Port des Barques

Port des Barques

vendredi 19 août 2016

Nicole Drano-Stamberg La rencontre écrit toujours le premier mot



         Tu entras dans le parc. C'est à peine si nous nous
         vîmes. Ce fut un chuchotement. Il y avait de la lumière.
         Beaucoup. Un rayon traversait le feuillage. Il éclairait
         un banc. Au centre. Le langage ne fut pas celui de tout
         le monde. Tout devint phosphorescent.

         Wohin muss ich sterben
         Mourir            où?
         Dans l'infime espace entre le pinceau de soie
         et un peu de brume blanche      sur votre cœur
         quand la rencontre écrit toujours le premier mot.

         in Ciel! Ciel! Des poèmes hirondelles! L'amant hirondelle,  Rougerie 2006, p.p.72/73

Avec L'amant hirondelle un étrange duo s'installe entre deux personnages, assis sur un banc dans un jardin mythique. Le visiteur a tout de l'ange, l'immatérialité et le langage mais sa présence d'amant hirondelle vient combler à l'évidence un vide cruel. L'échange est d'une suave tendresse des premiers mots aux derniers.

         J'attends une manifestation du ciel sur notre terre.
         Si je suis rentré dans ce parc c'est qu'il n'y avait ni
         porte ni fenêtre. de là je peux voir l'invisible, il m'en-
         toure. l'évènement me prend au dépourvu mais j'ai
         une mélodie, un mouvement de sons, un corps qui
         remue, une voix qui viendra en toi, elle longera la tienne.

                               
         Viens           chuchotons.
         Il est inexcusable de se parler à l'oreille
         sans oser quelques mots      plus vrais     plus réels.
         Les lingeries claquent dans le mistral. Balcon d'amour.
         Le ciel restitue un chant capturé aux nuages.

   
         Je sus que tu avais bougé, ton corps ne projetait
         aucune ombre. si j'avais pu chanter, si j'avais eu de la
         voix, je serai venue te rendre visite avec mon chant au
         plus profond de ton corps.
         quand j'ai voulu m'asseoir j'ai trouvé ton message à
         ma place. Tu ne pouvais plus parler et tu écrivais. Sans
         nous briser aux dures parois de la vie nous resterons
         dans une création évidente. tu riais, tu pleurais. Une
         larme tomba sur la page, elle fit une tache claire. De
         ton doigt tu en fis le tour.
         Apparut le poème.

         ibid p.p.110/111/112

Nicole Drano-Stamberg est née à Lodève d'un père occitan et d'une mère autrichienne. Elle faisait déjà partie avec Georges Drano, son mari, de l'équipe du Festival de Poésie de Lodève, une création bien antérieure à celui de Sète.

Installés désormais à Frontignan, où Georges à repris un vignoble, ils écrivent l'un et l'autre et organisent des lectures publiques de poésie dans le cadre de l'Association Humanisme et Culture dont ils sont co-responsables.
Leur langage en effet n'est pas celui de tout le monde. Humanisme est le mot qui les caractérise l'un comme l'autre. Il sont modestes, conviviaux et engagés. On les retrouve à Sète, après avoir œuvré longtemps en Afrique, au Burkina Faso, dans des activités humanitaires et culturelles, soutenant l'écriture poétique lors de rencontres avec des associations locales ou favorisant, à l'occasion du festival, des échanges entre un poète et un jouteur ou des gens de la mer.
Ils disent bien sûr aussi leurs poèmes au cours de lectures.
Un précédent article, rédigé à propos de Georges Drano et intitulé L'invisible présence, est accessible sur Le Temps bleu.

