dessus du trottoir finit par se détacher comme une grosse goutte, comme une immense larme visqueuse, opaque (je voyais pleurer la matière!) et surprit sous le coup pesant de sa chute deux personnes dont on put voir les corps immobiles et rigides quelques instants avant que la substance pâteuse et épaisse de l'asphalte ne les recouvre complètement. Leur disparition se perdit dans le vacarme irresponsable, le grand chœur de cris émus qui guettaient, le cœur au bord des lèvres, l'instant palpitant auquel un bâtiment imposant à plusieurs étages, qui semblait être l'immeuble des Téléphones, allait s'effondrer. Ils s'étaient rassemblés par centaines, par milliers tout autour, ne se ménageant que l'espace nécessaire à la vue, sans réfléchir qu'ils pourraient être écrasés sous la pression de son déferlement, et ils attendaient, les pupilles fascinées, le déroulement du spectacle. Le colosse de pierre et de marbre avait perdu ses angles et ses arêtes, il s'était adouci, il s'était arrondi en un écoulement presque invisible. Les fenêtres avaient commencé à perdre leur symétrie et s'inclinaient, attirées vers le bas par le courant secret, les unes d'un coté, les autres de l'autre, quittant les rangs, s'entassant, s'entrechoquant. Par l'une d'elles on voyait un étage entier onduler comme un harmonica, il était resté là, dans un flanc à l'intérieur du bâtiment qui conservait encore sa ligne verticale, bien que perdant toujours plus de hauteur, raccourci seconde après seconde. Aucun effondrement spectaculaire, brusque, ne se produisit. Tout se passa progressivement, lentement, on aurait pu dire que le palais s'abaissait en toute connaissance de cause, de plus en plus large, de plus en plus rond, il s'aplatissait avec la meilleure volonté du monde, il n'en resta plus qu'un monticule, un tumulus tout mou, une bosse, qui continua à se résorber doucement jusqu'au moment où, par une dernière aspiration, comme un soupir, elle fut définitivement engloutie dans le magma général. Un vacarme affolant accompagna ce spectacle inimaginable, un vacarme de hurlements, de sanglots, de notes aiguës, de syllabes disparates plutôt que de mots. Les sons paraissaient collés les uns aux autres, on avait de plus en plus de mal à les distinguer les uns des autres, des sons gutturaux, modulés avec difficulté, par des gosiers serrés. Je sentais qu'il se passait quelque chose de plus étrange et de plus effrayant que l'effondrement des murs et la fonte de la rue. Ces sons, que je ne réussissais plus à distinguer entre eux, n'étaient pas déformés par le vacarme, ne devenaient pas incompréhensibles à cause de leur superposition, non, ils naissaient comme ça, c'était absurde, incompréhensible. C'étaient les signes d'un bonheur désarticulé, c'étaient les signes d'une décomposition. Je tendais désespérément toute mon attention afin de comprendre malgré tout, afin de discerner quelque chose, mais quand je réussissais à isoler deux syllabes, la troisième s'évanouissait et détruisait la malheureuse signification que j'avais supposée avec une bonne volonté désespérée. J'écoutais et je concentrais toute ma lucidité, toute ma volonté, pour me convaincre que c'était impossible. Il faisait chaud, bien sûr, il faisait horriblement chaud, mais tout de même, il n'était pas possible que la parole, que le cerveau de ces gens se dissolvent comme les pierres, il n'était pas possible que les phrases perdent leur articulation, que les pensées deviennent extensibles et pendouillent mollement, il n'était pas possible que je ne trouve plus personne à qui hurler un avertissement, que jusqu'alors je ne pensais pas devoir donner moi-même.

(à suivre)

in Les Saisons, L'été – La ville qui fond, nouvelles d'Ana Blandiana, traduites du roumain par Muriel Jollis-Dimitriu, parues aux éditions Le Visage Vert 2013, pages 107, 108, 109, 110.

vendredi 3 juillet 2015

Ana Blandiana, pour une canicule ( 6)


