Port des Barques

Port des Barques

mercredi 30 décembre 2015

Pierre Reverdy en guise de voeux


                                   Beaucoup de sagesse...

            Quels souhaits formuler pour les hommes en ce moment où la folie
         et la brutalité se sont mises, une fois de plus, au premier rang?
            La paix n'est déjà plus qu'une feuille sans poids qui vibre et tourne
         au vent qui annonce l'orage.
            Quels vœux si ce n'est d'abord que leur intelligence et leur sagesse
         politique augmentent en raison directe des merveilleux et inquiétants
         progrès accomplis dans le domaine scientifique afin qu'ils cessent d'être
         pour eux l'angoissante menace d'une effroyable arme à double tranchant.
             Des vœux pour qu'ils soient préservés, par cette lucidité et cette
         force de jugement, du désordre et du chaos où semble les entraîner
         la perpétuelle et frénétique poursuite d'un nouvel ordre dont la
         moindre occasion permet de constater qu'il sera certainement et
         insupportablement pire que l'ancien.
             Et des vœux enfin pour que ne les abandonne pas la chance. Cette
         chance qui fait que le monde existe encore, malgré l'erreur et la
         sottise, les travaux et les peines dont il a eu à supporter la charge
         écrasante de tous temps.
              Mais, cette fois-ci, la chance de pouvoir bien sentir et
         comprendre que la responsabilité et les risques augmentent avec la
         puissance, et que le feu avec lequel il ne faudrait pas trop imprudem-
         ment jouer aujourd'hui est plus ardent que celui dont il fallait se
         méfier hier et qu'il faut plus que jamais savoir s'arrêter à temps.
              Et pour la France, ce sont, bien entendu, les mêmes, avec un peu
         plus de sévérité et de tendresse seulement.

                                                                              (Le Figaro littéraire, 29 décembre 1956)

in Écrits sur l'Art et sur la Poésie, Pierre Reverdy, Œuvres complètes, Tome II, Flammarion 2010, p.1.323

Le poème qui suit est également de Pierre Reverdy, il célèbre le passage de l'an et le lever de la lune comme cette photo prise de ma fenêtre le 24 décembre dernier.



      
         Fronton

         Le soir se dégageait des murs tournants
         Un long manteau traînait derrière
         Une voix douce le long des portes
         Et sans mélancolie
         On écoutait
         On attendait aussi
         La nuit
         Et le ciel nouveau qui viendrait
         D'un bout à l'autre du cirque l'air vibrait
         Et l'eau glissait sous la fontaine
         Au milieu de la place où naît le jour
         Quand l'horizon s'entr'ouve à peine
         De l'autre coté il y a des ombres qui s'en vont
         Des rumeurs qui s'élèvent au-dessus des maisons
         D'autres portes qui s'ouvrent
         Et les fenêtres boivent
         À la façade où coulent les rayons
         Enfin personne ne regarde
         Pas un seul ne fait attention
         À cette tête ronde et large
         Qui tourne et rit près du balcon

          in Œuvres complètes, tome II, Pierres blanches, Flammarion 2010, p.252

Bibliographie:
  • Pierre Reverdy, œuvres complètes, tomes I et II, Flammarion 2010
sur internet:
  • un article d'Hélène Millien à propos de Pierre Reverdy sur la Pierre et le Sel
 http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2012/04/pierre-reverdy-un-po%C3%A8te-mystique-%C3%A0-laube-du-surr%C3%A9aliste.html

vendredi 18 décembre 2015

Marie Noël, à l'approche de noël

                                                                    L'œuvre du sixième jour

                                                                                Racontée par Stop-chien à ses petits frères


   Dès que le chien fut créé, il lécha la main du Bon Dieu et le Bon Dieu le flatta sur la tête.
          – Que veux-tu, Chien?
          – Seigneur Bon Dieu, je voudrais loger chez Toi au ciel, sur le paillasson devant la porte.
          – Bien sûr que non! dit le Bon Dieu. Je n'ai pas besoin de chien puisque je n'ai pas encore créé les voleurs.
          – Quand les créeras-Tu, Seigneur?
          – Jamais. Je suis fatigué. Voilà cinq jours que je travaille, il est temps que je me repose. Te voilà fait, toi, Chien, ma meilleure créature, mon chef-d'oeuvre. Mieux vaut m'en tenir là. Il n'est pas bon qu'un artiste se surmène au-delà de son inspiration. Si je continuais à créer, je serais bien capable de rater mon affaire. Va, Chien! Va vite t'installer sur la terre. Va et sois heureux.
Le Chien poussa un profond soupir.
          – Que ferais-je sur la terre, Seigneur?
          – Tu mangeras, tu boiras, tu croîtras et multiplieras.
Le Chien soupira plus tristement encore.
          – Que te faut-il de plus?
          – Toi, Seigneur mon Maître! Ne pourrais-Tu pas Toi aussi, t'installer sur la terre?
          – Non! dit le Bon Dieu. Non, Chien! je t'assure. Je ne peux pas du tout m'installer sur la Terre pour te tenir compagnie. J'ai bien d'autres chats à fouetter. Ce ciel, ces anges, ces étoiles, je t'assure, c'est tout un tracas.
Alors le Chien baissa la tête et commença à s'en aller. Mais il revint.
          – Ah! si seulement, Seigneur Bon Dieu, si seulement il y avait là-bas une espèce de maître dans ton genre.
          – Non, dit le Bon Dieu, il n'y en a pas.
Le Chien se fit tout petit, tout bas, et supplia plus près encore.
          – Si Tu voulais, Seigneur Bon Dieu...Tu pourrais toujours essayer...
          – Impossible, dit le Bon Dieu. J'ai fait ce que j'ai fait. Mon œuvre est achevée. Jamais je ne créerai un être meilleur que toi. Si j'en créais un autre aujourd'hui, je le sens dans ma main droite, celui-là serait raté.
           – Ô Seigneur Bon Dieu, dit le Chien, ça ne fait rien qu'il soit raté pourvu que je puisse le suivre partout où il va et me coucher devant lui quand il s'arrête.
Alors le Bon Dieu fut émerveillé d'avoir créé une créature si bonne et il dit au chien:
           – Va! qu'il soit fait selon ton cœur.
Et, rentrant dans son atelier, Il créa l'homme.

N.B. – L'Homme est raté, naturellement. Le Bon Dieu l'avait bien dit.
Mais le chien est joliment content!

in Contes, éditions Stock 1994, p.p.81/82

Marie Noël – de son vrai nom Marie Rouget – est née à Auxerre, en février 1883 et a grandi au pied de la cathédrale dans une famille cultivée, entre un père incroyant et une mère très pieuse. Elle restera "vieille fille", selon le terme de l'époque – et à son grand regret. Sans jamais quitter sa ville de province, elle écrira, sera lue et admirée par des écrivains de sa génération aussi différents que Mauriac, Colette ou Montherlant. Elle s'éteindra à l'âge de 84 ans, en 1967.


         D'aucuns s'étonnent de mon chant sombre à cause de mes jeux gais et de mes candides
         allégresses.
         N'ont-ils jamais contemplé le miracle de la rose de Noël?
         La rose de Noël triste et sans fleur toute l'année. 
         La rose de Noël qui s'appelle Ellébore –Mélancolie – et serre dans sa racine un poison noir. 
         Mais quand vient la Noël, par une grâce de Dieu, elle sort du  gris de l'hiver
         et des  feuilles sombres, comme autant de petites bougies allumées.
         Et de sa blancheur merveilleuse, elle éclaire le berceau de l'Enfant Jésus.
         Je suis ainsi, noire, et, parfois, lumineuse par grâce. Et j'ai un nom qui le dit bien:
                                                    Marie Noël
         Marie (mara), l'amertume mortelle de ma racine.
         Noël, mon miracle, ma fleur de joie.
        