Ici, l'étrange amant hirondelle parle à l'oreille du poète d'une autre face du ciel :

         Un léger crissement
         au creux de l'oreille
         rappelle l'amant hirondelle.  Quelques mots.
         Ils me content une autre face du ciel.      Parfum de lin
         qui glisse avec les huiles,       le temps de lire.

         ibid p.69

Il console et apaise :

         La première fois j'étais assise dans un champ de
         batailles et c'était le monde.
         Disposés en images dans la mémoire, des corps morts,
         sans que personne ne le sache. J'attendais la vision
         d'un jour nouveau. L'espoir était ce parc où il n'y avait
         pas de ville anéantie. Je me lèverai, je sortirai et je te
         rencontrerai.


         Il est à l'extérieur
         il est en nous-mêmes.
         L'amant peut nous sembler loin.
         sa vérité est dans une
         presque absence.

         ibid p.p.70/71

L'amant n'est pas de chair, sa presque présence est toute d'intuition et d'amour et se pose tel un baume sur une douleur masquée.

Le hasard a voulu que je commence ma lecture par les dernières pages du recueil, les premières décrivent un monde où personne ne rencontre personne et où les hirondelles sont aussi des sans papiers.

         C'est un chemin où
         personne       ne rencontre personne.
         Francis Bacon et Vincent Van Gogh
         soudain ont un toucher
         sur ma main.       ils tendent un pinceau.
         offrir un mot                   pour eux
         dans une torche                    en feu.
         Sans papiers                 deux hirondelles.

         ibid Hirondelles sans papiers, p.36

Tout est suggéré mais laisse pressentir l'inattendu d'une rencontre :

         Parfois nous voyons quelqu'un
         il touche à peine terre.
         puis il squatte sous l'auvent de la fenêtre.

        
         Alors je distingue quelque chose
         qui détache les étoiles
         une à une et qui appelle en vain :
         "c'est quelqu'un ou quelqu'autre?"

        
         Si le ventre vide
         trouble le rêve ou la preuve
         de notre existence sans papiers
         alors je bègue le mot pour accueillir ce quelqu'un
         ce quelq'autre au sourire fou.

         ibid p.37

Une question lancinante court entre les lignes, portée par les sempiternels mots: sans papiers.

         Pourrai-je en mourant
         oublier le désir ardent
         de l'amour.



         Garder dans la pupille
         la mémoire du papier qui ne se pose pas
         avec l'empreinte appuyée de lèvres qui aiment

         ibid Hirondelles sans papiers, p.49


"La poésie est une tentative de faire révéler aux mots assemblés sur la page ce qu'ils ont de plus humain, de plus secret. La poésie ouvre la parole pour éloigner la barbarie, l'injustice" écrivait Nicole Drano-Stamberg dans l'avant-propos de son livre, L'Employée de la poésie,  paru en février 2015, chez Le Petit Véhicule.

Elle ajoutait: "en enlevant la peau des mots le( la) poète cherche à atteindre les énergies, le merveilleux de la créature humaine". Chacun y parvient plus ou moins et à sa manière, multipliant ainsi les approches et les regards.

Nicole Drano-Stamberg lisait lors du récent Festival de Sète des extraits de son livre Délicatesse et gravité, paru chez Rougerie en 2012. J'ai noté cette phrase: "seul l'amour fait renoncer à l'immobilité de l'âme".

Dans la vie comme en poésie la rencontre écrit toujours le premier mot, celui qui donnera sa couleur à nos attentes et nos choix.


bibliographie: 
  •  Ciel! Ciel! Des poèmes hirondelles, Rougerie 2006
  • Délicatesse et gravité, Rougerie 2012
  • L'employée de la poésie, Le Petit Véhicule 2015
  • S'il n'y avait plus d'herbe, La Rumeur libre 2015
sur internet :

vendredi 12 août 2016

Le Festival de Poésie à Sète comme si vous y étiez


Le Festival de Poésie Voix vives de méditerranée en méditerrané s'ouvrait, à Sète, le 22 juillet dernier au soir, dans le parc Simone Weil situé dans le haut de la ville. Tous les poètes présents étaient invités à dire chacun un poème dans sa langue, poème repris ensuite en français.