L'air dans ma chambre était devenu dense, presque visible, brûlant, et sifflait comme une lame de couteau au plus petit geste, au plus faible mouvement. Je voulus prendre un livre sur l'étagère et mon bras s'éleva péniblement, comme s'il était dans l'eau, rencontrant une résistance invisible, mais évidente, une certaine adversité inédite et obstinée des éléments. Le livre lui-même refusait de se détacher des autres, et quand j'essayai de l'arracher, je me pétrifiai avec la main à demi-levée; collé à mes doigts, le livre ne s'était pas détaché non plus de la bibliothèque et s'étirait comme une pâte élastique, s'allongeait, une gomme molle et informe, une matière visqueuse. Fascinée, je tirais sur ce bout de pâte à modeler chaude qui, en s'allongeant, perdait sa couleur. Je tirais sans arrêt, avec une curiosité d'animal en chaleur, et je voyais les lettres de la couverture s'allonger, s'élargir, devenir de plus en plus fines jusqu'à ce qu'il n'en restât plus que quelques traces qui finissaient par disparaître elles aussi. Je crois que c'est à ce moment-là que la panique m'a envahie, à l'instant où j'ai compris que les lettres avaient définitivement disparu avant que je n'aie pu les lire. Horrifiée, j'ai commencé à replier, à dévider en une pelote absurde cette corde toute molle que j'avais déployée dans la pièce et qui, quelques instants plus tôt, était encore la pensée de quelqu'un. J'essayais de ranger dans la bibliothèque cette boule difforme, dans l'espoir absurde qu'en reprenant sa place elle pourrait également reprendre sa forme perdue de façon tellement inexplicable. Mais en poussant ce morceau de matière entre les livres, les autres volumes, qui semblaient encore tellement certains de leurs dimensions et de leurs angles, se laissèrent comprimer de façon fort peu naturelle, commencèrent à s'amincir, à s'étirer en hauteur pour faire place à la boule qu'ils avaient l'air de reconnaître, et ce geste de solidarité étrange n'était que le funeste début d'un phénomène absurde. Le mouvement imprimé par la pression de la main semblait se transmettre d'un livre à l'autre, d'une étagère à l'autre, tout comme un caillou jeté dans l'eau fait apparaître des cercles repoussés toujours plus loin. Et tout comme ces cercles quasiment immatériels, qui représentent le mouvement même de la matière, quand ils atteignent le rivage, disparaissent pour donner naissance à d'autres cercles mystérieux dans la direction opposée, qui semblent avoir une autre origine et un autre épicentre que l'impulsion initiale de l'eau – les ondes qui se propageaient vers le mur, une fois arrivés là, tout au bout, s'entrechoquaient et façonnaient d'autres épicentres, à partir desquels les cercles nouvellement apparus semblaient se diffuser de façon toujours plus absurde dans le matériau de plus en plus confus des livres. Toute la bibliothèque ne fut plus bientôt qu'une étrange masse visqueuse soumise aux lois qui régissent les fluides, et ce passage brusque et menaçant d'un état compact à un autre semblait plutôt se produire en rêve, que dans la vie que j'avais choisie avec tant de présomption et de superficialité. C'était terrifiant, justement parce que c'était incompréhensible. Était-ce une révolte de la matière ou bien la conséquence logique de règles que je n'avais jamais connues, ni même soupçonnées? J'étais comme ces héros de conte ridicules qui abandonnent leur jeunesse et leur vie éternelles pour revenir dans un monde qui s'est transformé entre-temps et dont ils ne se souviennent plus. De quoi ne me souvenais-je plus? Est-ce qu'il y avait dans ma mémoire, quelque chose qui, avec un peu de chance, pouvait être découvert et appliqué à résoudre l'énigme répugnante qui évoluait tout autour? Je savais où je devais chercher le bien et le mal et je ne m'étais jamais demandé ce qui se passerait si je ne les trouvais plus à la bonne place. C'est peut-être pourquoi je ne les avais pas cherchés non plus. Mais maintenant j'avais besoin d'eux. Il était impossible que tout disparût et se brouillât avant que je n'aie connu ce que je perdais. Impossible que tous ces livres, dont je savais qu'il suffisait de les ouvrir pour tout comprendre, disparussent d'un coup, avant de m'avoir transmis ce qu'ils avaient à me transmettre...
    La bibliothèque avait commencé à se répandre lentement sur le tapis, ou plutôt dans le tapis, car, semblable à une paisible étendue d'eau qui reçoit un affluent tranquille, le tapis absorbait la lave coulant de la bibliothèque en la mélangeant doucement et uniformément à sa propre substance pâteuse qui, sans qu'on ne distingue pratiquement aucun mouvement, augmentait insensiblement. Les ondes du lit elles aussi s'élevaient, sans hâte, mais de façon constante, en m'enveloppant souplement, comme un liquide un peu gras qui n'adhère pas. Il n'était pas encore décidé à me recouvrir, une certaine timidité, ou la circonspection, l'obligeait à se rider légèrement à l'approche de mon corps, il hésitait encore à passer sur moi, la surface épaisse et limpide du liquide reculait et faisait des bulles tout en cherchant à m'éviter. Mais il ne fallait pas que je le mette trop longtemps à l'épreuve. Ma stupéfaction et mon désespoir étaient tels que la terreur ne réussissait pas encore à m'envahir. Une curiosité mauvaise, dirigée surtout contre moi-même, me donnait un sentiment d'impatience malsaine, je voulais voir ce qui allait suivre, comprendre cet univers, au moins d'après la façon dont il disparaissait.