         Notes intimes, Stock 2008, p.195
 
On l'a longtemps présentée comme le chantre de la piété et de l'abnégation, alors que le feu du désir n'a jamais cessé de crépiter sous la braise des apparences et qu'elle n'a jamais mâché ses mots dans ces entretiens à voix haute avec le Seigneur que sont ses poèmes.

         Ma fille d'où reviens-tu ?

         "Ma fille, d'où reviens-tu?
         – D'un lieu pauvre où j'ai vécu.

         – As-tu mangé ton content
         Ma fille, et passé bon temps?

         – Père, alors il se trouvait
         Que le temps était mauvais.

         – Qu'as-tu dit, or, qu'as-tu fait?
         – Rien, Père. Je vous aimais.

         – As-tu, chez les gens d'en bas
         Trouvé place? – Presque pas.

         – Ma fille aimas-tu d'amour?
         – Oui, Père, un seul, pour toujours.

         – En échange, t'aima-t-on,
         Ma fille? – Oh! non, Père, non!

         – Sans doute alors pleuras-tu?
         – J'ai souri tant que j'ai pu.

         – Entre. Chez moi sont taris
         Tous pleurs et tous maux guéris.

         Hors d'ici le mauvais temps!
         Ici, le bonheur t'attend.

         Entre en fête et chante en chœur
         Avec tes frères et sœurs.

        Tu n'auras plus le cœur gros.
        Chante!  – Je suis lasse trop.

        Faites faire un lit. Dedans
        Je dormirai très longtemps.

        Pendant sept ans et pendant
        Sept ans encore et sept ans,

        Sans souci dans mon sommeil
        De la lune et du soleil.

        – Mais si, pendant que tu dors
        Ton ami vient du dehors?

         S'il voit ton cœur? S'il le voit
         Beau pour la première fois?

         Si le prend l'amour de toi?
         – Père, alors éveillez- moi.

        – Mais plutôt s'il cherche ailleurs
        Qu'en toi son ciel le meilleur?

        –Donnez-le-lui, Père, mais
        Ne me réveillez jamais."

        in L'œuvre poétique, Chants des Temps irréels, Stock 1975, p.p.543/544/545
    
Elle intitule Psaumes ou Chants la plupart de ses textes, et elle en est prolixe, mais son exigence envers la poésie reste constante, en témoigne ce texte, intitulé Le Travail, paru dans ses Notes intimes, chez Stock, édition 2008 p.p. 302/303 :

                   Le Travail

    Un chant m'est né. Un cœur qui bat...un mouvement de mots, de syllabes qui, lointainement ébranlés, se groupent soudain comme une procession ou une danse sans me demander ordre ni conseil.
     C'est ici que j'entre en besogne. Ici, que commence le jeu difficile: saisir le rythme, le fixer – sans l'arrêter – dans sa vie la plus libre, la plus pure, en le dépouillant de tout ce qui pourrait couper ou embarrasser sa ligne de vol.
     J'applique alors la règle d'or que mon père m'a donnée: "Ce que tu as dit en dix mots, tâche de le dire en sept. En trois, si tu peux."
     Je me rappelle le précepte que mon parrain, Périé, me rapporta d'Hésiode :
     "La partie est parfois plus grande que le tout."
     Et je m'obéis à moi-même:
     "Laisse aux paroles leur silence."
     Alors je biffe, rature, efface sans miséricorde. Tous les exercices de l'ascèse : sacrifice, retranchement, abstinence, mortification, clarification, purification, simplification me donnent le chemin et la discipline.
  
       Quand, ligne par ligne, phrase par phrase, mot par mot, le poème enfin semble arrêté entre son  commencement et sa fin, je le jette aux oubliettes pour y mûrir en patience.
       Trois mois passent... six mois...un an... davantage. Puis, un jour, il me rappelle, je lève le sceau. Il m'apparaît avec ses notes fausses, ses taches criardes.
       De nouveau, la voie purgative. Je corrige, je supprime une strophe – même jolie –  une image – même plaisante – Je change le son d'une syllabe, je déplace un accent.
       Je tends de plus en plus à dévêtir le mouvement, à laisser l'émotion nue, à réduire, de proche en proche, l'expression multiple à l'unité.
       Puis, je remets le poème au cloître. De nouveau, je le perds de vue.
       Une fois, trois fois, sept fois, à longs intervalles, je le reprends, je le retouche tant que son superflu gêne son nécessaire.
       Jusqu'au jour où je le revois dans sa nudité natale. C'en est fait. Elle est là, l'œuvre.
       Alors, je retrouve la joie de la première rencontre.
       Il ne m'est arrivé que bien rarement de reconduire une œuvre jusqu'à sa pureté primitive.
       Peu de réussites, beaucoup d'échecs.

Ainsi nous émeut encore la nostalgique ritournelle et sa légèreté invite à chanter à l'approche de noël.

          Chanson sur le tard

           Au Printemps j'avais trois amis
           Un dans le bois, un dans le champ...
          – Au printemps j'avais trois amis –
           Et l'autre au milieu du pays.

           Les ai cherchés venant l'Hiver
           Loin dans les bois, loin dans le champ,
           Les ai cherchés venant l'Hiver
           Où fuit le jour, où l'an se perd.

           Les ai cherchés venant le soir
           Tard dans le bois, tard dans le champ,
           Les ai cherchés venant le soir,
           De lieux éteints en lieux plus noirs :

           Le premier est fol devenu
           – Où dans le bois? Où dans le champ? –
          Le premier est fol devenu
          Il s'est égaré les pieds nus.

          Le deuxième est mort devenu
          – Où dans le bois? Où dans le champ? –
          Le deuxième est mort devenu
          Sous terre ni vu ni connu.

         Le troisième est vieux devenu
         Plus que le bois, plus que le champ,
         Le troisième est vieux devenu
         Et s'en va branlant et chenu.

         À sa porte je l'ai cherché
         – Au loin le bois! au loin le champ! –
         À sa porte je l'ai cherché
         Sur la place autour du marché.

         Mais il a, par le temps qu'il fait,
         Gris dans le bois, gris dans le champ.
         Mais il a, par le temps qu'il fait,
         Oublié tout ce qu'il savait.

         Et ne saura plus jamais,
         Plus dans le bois, plus dans le champ
         Et ne re-saura plus jamais
         Que pour sa mie un cœur avait.

         in L'œuvre poétique, Chants légendaires, Stock 1975, p.p.581/582

        Bibliographie:
  • Contes, Stock, 1994
  • L'œuvre poétique, Stock, 1975
  • Mon Dieu, je ne vous aime pas, Foi et spiritualité chez Marie Noël, de Benoît Lobet, Stock, 1994
  • Notes intimes, Stock, 2008
      sur internet  :




 

vendredi 11 décembre 2015

Les livres de la semaine: l'histoire d'une quête




        Je suis toujours ému lorsqu'on me dit que tel ou tel de
        mes livres a aidé à passer un cap difficile, une sale période.
        La poésie ne soigne rien, mais elle peut ouvrir sur une
        forme de communauté ou de partage. Et ce d'autant plus
        fortement que le poème vise la part la plus muette et la plus
        solitaire de chacun. Découvrir que je ne suis pas seul dans
        le sombre, oui, cela fait du bien, même si cela ne change
        rien à la souffrance, la solitude, la tristesse, de fait .Encore
        une fois, juste un écart, et de l'air un peu frais qui rentre.