Le lendemain, à 10h du matin débutaient les lectures, qui se succéderaient toute la semaine, d'heure en heure jusqu'à minuit, et conjointement sur toutes les scènes dressées dans la ville.

De16 h à 17h, une lecture, placée sous le vocable Voix croisées, était prévue dans les hauteurs de la ville, dans la cour du Lycée Paul Valéry, qui s'ouvrait aux festivités pour la première fois. J'y assistais et en fais le compte rendu.

Le temps est à l'orage. Deux poètes, Paulo José Miranda et Claudio Pozzani, la violoniste Mélanie Arnal, une comédienne et un présentateur font face au public installé sur des chaises.

Paulo José Miranda, poète, romancier et dramaturge lit en portugais un premier texte, aussitôt repris en français par la comédienne, Isabelle Peuchlestrade.

L'auteur est publié en français pour la première fois par les éditions Al Manar à l'occasion du festival. Il est né en 1965 au Portugal et vit au Brésil depuis 2005, à Fazenda Rio Grande, dans la région métropolitaine de Curitiba.
         

         autoportrait 1

         combien de beauté faudra-t-il décrire
         pour qu'un cœur s'agenouille devant l'existence d'un autre

         combien de verdure verrons-nous dans les champs
         bien avant
         les carillons des cloches dans les villages dans ta bouche

         combien d'enfants le matin sur le chemin de l'école
         pour si peu de mains qui plantent
         un quelconque dessein
         une quelconque graine de dieu

         et tant de dieu
         pour si peu d'humain
         ravivant la flamme à tous les gestes tendres
         aux forêts blanches des grammaires

         Il y en aura encore
         il y en aura peu
         qui dans les décombres d'un livre trouveront
         leur visage dans les mains d'un autre

         in Autoportraits, traduits du portugais par Sofia Queiros, aux éditions Al Manar, 2016, p.7


   Claudio Pozzani lit à son tour des textes de son recueil, Cette page déchirée, paru chez Al Manar en 2012.
Né à Gênes en 1961, poète, romancier et artiste, il est l'organisateur du Festival International de Poésie de Gênes et participe, en tant que présentateur et acteur, à celui de Sète depuis sa création. 

         À ma mère

         Je t'ai vue en face dans cette salle
         moi souillé de sang et de mucus
         toi, bouleversée et curieuse
         J'ai essayé de te dire
         que je n'étais pas sûr de vouloir rester en dehors de toi
         mais les mots que j'avais dans ma tête
         dans ma bouche se pétrissaient mal
         Je venais juste d'apprendre
         que toute la vie aurait été hypocrisie et paradoxe :
         Je t'avais fait souffrir
         je t'avais fait saigner
         et pourtant c'était moi qui pleurais
         et toi qui souriais
         Je t'ai vue en face dans cette salle
         tandis qu'ils m'emportaient
         Il y avait trop de confusion pour te dire combien j'étais heureux
         de donner enfin un visage
         au ventre qui m'avait accueilli
         Et plus tard avec mes collègues
         on discutait de réincarnation
         d'éternel retour, des cours et recours de Vico
         mais j'avais hâte de te revoir
         et de connaître ton homme et votre fils
         dont je sentais la voix ouatée et lointaine
         Je t'ai vue en face dans cette salle
         et je donnerais tout ce que j'ai
         pour m'en souvenir.

         in Cette page déchirée, traduit de l'italien par Viviane Campi, Charles Petit, Marc Porcu,   Monique Baccelli, éditions Al Manar, 2012, p.11

Entre chaque poème, la voix du violon s'élève ardente sous le vent d'orage. Le ciel est zébré d'éclairs et soudain l'averse éclate.