(à suivre)

in Les Saisons, L'été – La ville qui fond, Nouvelles, traduites du roumain par Muriel Jollis-Dimitriu, aux éditions Le Visage Vert, 2013, pages 104,105,106,107.

Ana Blandiana, pour une canicule (3)

Un troisième épisode de la nouvelle d'Ana Blandiana, L'été, La ville qui fond.

   C'était un matin enveloppé de cette lumière livide, de ces ténèbres diluées jusqu'au bleu par les reflets du soleil qui se trouvait encore sur l'autre rive. Le ciel trouble était peut-être couvert de nuages ou seulement des dernières traînées de la nuit. Il faisait assez froid, mais je ne me rendais pas compte si le léger frisson qui m'électrisait de temps à autre était dû à l'air frais ou simplement à l'attente fébrile qui flottait dans l'air et faisait trembler l'herbe frêle alors même qu'il n'y avait pas un souffle de vent. Les maisons avec leurs étages et les stores, leurs terrasses couvertes et leurs parasols, les maisons fermées et endormies ne s'accordaient pas avec cette atmosphère extraterrestre – ou peut-être trop terrestre pour elles, pour leur entendement – avec la lumière qui pour le moment avait cette nuance cadavérique propre au rêve plutôt qu'à la vie. La mer était presque immobile, tellement immobile que les vaguelettes qui s'agitaient doucement en touchant le rivage semblaient entraînées par une force extérieure et miraculeuse. De temps à autre, de plus en plus souvent, passait sur l'étendue grisâtre et calme un éclair à peine perceptible, étincelant, rougeâtre, une idée peut-être, ou bien juste une impression, comme une inquiétude. Le lever du soleil était tout proche. Et je me mis tout à coup à courir au bord de l'eau, vers le nord, là où je savais qu'il n'y a plus ni maisons ni tentes, là où je savais qu'il n'y a plus qu'un champ immense plein de résidus, et, un peu plus bas, la plage, elle aussi pleine des détritus de la mer, d'algues et de coquillages, de pierres polies et tranchantes, de méduses échouées et de bouts de bois pourri rejetés par des naufrages oubliés. je me mis à courir, et je courais de plus en plus vite, terrifiée à l'idée que le lever du soleil puisse me trouver sur cette plage labourée et nivelée avec soin, enrichie de sable étranger laborieusement transporté par camions, je courais comme si j'avais eu peur que le soleil me prît pour un émissaire de ces fenêtres verrouillées et de ces murs isolants.