        Antoine Emaz in L'Inquiétude de l'esprit ou pourquoi la Poésie en temps de crise, Éditions Nouvelles Cécile Defaut, 2014, p.191

Je partage l'émotion exprimée par Antoine Emaz à l'écho éveillé par ses poèmes. Quand un lecteur du Temps Bleu réagit à propos d'un poème ou d'un auteur, c'est l'existence même du blog qui s'en trouve justifiée.

Je vous propose, aujourd'hui, de partager un florilège de mes lectures de la semaine, qui traduisent la quête de l'Autre, inhérente à la nature humaine. Un Autre qui la dépasse et qu'elle ne sait comment nommer.

Le livre évoqué plus haut, – L'inquiétude de l'esprit ou pourquoi la poésie en temps de crise? – mérite d'être savouré chapitre après chapitre. Les auteurs conviés à répondre à cette question d'actualité tels Antoine Emaz, Marie-Claire Bancquart, Jean-Pierre Lemaire, Claudine Bohi et d'autres, l'abordent sous des angles très différents.
Claudine Bohi a choisi de le faire sous forme d'un très long poème, particulièrement émouvant, dont voici un extrait:

            (...)

          tu sens
          les mains du monde

          obscurément tu les prends

          ton ventre
          les touche
          de l'intérieur

          il les appelle
          avec des mots
          d'avant eux-mêmes

          des mots d'avant
          ce quelqu'un là
          qui tourne près de toi

          et qui s'éloigne

          qui revient toujours
          et qui porte parfois ton nom

          tu ne le sais pas
          tu ne le vois pas

          tu le connais

          maintenant ça parle neuf
          derrière
          et en dessous

          tu ne saisis rien
          tu ne comprends pas
          tu musiques ta lèvre

          elle berce le silence

          elle le berce
          longtemps

          c'est de l'amour qui vient
          avec son infinitif chaud
          sous la langue

          dans ce nid de paroles
          oui là
          où tu mélanges la vie avec toi

          (...)

          Claudine Bohi in L'inquiétude de l'esprit ou pourquoi la poésie en temps de crise? éditions Cécile Defaut, 2014, p.p.256/ 257

Un autre des recueils du même auteur, On serre ses Mots, paru en 2013, a retenu également mon attention. En exergue, cette phrase d'Antoine Vitez: Mon corps est fait du bruit des autres.
J'entends Le bruit des autres comme la rumeur intime, qui émane de l'écriture d'un autre, se mêle à notre souffle et l'élargit à la dimension de notre désir.

        
         du bout des doigts
         on ose
         s'inventer

         on ne sait pas qui vient

         seulement les mains
         pour lisser la peau

         seulement

         à peine une certitude

         à peine une lenteur
         qu'on brise


         ce rite d'un homme
         avec une femme
                 

         la nuit alors
         pousse son devenir

         gomme
         ce qui fut là

         et qui n'appartient pas



         oui c'est un geste de paroles

         c'est un autre alphabet
         plus sourd
         et plus profond

         les mots
         font leur appel plus large

         plus vaste

         une quiétude se débat encore
         une force


         nous cheminons les doigts
         vers

         Claudine Bohi in On serre les mots, Le bruit des autres 2013, p.p.33,34,35



                                  *


         Quelque chose annonce qui vient
         C'est d'abord plein abondant et généreux
         Une brise avec vigueur soulève les feuillages
         Pas les mains qui n'osent mais un vent
         On lève les yeux aux sommets
         Surveiller l'encre se répandre noire
         Dessus la montagne on en connaît le sens
         Un feu celui d'une émotion vive
         Court dans la plaine on espère l'eau
         Nous savons nous de quoi nous parlons
         Bien que nous soyons sans aucun désir
         Autre que ce charme qui fait bégayer

         Jean de Breyne, in Épars, Propos2 éditions 2015, p.9

Ce beau  poème de Jean de Breyne ouvre son tout dernier recueil, Épars, au chapitre1, intitulé L'Orage.
Composé de notes éparses rassemblées en chapitres, ce livre laisse défiler pensées, jours et saisons. Ainsi, toute heure prépare et, étrangement, annonce la foudre, qui suit.


                               *


         Un mot
         Pour attirer la foudre
         dans le gris sans éperons du moment
         Le mot arrive
         Puis il nous dévisage
         – Nous
         Le beau troupeau de bêtes –
         La liberté qui regarde autre part
         Accentue ses égards

         Gabrielle Althen, in Soleil Patient, Arfuyen 2015, p.9

Une ouverture, cinglante comme l'éclair, pour ce premier poème d'un premier chapitre intitulé: Trouver Manque. Termes, qui s'interpellent dans  l'urgence.

                                Dette

          Bien que la vigne ne soit pas vaine
          Les mains ne veulent pas répondre
          Reviens, dis-je à la route
          Reviens, dis-je à l'amour
          Le cœur résonne au pas comme un cheval sagace
          Larmes et buées confondues dans le jour élimé
          L'espérance perd son nom dans l'orage
          La jeunesse ne veut plus de ses ailes
          Parole d'homme
          – Ou poinçon? –
          Dur membre débourbé de la mort:
          Ne pas savoir où va le temps

          ibid p.14

          Pur commencement
          Jeunes lèvres de verre
          Oiseaux filant vers l'Orient
          Ce bref tiroir du temps qui s'ouvre
          Et les mains qui s'étonnent d'être libres...
          Puis les mots s'effondrent dans la bouche
          Le moment se referme
          Et ce n'avait été que rameau caressant le vent...

          ibid p.23

          L'incroyable t'aura touché la main, puis il est reparti,
          sans laisser de restes.

          ibid p.24
    

 Pour pallier au manque, il va Falloir- titre du deuxième chapitre- trouver tout en acceptant de faillir:
"Descendre dans le monde pas d'autre solution."
"Mériter son désir et trouver l'étincelle dans le plus ordinaire".
 Puis, au terme de cette méditation philosophique et dans l'attente du Troisième jour- titre du troisième chapitre-, garder l'espoir que "le soleil patient se  mette à danser."


Bibliographie:
  • L'inquiétude de l'esprit ou pourquoi la poésie en temps de crise? éditions Cécile Defaut, 2014
  • On serre les mots, de Claudine Bohi aux éditions Le bruit des autres, 2013
  • Épars, de Jean de Breyne aux éditions Propos2, 2015
  • Soleil patient, de Gabrielle Althen, éditions Arfuyen 2015
sur internet:
    Antoine Emaz
          Claudine Bohi
  •  un article de Roselyne Fritel sur La Pierre et le sel
           http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2014/06/claudine-bohi-juste-une-effraction-%C3%A0-lint%C3%A9rieur-du-noir.html

    Jean de Breyne
 http://www.terreaciel.net/Jean-de-Breyne#.VmhdtjFdGtU





                              



        

        




vendredi 4 décembre 2015

Alliance d'un jour: Michel Cosem et Bernard Descamps

                           Poèmes

         Il y a contre la porte des granges
         de grandes silhouettes évanouies
         Elles sont bleues et transparentes
         Elles ont une odeur de genévrier
         Elles sont allées sur les chemins
         et ont mâchonné bien des aubes
         bu à bien des brouillards
         poignardé les soleils rouges
         Aujourd'hui le bois des portes se fragmente
         Racle la pierre
         et l'on tire de longues échardes
         pour traverser les ultimes blancheurs

                                   *
  
         Il faut prendre une gorgée
         de vent au sortir de la nuit
         et d'arc-en-ciel près d'un grand fleuve
         fermer les yeux et empoigner la main des arbres
         recommencer jusqu'à la vendange
         ne pas laisser en repos la mémoire
         forcer peut-être la magie
         C'est ainsi que tout se reconstruit
     
                                  
Cet extrait d'un poème de Michel Cosem, paru dans la revue Autre Sud n°34, en septembre 2006, à la page 64 accompagne la photo de Bernard Descamps, ci-dessous. L'une et l'autre accordés aux lumières tamisées de décembre.
Michel Cosem est l'auteur de romans et de livres pour la jeunesse mais il est également poète et vit dans la région de Toulouse. Il est le responsable de la revue Encres Vives.