          autoportrait 11

          le ciel se déchire
          il laisse passer l'eau vers le monde

          une odeur de peur couvre le versant de la colline
          de bruits d'animaux angoissés
          et de la tristesse chérie des hommes
          au souvenir d'un jour de chasse

          le coup final au bois est asséné
          et des pas se pressent dans la boue

          celui qui ouvre la porte de la maison
          laisse entrer
          l'image du ciel
          qui l'a ramolli toute la journée
          il ramène à table les mains
          qu'il avait dissimulées dans la terre
          des mains devenues racines

          des mains qui ne se reposent pas
          qui tiennent le visage
          sous l'eau des cieux

          ibid Autoportraits p.17

Les poèmes s'accordent aux rigueurs du ciel, dont le public et les artistes s'accommodent vaillamment. La voix du violon se fait déchirante sous l'averse. C'est là toute la magie du festival.

Claudio Pozzani clame d'une voix tonitruante son poème du renégat, Sono, ou Je suis

           Je suis

           Je suis l'apôtre exclu de la Dernière Cène
           Je suis le garibaldien arrivé trop tard au rocher de Quarto
           Je suis le Messie d'une religion en laquelle personne ne croit
                  Je suis l'exclu, l'outsider, le maudit qui ne cède pas

           Je suis le héros qui meurt à la dernière page
           Je suis le chat borgne qu'aucune vieille ne veut caresser
           Je suis la bête enragée qui mord la main tendue par pitié
                  Je suis l'exclu, l'outsider, le maudit sans âge

           Je suis la vague déferlante qui emporte les serviettes et les transistors
           Je suis le malentendu qui sème la discorde
           Je suis le diable qui a esquivé l'encrier de Luther
           Je suis le film qui se déchire au mauvais moment
                    Je suis l'exclu, l'outsider, un clou dans le cerveau

          Je suis la balle du flipper qui tombe un point avant le record
          Je suis le but contre son camp à la dernière seconde
          Je suis l'enfant qui ricane aux claques de sa mère
          Je suis la peur de l'herbe qui va être fauchée
                   Je suis l'exclu, l'outsider, cette page déchirée.

          in Cette page déchirée p.7

Soudain l'orage tourne bride et s'en va arroser d'autres villes. Paulo José Miranda reprend :

          autoportrait 60

          ensuite nous avons le reste de la vie

          et cela ne suffit pas

          pour découvrir que dans le sein maternel
          il y avait déjà une grammaire

          ibid Autoportraits, p.57

L'heure s'achève, poètes et auditeurs se dispersent, pour rejoindre au plus vite une des multiples lectures, qui s'offrent à chaque coin de rue, sur le parvis d'une église, une placette ou dans un jardin privé. Chacune d'elles est une rencontre privilégiée.

Dans le jardin intérieur de la rue du Génie, de 17h à 18h, Vénus Koury-Ghata, poéte et romancière libanaise, mariée à un Français et installée en France depuis 1972 est présente et couronnée des plus grands Prix. Elle est interrogée aujourd'hui par Gérard Meudal, journaliste et traducteur, à propos de son dernier livre, Les mots étaient des loups.

         Être berger nécessite une parenté de sang avec un loup
         des liens avec un brin d'orge ou de luzerne
         on échange un fromage contre un bâton
         un ballot de laine contre un calendrier
         une brebis pleine contre une fille vierge
         on apprend l'ignorance aux plantes savantes
         l'addition au chien
         et au feu de ne pas ronfler en présence des visiteurs

         in Les mots étaient des loups, Inhumations, Poèmes choisis, Poésie/ Gallimard 2016, p.74

Entre les gouttes qui tombent des arbresinstallée sous un grand parasol, Vénus Koury-Ghata évoque son enfance et sa vie si particulière dans un village du nord du Liban, "entre les orties qui montent à l'assaut des fenêtres et les morts qui ne sont pas morts mais se cachent derrière les façades".

"Je puise en moi-même quand j'écris, dit-elle, et c'est devenu une force salvatrice. Quand un sujet ne veut pas me lâcher, je commence à le dire en poésie puis je le dis ensuite dans les moindres détails dans un roman. Beaucoup de mes romans vont avec un poème. La langue poétique est plus rapide que la langue littéraire. Aux enfants que je rencontre, je dis: écrire un roman c'est escalader la pente d'une montagne et planter le drapeau. Écrire de la poésie c'est dégringoler la montagne jusqu'en bas dans une grande poussière sans rien comprendre."