   Sur environ trois kilomètres le rivage était désert et conservait, à coté des déchets provenant des hôtels s'élevant à chaque bout, un peu du caractère sauvage et libre propre au rivage éternel. Étrange, ce que l'on pouvait se sentir libre dans ce paysage désolant, au milieu des boîtes de conserves vides, des algues desséchées et des coquillages à l'odeur âcre dans leurs coques. C'était un chaos qui ne vous obligeait à rien, pas même à l'admiration – une tendre indifférence, un abandon amical. En apparaissant, le soleil découvrait, lui ôtant tout son mystère, ce paysage de décomposition joyeuse, il me le dévoilait dans toute sa laideur bienveillante, ce qui me calmait et me donnait un étrange sentiment de sécurité. À une vitesse étonnante par rapport à la très lente dégradation de l'obscurité jusque-là, une fois qu'il eut été trahi par l'horizon qui ne voulait plus le cacher, le soleil se laissa envahir par une impatience fébrile, il commença à s'élever avec une hâte évidente, on aurait dit qu'il récupérait des territoires qui ne l'avaient pas tenté jusqu'alors. Tout d'abord ç'avait été une calotte rousse aux ombres violacées, dépourvue d'éclat, puis un hémisphère d'un rouge intense qui essayait de briller, mais ne parvenait qu'à se consumer, comme un regard trop intense pour réussir à voir, et bientôt, finalement, ce fut un globe entier à la forme souple et incertaine, telle une membrane emplie d'un liquide qui ne serait pas capable de tendre uniformément l'enveloppe qui le contient. Pendant quelques instants il y eut même une lutte silencieuse entre l'horizon qui s'obstinait à garder un petit point de contact et cette sphère bien décidée, partie dans les hauteurs, et, tout en affrontant les forces contraires, l'horizon s'arc-boutait, ployait afin de se retenir dans un ultime effort, alors que la membrane arrondie s'allongeait au risque d'éclater à cause de la tension. Quand elle se détacha, la force de recul de l'effort fourni fut si grande que la sphère délivrée de cette étreinte, commença à monter en tournant sur elle-même à toute vitesse dans le ciel, de plus en plus certaine de la trajectoire que jusque-là elle ne semblait que deviner. Mais une nouvelle lutte commençait tout juste, d'un autre genre, plus fragmentaire, plus subtile. De fins voiles de nuages, fondus jusque-là dans le gris général, commençaient à se laisser entrevoir à l'horizon, passant sur la face du soleil, peu préparée à cette insulte, avec une sorte de timidité insolente. Parce que c'était bien le soleil, il n'y avait pas l'ombre d'un doute, bien que son visage pâle, plutôt mesquin, se reflétât en moi comme une découverte humiliante, comme une frustration. Il passait sans se défendre, sans même essayer de se défendre, d'un nuage à l'autre, il sortait patiemment de derrière un rideau, pour être rapidement absorbé derrière un autre, comme dans un jeu de cache-cache, un jeu en rouge et gris, sans rien de vraiment exaltant, sans émotion particulière. Et pourtant, comme si cela n'avait rien à voir avec ces chamailleries quelque peu pénibles, le jour se levait implacable et triomphant, dissimulant sa source, mystérieusement vainqueur.