Bernard Descamps est photographe, spécialiste du noir et blanc et de l'argentique. Il exposait à Paris, durant le mois de novembre dans le cadre du Mois de la photo, de magnifiques images d'une grande sensibilité.

Photo de Bernard Descamps

 sur internet:
http://www.recoursaupoeme.fr/po%C3%A8tes/michel-cosem 
http://www.filigranes.com/artiste/descamps-bernard/

vendredi 27 novembre 2015

Nuno Júdice Manuel de notions essentielles

        
         MANUEL DE NOTIONS ESSENTIELLES

         Sers-toi du poème pour élaborer une stratégie
         de survie sur la carte de ta vie. Fais appel
         aux dispositifs de l'image, sachant
         qu'elle te donnera un accès rapide aux ressources
         de ton âme. Évite les enlisements
         de la tristesse, et allume la lumière qui t'apportera
         un matin à venir quand ton temps
         sera en train de s'épuiser. On a besoin de
         remplacer les sentiments fatigués
         de l'existence, de réinstaller le désir
         dans le tableau du corps, et d'imprimer les sens
         en chaque mot nouveau. On n'a pas besoin
         de maîtriser toutes les conditions du système:
         on se borne à avancer dans le viseur de la mémoire,
         recherchant l'aide qui nous permet de sortir
         de l'impasse. Choisis une surface
         plane: et glisse ton regard par
         l'estuaire de la strophe, pour qu'il pousse
         le courant des émotions jusqu'à l'embouchure. Vérifie
         alors si toutes les options sont disponibles: et
         découvre la date et l'heure où le rêve
         se convertit en réalité, afin que le poème
         et la vie coïncident.

         in Manuel de Notions Essentielles, traduit du portugais par Béatrice Bonneville- Humann et        Yves Humann, Atelier La Feugraie, 2015, p.102

Si je cite, en tout premier lieu, le poème qui donne son nom au dernier recueil de Nino Júdice, Manuel de Notions Essentielles et le clôture, c'est qu'il semble apporter une réponse originale aux préoccupations du moment, en suggérant pour stratégie de survie que le poème et la vie coïncident. Belle occasion pour l'auteur de donner libre cours à une sagesse teintée d'humour.

Nuno Júdice, né en 1949 en Algarve, est un auteur contemporain portugais, dont la poésie est largement traduite en français. Il était l'invité du Festival poétique de Sète, en juillet 2012.
(Voir l'article écrit à son propos sur La Pierre et le sel Nuno Júdice,"à la frontière de plusieurs mondes", publié le 28 mars 2013 et consultable sur Google.)


         ESQUISSE D'UNE RELATION ENTRE L'ÊTRE ET LA NATURE

         Ceux qui vivent lentement ne regardent pas en arrière,
         ne savent pas ce qui vient devant eux. Ils s'assoient
         dans la vie qu'ils ramassent lorsque le temps passe
         par eux, et ils la dégagent des branches lourdes
         comme si c'était le fruit qu'ils allaient ouvrir
         avec la fatigue de leurs doigts.

         Ceux qui vivent lentement dessinent
         leurs pas sur le sol là où ils ne regardent pas,
         quand ils traversent l'instant, et savent que
         leur mouvement est comme celui des arbres
         que le vent agite, et jamais ne sortent
         du lieu où ils ont leurs racines.

         Ceux qui vivent lentement ont la hâte
         de la feuille qui tombe, en automne, et flotte
         avec l'ultime éclat d'une vitalité
         estivale, avant de se poser là où la terre
         a préparé son lit, et là, s'endormir
         dans la douce corruption de l'éternité.

         ibid p.13

Ses traducteurs, B.Bonneville-Humann et Y.Humann citent dans leur préface cette phrase du poète:
Le poème que j'écris se sépare de moi pour toujours lorsque quelqu'un le prend pour découvrir un aspect de soi qui, sans le poème, resterait secret.

         LE SON DU SILENCE

         Lentement, comme si le jour durait toujours,
         j'épluche l'orange que le soleil a posée devant moi. C'est
         le temps du silence, dis-je, et j'entends les mots
         qui sortent de celui-ci, et me disent que
         le poème est fait de nombreux silences,
         collés comme les quartiers de l'orange que
         j'épluche. Et quand je lève le fruit à hauteur
         des yeux, et le pose contre le ciel, j'entends
         les vers détachés de tous les silences
         entrer dans le poème, comme s'ils
         étaient les quartiers que j'ai tirés de l'intérieur
         de l'orange, la laissant prête pour le poème
         qui naît lorsque le silence sort d'elle.

         ibid p.16

La poésie a toujours été une nourriture, un guide et un soutien particulièrement en temps de crise et quand nos libertés sont restreintes. Boudée par nos compatriotes, elle n'a jamais été aussi proche par son langage, qui la met à la portée de tous. Bien sûr elle exige un tant soit peu de silence intérieur– ne serait-ce que devant une orange!


         L'ARRIVÉE DE L'AMOUR

         L'amour est arrivé, il a débarqué sur le quai
         où personne ne l'attendait, et il a fait
         trembler la ville entière, comme si
         l'amour l'avait touchée.

         Mais quelqu'un l'a vu sortir
         de la barque, et l'a conduit jusqu'à la file d'attente
         de la douane, où on lui a demandé: "D'où
         viens-tu? Qu'apportes-tu avec toi? Présente
         ton passeport." L'amour n'a pas compris
         ce qu'on lui demandait; il a posé l'arc sur
         la table, et avec lui les flèches.

         Tout a été confisqué: on ne veut pas d'agressions
         dans cette ville; les armes blanches sont interdites. Et
         l'amour, sans passeport, est resté sur le quai,
         entre les poubelles et les vagabonds
         à la recherche de nourriture.

         Et à la nuit tombée, quand la ville
         s'endort, tout le monde se demande
         quand l'amour viendra.

         ibid p.32

La voix du poète suggère plus qu'elle ne dénonce. Elle aide aussi à affronter ses propres peurs.

         LE THÉ DE SAMARCANDE

         Dans une ruelle de Samarcande je rencontrai
         la mort. Elle me regarda comme si
         elle ne m'avait pas vu. Je la rejoignis et lui demandai
         si c'était moi qu'elle attendait. Mais elle se retourna
         de l'autre côté, traversa la rue, et
         je la perdis de vue.

         Un jour, quand la mort viendra vers moi
         dans une ruelle de Samarcande, je ferai comme
         si je ne l'avais pas vue. Quand elle me demandera
         si c'est elle que j'attendais, je regarderai à coté
         et traverserai la rue, jusqu'à ce qu'elle me
         perde de vue.