Gérard Meudal n'a même plus besoin d'animer le débat, Vénus se raconte et le public vibre au toucher de sa voix. Un instant unique d'une émouvante intensité.

Reste la possibilité d'acheter le recueil et de le lire. Pour ce, il suffit de descendre sur la Place du Pouffre, où se dressent les tentes blanches des éditeurs, et où se tiennent également d'heure en heure des rencontres avec auteurs et éditeurs.
Je vous conseille vivement d'ouvrir les liens enregistrés plus bas pour en savoir davantage sur ces poètes.

Les dernières lectures en musique s'achèveront vers une heure du matin.
Il faut une santé de fer aux organisateurs, aux accompagnateurs et poètes pour tenir le rythme toute une semaine mais, comme chacun sait, la poésie est une drogue douce, qui a ses adeptes... Le matin suivant, toute l'équipe recommence dès 10h ...

Bibliographie:
  • Autoportraits de Paulo José Miranda, éditions Al Manar 2016
  • Cette page déchirée de Claudio Pozzani, éditions Al Manar 2012
  • Les mots étaient des loups de Vénus Khoury-Ghata, Poésie-Gallimard 2016
sur internet:

vendredi 5 août 2016

Jangbu Le temps d'un dépaysement



         Retour au pays

         1

          À plusieurs reprises
          J'ai voulu retourner au pays
          En poussant un troupeau de poèmes
          Je crois qu'on peut encore distinguer les traces des pas du temps
          Sur un sentier des montagnes enneigées et un lac
          Ou entre un lac et une prairie
          Et qui rejoint peut-être              la tente
          D'où j'étais parti à l'origine

          2

          Aujourd'hui, c'est l'automne
          Je voulais attirer par mes contes merveilleux et mes affabulations
          Sous les fruits de la ville
          Quelques amantes richement parées
          et des enfants immatures
          Mais une forêt d'acier acéré
          Qui pousse entre mes propos et ma poitrine
          Et entre ma poitrine et mon cœur-esprit
          Entrave mon regard

          3

          Parfois
          Je sens que je n'ai nulle part où retourner

          in Le hachoir invisible, éditions L'Oreille du Loup, 2012, p.57

Cette écriture s'inscrit en tibétain comme une broderie sur la page de ce recueil bilingue, paru à L'Oreille du Loup, en 2012. La traduction française est de Françoise Robin et Élise Mandine, avec des dessins de l'auteur.
C'est là une manière originale de se dépayser pour tous ceux qui sont rentrés ou ne partiront pas cet été.









Jangbu est le nom de plume de Chenkstang Dorje Tsering, né en 1963 à Ando, au Tibet, un pays envahi par la Chine en 1950 lors de l'arrivée au pouvoir de Mao; un pays qui subira ensuite une modernisation accélérée et deviendra, après la fuite du Dalaï-Lama, la région autonome du Xizang, en 1965.

         Chaque nuit

         Chaque nuit    C'est ma grande fête obscure
         Plus précisément       Dans le sillon des volatiles du sommeil
         Envolés
         Toi seule te poses, doucement, sur mon épaule
         Parfois, tes lèvres chaudes s'agitent dans un murmure d'ailes
         Parfois tu t'assois, immobile
         Ces causes de bonheur      Me
         Rendent insensible aux motifs de crainte.

         ibid p.25

Au dos du livre, l'auteur précise :

          Bien des choses mériteraient une explication
          Mais je n'ai pas plus d'idée ni de courage que ça
          Pour bâtir une histoire.

Le titre du recueil, Le Hachoir invisible, laisse présager la violence subie.