(à suivre)

in Les saisons, nouvelles, traduites du roumain par Muriel Jollis-Dimitriu, aux éditions Le Visage Vert, 2013, pages 96/97/98
   

Ana Blandiana, pour une canicule (5)

Au fur et à mesure qu'elle augmentait, la chaleur faisait fermenter sans pitié la chair brûlante des coquillages, et les sécrétions liquéfiées des escargots, et la substance visqueuse des algues, noircie par la macération. Une puanteur coupable et agressive s'élevait sous le soleil triomphant, et lui, sadique, semblait orchestrer cette pourriture et illuminait les flaques formées par la gélatine des méduses et le sable souillé des écailles de poissons morts. Une puanteur victorieuse, triomphante, qui me parut tout d'abord s'élever de ce rivage à la sauvagerie minable et ambiguë, mais il me suffit d'essayer de m'éloigner de l'épicentre supposé de cette pestilence pour comprendre que l'odeur venait d'en haut, tout comme la chaleur de plus en plus insupportable, et que le soleil métallique, lançant sur le monde des flots de laves transparents, annonçait son déluge meurtrier par cette appropriation repoussante de l'air, par l'infestation de l'atmosphère. Je n'aurais pas dû me réveiller, je n'aurais pas dû chercher à retrouver cette acuité de mes sens révoltés. Je me hâtais de rentrer en moi-même, dans ma somnolente inexistence, mais j'avançais péniblement, arrachant avec effort mes semelles au sable devenu collant, visqueux, absorbant. Il me fallut un certain temps, il fallut que je prisse conscience que ma respiration commençait à devenir haletante, que mes forces m'abandonnaient pour que tout me parût, finalement, étrange et anormal. Certes, c'était la chaleur torride qui m'épuisait et m'enveloppait à chaque nouveau mouvement d'une membrane bouillante et trempée de sueur, mais il n'y avait pas que moi, le sable aussi semblait être en sueur, moisi et visqueux là où la mer ne pouvait l'atteindre. Jetant un coup d'œil en arrière, je vis la plage que je venais de quitter à travers l'air rendu vitreux par la chaleur; un magma étrange, les algues, les méduses, les coquillages et les détritus s'étaient fondus en une seule et unique pâte bizarrement colorée, qui brillait doucement et était animée de façon à peine perceptible d'une sorte de pulsation secrète, comme une respiration. Je ne comprenais pas ce qui s'était passé, ce qui était en train de se passer. J'essayais de me dépêcher et j'avançais le plus vite possible, arrachant chacun de mes pas à la morsure molle du sol, comme une ventouse brûlante. Mes semelles étaient imprégnées de cette substance inconnue, visqueuse, une substance qui semblait cacher la surface du sol d'une couche de plus en plus épaisse. Quand je fus près des maisons, je vis que leurs façades étaient humides, scintillant vaguement en couleurs au soleil, que les feuilles des arbres aussi avaient l'air d'être huilées, brillantes et collantes. Tout le paysage avait un éclat immédiat, dangereux, glissant. L'herbe semblait avoir été arrosée récemment, mais si fine, anormalement fine, une masse verte dans laquelle on ne distinguait plus les brins les uns des autres et sur laquelle, en marchant, je laissais des traces claires qui se résorbaient doucement, comme dans une pâte. En montant dans ma chambre, je sentis mes pieds s'enfoncer légèrement, imperceptiblement, dans le ciment, c'était presque agréable, et ils y laissaient des empreintes vertes, les traces de la pellicule verte et collante de l'herbe. Tout cela était trop inédit, trop impensable pour que je puisse ne serait-ce que prendre peur. Je suis entrée dans ma chambre, contente d'être revenue et de la retrouver inchangée, et je me suis étendue sur le lit, libérée de moi-même, et capable de m'élancer vers le sommeil.
    Mais ce n'était qu'une impression. Il me manquait cette sorte de douce indifférence transparente, j'étais trop emplie de visions et de sensations, d'idées et de pressentiments. Cette matière collante inexplicable, venue de Dieu sait où, était en train de sécher sur mes jambes et elle m'empêchait d'oublier les moments que je venais de vivre. Je n'étais pas prête pour le sommeil, c'est en vain que je m'étais imaginé que la voie qui y mène était libre à tout instant pour moi, c'est en vain que j'avais cru que, quoi que je fasse, j'étais au nombre de ceux qui sont doués pour le sommeil. Je l'avais quitté au petit matin pour rejoindre la vie, je ne pouvais le retrouver comme si rien ne s'était passé. J'avais osé me révolter contre lui, regretter le plus miraculeux des dons, souhaiter m'avilir et vieillir en échange d'une présence inconnue et éphémère. Voilà, j'étais présente. Les instants passaient au travers de mon être, je les sentais se déposer dans mes cellules, sur ma peau, mes cheveux. Le sommeil était devenu un rivage lointain, comme un paradis incompris, presque oublié. Je m'étais bannie volontairement, de moi-même j'avais abandonné le seul refuge qui me protégeait de l'univers incompréhensible et séduisant. Je sentais le soleil pénétrer dangereusement  au travers du toit surchauffé. Je connaissais un autre univers tout aussi apaisant, dans lequel je pourrais également disparaître en étant certaine d'en revenir.

(à suivre)

in Les Saisons, L'été, – La ville qui fond, nouvelles traduites du roumain par Muriel Jollis-Dimitriu, éditions Le Visage Vert, 2013, pages 101, 102,103, 104.

mercredi 1 juillet 2015

Ana Blandiana, pour une canicule (4)