         Ou il se peut que Samarcande ne soit pas
         le meilleur endroit pour rencontrer la mort, et pour
         que la mort me rencontre. Alors, je lui dirai: allons
         chez un marchand de tapis, et embarquons
         à destination de l'autre coté du monde,
         là où notre rencontre
         pourra avoir lieu.

         Mais la mort me dira que l'autre
         coté du monde c'est trop loin. Elle
         à déjà beaucoup marché pour rencontrer qui
         elle devait rencontrer. Et tandis que nous boirons
         un thé à la menthe, et parlerons de nos vies,
         le marchand tombera mort
         devant nous, d'avoir déroulé
         ses tapis.

         ibid.p.64

L'humour est un bouclier contre toute rencontre inopportune. Grâce au ciel,  Nuno Júdice a l'art et la manière de déjouer la fatalité, à Samarcande comme à Paris, avec le petit sourire en coin qu'on lui connaît.

           ÉPISODE DU CAFÉ

           Tandis que j'attendais le serveur, à châtelet, écoutant s'écouler l'eau
           de la seine dans ma tête (c'est-à-dire que je sentais l'eau battre
           contre les arcs du pont du châtelet, alors que les bateaux chargés
           passaient avec les lumières allumées, dans la soirée sombre de l'Hiver)
           je m'assis devant une fille vêtue de noir ce qui,
           pour moi évoque l'image de la mort, et qui me fit lever et
           sortir du café, sans attendre que le serveur ne vienne me demander
           ce que je voulais. Dans la rue, l'air gelé de l'Hiver m'obligea
           à courir pour arriver rapidement n'importe où je pourrais
           avoir un peu de chaleur, je sentis derrière moi les pas de la fille
           en noir, courant, comme si la mort voulait m'attraper. Je m'arrêtai
           afin qu'elle passe à coté de moi; mais quand elle s'arrêta
           devant moi, pour me parler, j'attendais ce que la mort aurait à
           me dire. "Vous avez oublié vos livres", me dit-elle. Et elle me donna
           le sac que j'avais oublié, quand je sortis du café, après
           l'avoir confondue avec la mort. "Pourquoi êtes-vous vêtue de noir?" Mais
           elle ne m'entendit pas; et quand elle traversa la rue, et commença à
           passer le pont du châtelet, je courus derrière elle, pour confirmer
           qu'elle était bien la mort, ou si c'était juste qu'elle s'habillait en noir pour m'obliger
           à oublier mes deux livres, et pouvoir dire, aujourd'hui, que la mort avait couru
           derrière moi pour me libérer de son image.

           ibid.p.82

 Pour clore cette présentation  un dernier texte surréaliste:

         EXPÉRIENCE

         Je cueille un filament de bleu maintenant
         que la nuit commence à tomber, et je le garde
         dans un flacon où je le vois se débattre
         contre la ténèbre qui traverse la
         transparence du verre. Quand
         toutes les lumières se seront éteintes, à
         cette heure tardive où l'on n'entend plus que
         la pluie et le vent à l'extérieur,
         j'ouvrirai le flacon. Si le bleu
         s'en échappe, et emplit la maison de sa lumière,
         je ne me lamenterai pas d'avoir volé au jour
         ce morceau de ciel; si la ténèbre continue,
         c'est parce que la nuit aura tout effacé. Mais
         je continue à tenir fermé ce flacon,
         dans lequel je ne sais déjà plus ce que j'ai mis, en attendant
         l'arrivée de cette heure où
         il ne reste rien d'autre à faire que l'ouvrir et relâcher le bleu.

         ibid.p.93

 Je vous propose de ranger sur un rayon de votre mémoire le bleu inédit de cette proposition et lance pour ma part un amical merci à Nuno Júdice pour ce dernier recueil.

Bibliographie:

Manuel de notions essentielles, traduit du portugais par Béatrice Bonneville-Humann
et Yves Humann, Atelier La Feugraie, 2015

sur Google:
un article de Roselyne Fritel, Nuno Júdice, à la frontière de plusieurs mondes, paru sur La Pierre et le Sel, le 28 mars 2013, avec un lien pour Recours au poème.
https://www.google.fr/#q=nuno+judice+sur+la+pierre+et+le+sel



          







        

vendredi 20 novembre 2015

Le Haïku selon Alain Lévêque et Minh Triêt Pham

 Les règles du haïku, mise à distance et intériorité, sont les bienvenues après les évènements de la semaine écoulée.
Philippe Jaccottet, qui les découvre en août 1960 dans une traduction anglaise en quatre volumes de Blyth, en est si bouleversé qu'il reste incapable d'écrire pendant longtemps mais note alors: "ces poèmes ont des ailes qui nous empêchent de nous effondrer."

Alain Lévêque, né à Paris en 1942, est poète et écrivain. Il décrit longuement et avec finesse ce qu'est selon lui, le haïku, ce bref poème japonais, dans son livre Ombre portée paru en 1980, aux Éditions de L'ermitage.


         LE HAÏKU, ÉVANGILE DU TERRESTRE

         Le haïku, poème des saisons, poème du temps, mais du temps qui vibre, le haïku poème de l'instant. Car l'on meurt loin des saisons, oui, l'on traîne, hors de l'instant, dans la durée indéfinie, dans le temps mort, décentré de soi, corps et âme, désancré de l'élémentaire, vent, eau, lune, soleil, herbe, sang, en proie à une soif qui est une famine!
         Le haïku, acte de présence au monde. Mise en mouvement, en musique, en harmonie des fibres qui nous unissent à la réalité terrestre et qui tressent le lien premier, la corde originelle de l'arc d'os et de terre que nous sommes et que nous voulons être encore malgré la fatigue d'exister et la mauvaise cendre des religions.
         Et acte, non d'appropriation, mais d'apparentement, de compassion à un tout dont nous sommes partie (de moins en moins intégrante pour notre malheur).
         Le haïku comme un éclair (un flash) dans la nuit de nos journées, comme un rappel du temps tel qu'il doit se vivre, ici et maintenant, comme la note, claire et brève, du temps vécu, du seul, du vrai vécu, celui qui trame une vie : l'instant de l'accord, une illusion, un rien peut-être, mais fulgurant, intense, le moment où le courant jaillit de nouveau entre le dedans et le dehors, inattendue, flèche !
         Le haïku, poème de l'inattendu, et de l'attente (non pas de la quête), de l'improbable, du dérobé, du simple. Le haïku, poème des cinq sens et du sixième, le sens de l'invisible.
         Le haïku dans la ville : une bulle d'oxygène qui éclate, l'ombre d'un nuage entre deux voitures, une mouette au-dessus d'un pont noir de passants, un coup au cœur.
         Le haïku, poème des choses et des êtres d'ici-bas, de leur rumeur, de leurs gestes dans la langue, poème du moindre écart entre les mots et les choses. Mots comme de simples lanternes éclairant le chemin qu'il faut suivre si l'on ne veut pas se perdre dans les sables de l'écriture, ce miroir tendu à soi-même. Mots à dégager du sol, à déterrer, à mettre au jour, boueux, après avoir brisé en soi la croûte froide de l'insensible, de l'abstrait, du jeu vain des vocables entrechoqués. Mots en vie.
         La passerelle tremblante des mots où l'on s'engage. Les mots pour ce qu'ils sont : traits d'union au-dessus du vide jetés d'un bord à l'autre comme un cri. Un appel d'un vivant à un autre. La trace d'un pas. Et pour sens, en eux-mêmes et hors d'eux- mêmes, qui les pousse, qui les leste, qui les enfièvre un instant : la part de vécu, la source et aussi bien, la main qui recueille la petite flaque évanouissante, la bouche qui boit cette fraîcheur.
         Le haïku comme le courant d'un fleuve invisible qui coule en nous et au dehors mêlant le dénommé et l'indicible, bénissant l'indivisible. Et que seule suscite l'attention, mieux : l'adhésion, la dévotion, sinon le consentement, à cette terre malgré la fermeture dans la langue, dans l'espace, dans le temps, malgré les barrages hérissés du quotidien, malgré l'aveuglant, l'assourdissant tout autour de nous.
         Le haïku pour le silence qui laisse entendre le chant du monde et ouvre l'œil intérieur. Et pour le souci de poésie qui prête sa voix, son regard, au silence. Le haïku : le fil du silence.
         Le haïku, évangile du terrestre. Oui, enfin, la bonne parole. La vie retenue comme la terre entre les doigts. Jour après jour, nuit après nuit, le murmure, le bruissement du vivant. Un chapelet d'os, grain après grain. Un collier de coquillages, mais baveux, sur la peau nue, bientôt morte.
         L'eau claire des yeux tombant sur le monde.