         Les cinq dégénérescences

         Tout d'abord, les puits s'assècheront, dit-on
                 Ensuite, les végétaux disparaîtront, dit-on
                 Ensuite, les animaux s'en iront, dit-on
                 Ensuite, les yeux de l'âme perdront la vue, dit-on
                 Ensuite, il ne restera plus que la dignité, dit-on
                 Ensuite, les cœurs iront s'écartant, dit-on
                 Ensuite, la communication s'étiolera
                 Ensuite... Tout déclinera, dit-on

         Mais tout cela est probablement encore loin de nous

         ibid p.15

         Invention théorique

         Que les bons massacrent les méchants
         C'est normal
         Que les riches dépouillent les pauvres
         C'est normal
         Que les forts opriment les faibles
         C'est normal

         Que les supérieurs asservissent les inférieurs
         C'est normal
         Qu'un individu souffre en prison pour la nation
         C'est normal
         Et que pour la sécurité de la majorité la minorité soit brûlée vive
         C'est encore normal
         Mais
         Ceux qui n'ont pas le bien du Parti à cœur
         Ne sont pas normaux

         ibid p.63

Le climat d'oppression se précise . Le poète le dépeint avec l'ironie du désespoir.

         Hachoir invisible

         Chut, tais-toi
         Ils arrivent
         Ne parle pas!
         Ils pourraient trancher nos langues

         Dis-leur un mot gentil, flatte-les
         Affiche un sourire
         Fais des courbettes

         Mais    ils nous ont tranché les oreilles

         ibid p.17



         Celui qui est mort en cage

         Des barreaux de fusils
         Autour, un insaisissable barbelé de ruses
         Secoué par des rafales de vent rouge
         Suspendu dans le vide, terrorisé
         Isolé par des mensonges et des calomnies cruelles...
         Que possèdes-tu d'autre, cage ?
         C'est en pensant à cela qu'il est mort
         On dit que
         La nouvelle de sa mort
         Elle non plus
         N'est pas sortie de la cage
         Pendant de longues années
         Pour une raison spéciale

         ibid p.53

La quatrième de couverture précise que l'auteur est une des voix majeures et des plus influentes de la poésie tibétaine contemporaine.

          Prisonnier

          Ceci est une prison normale
          Avec un unique prisonnier Il n'est pas accusé à tort
          Des gardiens costauds le surveillent avec suspicion
          En fumant        En s'agitant
          Tout en s'abritant de la pluie derrière leur grosse bedaine ruisselante
          Comme des grains de blé rebondis à l'automne qui se pressent dans les silos

          Le prisonnier est imaginaire Je suis à l'intérieur de son corps
          Le chef d'accusation : avoir trop réfléchi

          ibid p.35


        
Un long poème, en 9 chants en l'honneur du Zi, clôt ce recueil.

Le Zi est une sorte d'agate,  noire, de forme allongée comme un muscle, avec des lignes blanches comme des os, et des ronds qu'on appelle les "yeux". C'est une pierre mythique, très rare, très précieuse, spécifique au Tibet.

Cette perle, essence de la civilisation tibétaine,  précise la traductrice, le poète l'associe au sort fait au Tibet, car les marchands l'achètent et la vendent sans état d'âme ni sens de sa sacralité.

         Zi 2

         Je suis le cœur d'un peuple
         Et une relique issue d'une crémation

         Je suis une larme de soleil, retenue depuis mille ans
         Mais aujourd'hui, versée

         Je suis un œil    Je suis la signification originelle et inaltérée
         Fruit du polissage de chaque perle
         Perle des phrases façonnées dans ma bouche

         ibid p.81

Cette voix est bien celle d'un poète qui s'insurge au nom de son peuple et nous en devons l'écho à des éditeurs engagés comme Mireille Montoya, de L'Oreille du loup.