D'ailleurs, de plus en plus souvent, d'entre les couches de nuages de plus en plus transparentes, la face du soleil réapparaissait toujours plus brillante, toujours plus impériale, avec de fines rides dessinées par des nuages extravagants, puis limpide, puissante, de plus en plus difficile à retenir et à supporter. Au début, l'œil pouvait l'envelopper du regard sans difficulté, ce n'était qu'une bille colorée en rouge cardinal, et puis progressivement les couleurs s'incendièrent, s'intensifièrent jusqu'à perdre leur nuance, pour devenir lumière universelle. Mais en attendant, pendant les répits entre chaque disparition, la mer était brusquement inondée d'un rose intense qui s'éteignait de façon tout aussi inattendue, pour laisser place au gris lui aussi accentué par comparaison. Tout s'était liquéfié, tout se déployait dans un même agrégat soumis à des flux incompréhensibles, mais laissant l'impression désagréable qu'une loi obscure menait le jeu. Une sorte de rivalité entre les fluides de différentes couleurs semblait se dérouler rythmiquement sur la surface, fluide elle aussi ,de la mer.
La lumière palpitante ressemblait à l'une de ces sources intermittentes au débit régulièrement interrompu, et s'écoulait comme une eau pourpre qu'un immense orifice invisible inspirait et expirait alternativement sans aucun bruit, répandant cette lumière et la rappelant à lui par des ordres muets. Et puis, une fois ce seuil dépassé, le soleil arrivait assez haut pour pouvoir se refléter entièrement et nettement dans la mer, et la mer le reprenait, l'accueillait en elle, le nourrissait, magnifiait son éclat de ses baumes magiques et bienfaisants. Le soleil céleste était terne et dolent, incolore et livide, à coté du soleil marin. L'œil s'opposait à l'un, avec pitié presque, mais était transpercé, défait, mis hors de combat par l'autre. Et pourtant, il y avait dans la présence étrange de ces deux soleils quelque chose de malsain, quelque chose qui ne pouvait pas durer, il y avait dans l'inégalité injuste entre les deux quelque chose de dangereusement prémonitoire et troublant. Leurs destins étaient contraires, leur présence simultanée illusoire. La réalité de l'un niait violemment celle de l'autre. Ce n'était pas une journée avec deux soleils que j'étais en train de vivre, mais un moment de rivalité féroce à l'issue duquel l'un d'entre eux devait être définitivement liquidé. Et je ne saurais jamais si c'était le vrai qui était resté en vie. Pourtant le résultat de leur implacable concurrence ne dépendait pas d'eux. Chacun évoluait selon sa propre loi. Chacun suivait sa propre destinée. Alors que le soleil céleste s'élevait de plus en plus éclatant, bien que de moins en moins chatoyant, de plus en plus objectif et triomphant sur le monde, le soleil marin se dégradait lentement et merveilleusement en une myriade de nuances liquides et diverses, frémissantes, changeantes, subjectives, elles s'unissaient et se séparaient, elles se mêlaient, elles essayaient de définir leurs limites, et elles périssaient en toute beauté, séparément  et fièrement. Le soleil marin s'éteignait tout doucement, c'était si beau, si douloureux qu'en le regardant, l'œil s'emplissait d'une grande larme colorée, venue au monde pour le pleurer et refléter ses couleurs. À travers elle je voyais la mer charitable et infatigable tenter de ramener sur le rivage les derniers flots de sang, en un geste pieux et affectueux, je la voyais, vague après vague, effacer au large les traces de la mort et disperser les preuves du crime. Moi, je soutenais le soleil mort. Celui des nuées m'était indifférent. Je ne comprenais pas son assurance. Je ne comprenais pas son désir de rayonner si crûment sur toute chose, sa façon d'arracher sans pitié les ombres douces et mystérieuses en laissant les objets à découvert, sans défense, ridicules et dénudés sous cette lumière atroce. Mon soleil marin avait péri en héros parce qu'il avait refusé de mélanger ses couleurs pour faire naître ce blanc impersonnel et impitoyable, cette lumière sans identité ni sentiments. combien de temps avaient duré l'agonie et l'ascension, le simulacre de lutte au cours duquel le soleil avait vaincu tout ce qui, en lui, était beau, émouvant et vulnérable? Une heure?
Une saison? Ou peut-être moins? En tout cas, suffisamment pour que le monde se soit radicalement transformé entre-temps. Quand je m'éveillai de ma contemplation, la plage autour de moi paraissait brusquement étrangère et hostile, humiliée que je voie son néant complet, sa lamentable barbarie faite d'ordures et de détritus, ses pauvres secrets percés à jour et devenus écoeurants.

(à suivre)

in Les Saisons, L'été, La ville qui fond,  Nouvelle, traduite du roumain par Muriel Jollis-Dimitriu, aux éditions Le Visage Vert 2013, pages 98,99, 100, 101