in Ombre portée, aux Éditions de L'Ermitage, 1980, p.p 55/56/57

Les haïkus, qui suivent sont ceux de Minh-Triêt Pham, qui fréquente le Kukaï de Paris et se passionne pour la culture japonaise.
Ils sont tirés de sa dernière publication, Journal en Mikado, parue en français et en vietnamien, langue natale de l'auteur, chez Transignum en 2015, et accompagnée d'images de l'artiste Wanda Milhuleac.
Cette publication, très originale, se présente sous la forme de 20 photos d'une partie de Mikado. Tirées au format carte postale et réunies dans un étui, elles portent chacune au verso un haïku de Minh-Triêt Pham.

S'il vous semble que ces haïkus ne respectent pas la règle japonaise traditionnelle des 5/7/5 syllabes, sachez que Anglais, Canadiens et Européens se sont pour beaucoup affranchis de cette règle mais qu'ils ont conservé l'esprit de ce bref poème et aussi l'humour – qu'a omis de mentionner dans son texte Alain Lévêque – et qui reste très présent chez les poètes japonais.

          matin pluvieux
          entre mes mains
          la chaleur du journal

                      **

          cours de dessin
          le modèle africain
          en ombre chinoise

                      **

          dans son box
          la dame pipi lit
          " Libération"

                      **

          parc zoologique
          entre ombres et lumière
          quelques zèbres

                      **

          seul sur la plage
          contemplant le crépuscule
          l'homme à la canne blanche

                      **

           diner seul
           avec 1.000 amis
           sur Facebook

                      **

           à la nuit tombée
           inquiétant est
           le silence

                       **

           in Journal en Mikado, avec des images de Wanda Mihuleac, éditions Transignum 2015

Que ce fil fragile du silence, selon les mots d'Alain Lévêque, vous conforte et vous replace "dans le bruissement du vivant", où par un "acte de présence au monde" nous restons les garants de nos choix et de nos valeurs de liberté.

sur internet:

  1. Alain Lévêque sur Google: https://fr.wikipedia.org/wiki/Alain_L%C3%A9v%C3%AAque
  2. le site de Minh-Triêt Pham sur internet: http://mtpham75.free.fr/
  3. un article de Stéphane Chaumet sur le poème court:http://www.tempslibres.org/tl//docs/SBPoeme-minuscule.pdf


dimanche 15 novembre 2015

Françoise Ascal Des voix dans l'obscur

En ces jours exceptionnels de deuil national, où chacun s'interroge sur l'avenir de notre civilisation, Le Temps bleu vous propose un extrait du dernier livre de Françoise Ascal, paru le 25 octobre dernier chez Æncrages & Co, sous le titre: Des voix dans l'obscur

Ce livre était en vente au Salon des éditeurs indépendants, soit L'autre livre, qui s'ouvrait ce vendredi 13 novembre 2015 aux Blancs-Manteaux à Paris, "un salon qui défend l'exception culturelle, la pluralité et la diversité", comme autant de valeurs essentielles.

           Humanité un drôle de mot Humanité sac de misérables créatures jetées entre ciel et terre frères
           sœurs de poussière humanité visages éblouissants désirs tendresses meurtres argile modelée
           brisée molécules jointes disjointes qui vous fabriquent du Je du Tu du Nous à n'en plus finir
           humanité à foison j'y macère avec vous je voudrais sortir goûter une larme de solitude une
           larmichette qui aurait goût de miel saveur d'oubli ou goût de joie très bleue mais j'ai la bouche
           pleine de vos de nos cris je ne sais même plus si j'ai un cri à moi
 
           est-ce que quelque chose est à moi ici dans ce cachot dévasté du XXI° siècle
           est-ce que j'existe moi qui mâche les mots chaque nuit les miens les vôtres et suis
           sommée de veiller jusqu'au matin
 
           il y a toujours un mur on ne sait pas de quoi il est fait rien ne sert de tendre la main devant soi
           comme un aveugle en espérant toucher sa rugosité ou son lissé trompeur parfois il semble
           s'éloigner la respiration s'amplifie la cage thoracique gagne  quelques centimètres
           un verre de vin une goutte d'eau de vie parachèvent le mouvement le ciel reprend couleur
           l'air apporte des embruns inespérés une odeur d'iode coule dans les veines on se permet de
           rire comme ceux qui toisent l'horizon avec assurance ceux qui parlent couramment
           le "libre-arbitre" réfutent le poids des pierres dans leur jardin ont-ils jamais aperçu le mur
 
           le mur s'édifie quand il veut où il veut s'immisce à l'intérieur subitement sous la peau il occupe
           la chair avec ses moellons d'angoisse ses cailloux-caillots ses os poussiéreux ses morts
           décomposés ses cris rentrés ses silences délétères ses fondations toujours plus profondes
           toujours plus envahissantes
 
           se peut-il qu'il soit illimité
 
           Surmontons avec ces mots nos peurs et nos murs intérieurs et tentons de dire avec le poète,
           à la fin du recueil: "il faut rouvrir les yeux (...) la vie est ronde/ l'avenir attend ton retour."
 
Bibliographie:
 
  • Des voix dans l'obscur, dessins de Gérard Titus-Carmel, chez Æencrages & Co, 2015
 
Sur internet:
 
  • plusieurs articles de Roselyne Fritel à propos de Françoise Ascal, sur Le Temps bleu et La Pierre et le Sel

vendredi 13 novembre 2015

Monique Coudert et je serai ce qu'il vous plaira

Le portrait chinois de la mélancolie, le dernier recueil de Monique Coudert,  publié aux éditions Unicité, durant le  troisième trimestre 2015, s'ouvre ainsi:

            Si vous me rencontrez, enlisée dans le magma des
                    jours et des paroles que je ne dis pas

                                Délivrez-moi

                        Et je serai ce qu'il vous plaira.


Ces mots, proches d'une supplique, retiennent d'emblée l'attention du lecteur.

Qu'est-ce donc qu'un portrait chinois? Il s'agit d'une sorte de jeu, où l'auteur se décrit à travers divers objets, formes animales ou matières. Ce jeu rappelle l'enfance et le : " si on disait que j'étais un...?" Il pose dans ce cas précis une question essentielle: qui suis-je réellement pour moi-même et pour toi, lecteur, afin que tu t'en souviennes".

         Je serai un soleil noir...

         Nerval aide-moi à regarder à entendre à me regarder à
         m'entendre puis à ne plus regarder ne plus m'entendre
         mais toujours à te regarder et à t'attendre

         in Le portrait chinois de la mémoire, éditions Unicité, 2015, p.8


         Je serai un film

        le ciel est blanc
        comme un ruban
         c'est le film de votre vie d'avant
          surexposé
          et sans affiche
           mais je m'en fiche
          tout disparaît
         dans un ciel blanc
        comme un ruban
      le film de votre vie d'avant
 
    un visage accroche
    un moment
    et me sourit
    comme dans Blow up d'Antonioni
   je m'en approche
  et le supplie
 d'impressionner la pellicule
mais il recule
et disparaît
dans ce ciel blanc
comme un ruban
le film de notre vie d'avant
 
je donne un sens à votre vie
comme dans Blow up d'Antonioni
Je supplie
ce visage étranger
de faire partie de vos passés
et de rester
noir imprimé
dans le ciel blanc
comme un ruban
le film de votre vie d'avant 
 
ibid p.11/12
 
 
Je serai 9 rue Leibnitz
 
Les dés d'immeubles
le square en friche
bordant le périf
au hasard
 
9 rue Leibnitz
il est trop tard
 
Une femme triste
et un clochard
esquissent
le début d'un regard
 
9 rue Leibnitz
il est trop tard
 
Malin comme un renard
ce vieux prince zonard
l'aguiche:
"Je ne serai jamais plus riche
mais souriez-moi, un peu, ce soir"
 
9 rue Leibnitz
Il fait moins noir
 
Ils se regardent et se séparent
traîne un goût de pain d'épices
comme un léger parfum d'espoir
 
9 rue Leibnitz
Il est trop tard
 
ibid p.9
 
 
            Je serai trois pies sur le sommet de la colline
 
 
           J'ai tant de jaseuses en moi
           Celle qui sait
           Celle qui ne sait pas
           Celle qui sait qu'elle ne sait pas
           Et celle qui sait que celles qui jasent ne le devraient pas
 
 
          ...laquelle est de trop?
          ......................
          Moi
 
          ibid.16
 
 
          Je serai un chien
 
          Comme si la pluie risquait de dissoudre ma forme et
          mon intensité je me suis précipitée pour m'abriter dans
          une niche à chien La bête a bien compris l'enjeu Elle
          s'est tassée pour me faire la place Nous avons lui et
          moi attendu la fin de l'averse
 
          ibid.p.36
 
 
          Je serai une étendue de neige
 
 
          Blanche
 
          ibid.p.24
 
 
          Je serai la clef de la chambre 437
 
          Je l'essayerai à toutes les portes Et comme elle n'en
          ouvre aucune Je la garderai dans ma main jusqu'à la 
          prochaine lune
 
          ibid p.32 
 
         
 Ce recueil, au ton sobre bien que poignant, s'achève à la page 46, sur ces mots:
 
 
Je vous en prie
Ne m'effacez pas
 
 
Monique Coudert, Mo de son nom de plume, est partie en gardant la clef au creux de sa main, emportée par la maladie, en octobre dernier.
Elle écrivait également des nouvelles ainsi que des haïkus et fréquentait le Kukaï de Paris.
 
 Bibliographie:
 
  • Le portait chinois de la mélancolie éditions Unicité 2015

sur internet
 
 
 
 
 
                   

 


                                

vendredi 6 novembre 2015

Liliane Wouters, être ce qu'il nous fallait être, écorce

         Je vous apprendrai à mourir.
         Voici longtemps que je m'exerce.
         Enfant déjà, retenant mon haleine
         entre les draps,
         étirant mes membres, tendu
         comme la peau sur le tambour,
         la corde au mât,
         l'arc sous la flèche.

         Je vous apprendrai à mourir.
         – Vivre est pourtant plus difficile. Je ferai
         le premier pas.
         Je vous précéderai
         la tête haute
         en partant du pied droit.

        in Changer d'écorce, Journal du scribe, Poésie 1950-2000, éditions La Renaissance du Livre,
        2001, p.283/284

Liliane Wouters a reçu le 13 octobre dernier le Prix Apollinaire 2015, pour son dernier livre Derniers feux sur terre, édité par Le Taillis pré en 2014.
Ce grand Prix français, fondé en 1941, récompense chaque année un recueil, et parfois une œuvre, caractérisée par son originalité et sa modernité.
Je souhaitais célébrer l'évènement, mais il s'avère impossible, pour l'instant, d'acheter un exemplaire de ce recueil, en rupture de stock chez l'éditeur.

Je vous proposerai donc des textes issus de Changer d'écorce, une anthologie personnelle, de plus de 300 pages, parue en 2001, aux éditions La Renaissance du livre, et couvrant une période allant de 1950 à 2000. Le poète y a regroupé elle-même ses poèmes par thèmes.
En ouverture, figurent ces mots : "Revenez dans sept ans car j'aurai fait peau neuve. L'art de vivre, pour moi, consiste à changer d'écorce...".
Quatorze ans plus tard, revenons-y.

Liliane Wouters se présente elle-même dans Fragments  d'une autobiographieau début de ce livre. On ne saurait faire mieux.
     

          Née pauvre, catholique, flamande et bâtarde.
          En plus, c'est une fille. Tous les atouts!
          Au pariétal droit, une faille
          minime, la marque des fers,
          comme un cachet indélébile,
          mon passeport pour l'univers.

          Furieusement je prends le goût de vivre,
          celui de respirer et de me battre.

          ibid p.p 14/15

                          **

          Terrible adolescence.
          Où l'on se voit pousser des seins, des poils,
          où le corps devient lourd et sale,
          où s'éveillent, gauches, les sens.
          Moi non plus je ne permettrai
          à personne de dire: le bel âge.
          Jours d'acné juvénile et de tourments,
          temps de faim, disette de guerre,
          les souliers éculés, les pages
          couvertes dans les marges, faute de papier,
          le vrombissement sourd des bombardiers,
          le froid qui crevasse les pieds,
          les rats de la peur dans le ventre,
          et puis la faim, toujours la faim, la faim au centre
          de tout, la faim aux mâchoires de bête
          qui dénude l'os et fait voir
          le dessin ligneux de la tête
          où ne subsiste qu'un regard.

                             *

          J'étais poète et nul ne le savait,
          même pas moi. Assise au bord des chaises,
          rien qui disait le permanent malaise,
          l'être en sommeil où la pâte levait.
          Aucune trace sur le front, aucun indice.
          Nul pour me dire: mon enfant, ma sœur,
          pour mettre en garde: traitez-la avec douceur,
          détournez d'elle ce calice.
         
          (extrait) ibid p.p.16/17


"En mon bel âge ingrat, je suis inscrite à l'école normale au pensionnat des sœurs de Gyzegem" avec quelques boursières faméliques", poursuit-t-elle.  Par chance, "l'abbé R.M (sulfureux chapelain)" lui conseille: "pas de couvent pour toi. Tu y mettrais le feu, le temps de dire amen"! Elle obtempère.

          (...)
          Printemps du milieu des années quarante!
          Levers du jour poignants à force d'être beaux.
          Les parfums montent du jardin, les oiseaux chantent,
          tout le dortoir frémit entre ses blancs rideaux.
         
          (extrait) ibid p.p.19/20

Le chapitre suivant, Corps, souffles, sangs, faims, est un splendide hommage à la vie, au corps, à soi et au courage de vivre. Sa grand-mère, Clémence, vient de mourir comme une sainte dit-on, une expérience marquante qui lui faire écrire: le visage du monde me frappe au vif.

          Ego

          Rien n'est trop beau pour moi. Songe:
          la mort m'attend quelque part.
          Si mon temps n'est que mensonge
          j'en veux la meilleure part.

       (extrait) ibid p.28

         Le Bois sec

          Je suis né pour cette fête
          barbare, ces rites purs,
          ce mortel assaut de bêtes
          contre le défi des murs.

         J'aime la gloire soudaine
         des flammes, j'aime le bref
         sursaut de passion, de haine,
         du feu saluant son chef.

         (extrait) ibid p.29

Liliane Wouters débusque au fond d'elle-même l'élan vital nécessaire pour se démarquer du commun et rebondir, comme la bûche siffle et chante en se consumant.

          Respirer

          Au plus creux point de toi,
          dans la plus vaste, dans la plus compacte solitude.
          ni feu, ni lieu, la maison vide sous le toit
          béant. Où la pierre de l'être a basculé, où se dénude
          le temps. Passé fossile. Paroi lisse du futur,
          et le présent vertigineux. Un pas. Un saut. Courage.
          C'est qu'il en faut du cœur au ventre. Qu'il est dur
          d'aller ainsi. Viens, reprends souffle. Pâturages
          de la jeunesse, verts espaces, horizons
          perdus. perdue aussi cette douceur de vivre.
          Au plus noir point de toi. dans le tison
          du jour. Tu as jeté tes armes et tes livres.
          Avance, avance, ne t'attarde pas
          à ramasser les morceaux de ta vie.
          Un pas. Un saut. un pas. Encore un pas.
          Très peu de temps te reste. La pente gravie,
          tu te trouves déjà sur le dernier versant.
          Au plus haut point de toi, devins toi-même
          avec ce que tu es, chair, lymphe, sang,
          muscles et nerfs. Si peu de chose. Dans l'extrême
          pauvreté de ton existence mise à feu,
          mise à nu, mise à sac. Tu vas renaître,
          pour la quantième fois? Si tu veux,
          si tu le peux – et tu le peux – reprends ton être
          où tu l'avais laissé. Avance. Avance.
          Le jour tient à un cheveu.

          ibid p.p 31/32

S'il fallait se souvenir d'un unique poème aux heures les plus dures de sa vie, je choisirais celui qui précède. Quelques pages plus loin, ne s'écrie-t-elle pas : je tiens trop à la vie !

Quand vient le temps de l'amour, que son cœur attend, elle en parle, comme une jeune fille de son époque, de façon délicieusement romantique au chapitre Au bout de l'amour, il y a l'amour.

          Le jardin clos

         Mon cœur attend qu'arrête à notre porte
         un cavalier sauvage qui m'emporte.

         Mon cœur attend que sorte de son trou
         le ravisseur de nuit, le loup-garou.

         Mon cœur attend le prince du royaume,
         celui qui cherche l'or entre les chaumes.

        Mon cœur attend le pauvre du chemin.
        Pour lui je garde un trésor dans la main.

       Quand il viendra comment le reconnaître?
       Je n'ai jamais bougé de ma fenêtre.

       J'ignore tout et du bien et du mal.
       Où vais-je aller, dessus son grand cheval?

       ibid p.p85/86

Par la suite, avec plus d'expérience, les poèmes se font plus sensuels: Notre peau nous connaît mieux que nous-mêmes / C'est elle qui trahit comment on aime. Et il en sera ainsi quatre mille jours, quatre mille nuits...sans savoir ce que veut dire " seul". Puis ...c'est la rupture.

         On s'en vient seul et l'on s'en va de même.
         On s'endort seul dans un lit partagé.
         On mange seul le pain de ses poèmes.
         Seul avec soi on se trouve étranger.
         Seul à rêver que gravite l'espace,
         seul à sentir son moi de chair, de sang,
         seul à vouloir garder l'instant qui passe,
         seul à passer sans se vouloir passant.

         ibid p.95

         Chanson de l'amour-phénix

         (...)
         Blessure profonde et rouge,
         toujours y perle du sang,
         toujours y fouille la gouge
         de ce mal, toujours j'y sens
         ma douleur, enfant qui bouge.

         (extrait) ibid p.98

À cinquante ans, elle décide de changer d'horizon, d'habitudes, de peau!

        Je revenais d'une saison d'ardoises,
        de longs hivers à couper au couteau.

        Descendre la rivière de ton sang,
        entendre les grillons de tes silences.

        Tu ne me connais pas encor. Je suis capable
        d'ouvrir des portes verrouillées depuis mille ans,
        de rallumer les feux d'étoiles presque mortes.

        Je rongeais l'os de mon chagrin.
        Je mange le pain chaud, je bois le vin.
        J'habiterai chacune de tes vies,
        dans l'une source, herbe dans l'autre. Pour le feu
        je garderai le dur silex de ma mémoire.
        L'étincelle que j'en ferai jaillir
        brûlera tout ce qui n'était pas toi.

        ibid p.p.111/112

La nouvelle rencontre nous vaut des poèmes d'amour parfois très crus mais toujours superbes.

        Qu'un palmier sorte de ta bouche:
         j'y chercherai mon ombre.

        Qu'une rivière coule entre tes seins:
         j'y lirai mon visage.

        Qu'une vallée apprenne à vivre dans ton ventre:
         j'y creuserai mon lit.

         ibid p.110

Journal du scribe, avant-dernier et très beau chapitre de cette anthologie, nous offre des poèmes plus courts et plus denses. Longuement mûris, ils vont à l'essentiel revendiquant, toujours et encore, le droit de respirer et d'être pleinement soi. À l'approche de la vieillesse, elle use même d'un petit ton évangélique et irrévérencieux.

          Mon royaume n'est pas d'ici.
          Il est tout entier dans ma tête, j'y
          trace des routes, construis des palais
          plus durables que ceux de Pharaon.
          Mes pyramides sont plus hautes que les siennes,
          mes tombeaux plus profonds.

          Pauvre et mortel, je suis le souverain
          de mon domaine intérieur. Seul j'y détiens
          le droit de respirer, l'espace de
          ma liberté.

          ibid p.275

Livrant ses derniers secrets, elle nous dispense l'ultime sagesse du grand âge.

          Il faut savoir
          tout perdre, même soi,
          même le souvenir de soi, il faut
          quitter le lieu, sortir du temps,
          jeter le vêtement précaire,
          ôter les six membranes, accepter
          que la septième avec le grain pourrisse,
          que l'eau du fleuve tout recouvre,
          que le soleil sèche cette eau,
          que le vent du désert efface
          sa trace sur le sable.

          ibid p.282

 Yves Namur, dans sa postface à cette anthologie, écrit : "Une œuvre qui interroge, apostrophe, lance même injures et gros mots à Dieu, au diable et à tous les anges du monde entier. Une œuvre merveilleusement à l'écart des convenances et qu'on se devait de traverser à nouveau en tous sens.
Je partage entièrement ce point de vue et pense que si Liliane Wouters a jugé bon de reprendre la plume, il serait bon d'aller voir ce qu'elle a de plus à nous dire, en réclamant à notre libraire Derniers feux sur terre, son tout dernier livre.

Bibliographie:
  • Changer d'écorce, Poésie 1950-2000, éditions La Renaissance du Livre 2001

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