Bibliographie: 
  • Le hachoir invisible, L'Oreille du Loup, 2012
sur internet :

jeudi 21 juillet 2016

Le temps d'une pause



Le Temps bleu fait une pause estivale, il reprendra ses publications du vendredi, le 5 août 2016.
Que ce vers d'une grande dame de la poésie luxembourgeoise, Anise Koltz, accompagne vos vacances :

          Le soleil s'émiette
          lorsqu'il entre dans ma chambre
          pour y déposer ses ombres

         in Soleils chauves, Arfuyen 2012, p.129



Vous pouvez cependant lire ou relire les deux articles de Roselyne Fritel à propos d'Anise Koltz ainsi que tous ceux précédemment parus, qui vous restent accessibles sur Le Temps bleu. Bon été en poésie.

vendredi 15 juillet 2016

Rainer Maria Rilke rend hommage à son amie peintre Paula Modersohn-Becker


L'exposition de peinture, qui se tient actuellement à Paris, au Musée d'Art Moderne, présente les œuvres d'une artiste peintre allemande, Paula Modersohn-Becker.

Paula Becker s'est formée à la peinture et au dessin à Berlin, de 1896 à 1898.
En septembre1898, elle rejoint à Worpswede, non loin de Brême, une communauté d'artistes installée en pleine nature dans la lande.
Dès le premier soir, elle écrit à sa tante: "Je jouis de ma vie à chaque respiration, et au loin rougeoie et luit Paris. Je crois réellement que mon désir le plus silencieux, le plus nostalgique se réalisera."

Dans la nuit du nouvel an 1899, elle part pour Paris, où elle retrouve son amie sculpteur, Clara Westhoff, venue étudier elle aussi à l'école de sculpture de Rodin.

Paris est alors à l'avant-garde de la création et s'ouvre à elle comme un foyer d'art, elle y fera quatre longs séjours entre 1900 et 1906.

Inscrite à l'Académie privée Colarossi, 10 rue de La Grande-Chaumière, elle fréquente aussi les cours gratuits d'anatomie à L'École des beaux-arts, ouverts aux femmes depuis peu.
Elle arpente le Louvre, où elle dessine des croquis des grands maîtres et découvre les tanagras. Elle est fascinée par les visages peints des défunts du Fayoum. Ils vont influencer par la suite ses portraits et autoportraits.
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                                                                      Autoportrait à la branche de camélia 1906/1907



Elle visite les galeries d'art célèbres, comme celle de Vollard, où elle peut admirer des Cézanne,
mais voit aussi une exposition Pablo Picasso, des sculptures d'Aristide Maillol, des tableaux d'Henri Matisse, les rétrospectives Seurat et Vincent Van Gogh et visite l'atelier de Maurice Denis, à Saint Germain en Laye. Ce foisonnement d'œuvres de formes, de techniques et de styles variés élargit son propre langage pictural.

Elle est introduite par Rilke auprès de Rodin, dont il est le secrétaire, comme l'épouse du peintre allemand Otto Modersohn. Elle visite son atelier de Meudon et s'émerveille à la vue des nombreux carnets de croquis, que lui montre le sculpteur.

Dans son journal, elle écrit, en 1900 :

        "Je sais que je ne vais pas vivre très longtemps. Mais est-ce si triste? Une fête est-elle plus belle parce qu'elle est plus longue ? Et ma vie est une fête, une fête brève et intense. Mes sens s'affinent, comme si, dans les quelques années qui me restent, il me fallait tout, tout assimiler. Et j'aspire tout, j'absorbe tout."

Elle épouse en mai 1901 un des peintres de la communauté d'artistes de Worspwede, Otto Modersohn, resté  veuf avec une petite fille, et devient ainsi Paula Modersohn- Becker. Elle passera dorénavant plusieurs mois chaque année à Paris.
De son coté, son amie sculpteur, Clara Westhoff, a épousé Rilke, qui la quitte un an plus tard à la naissance de leur premier enfant.

En  1905, Paula s'inscrit à l'Académie Julian, qu'ont fréquentée Gauguin et les Nabis, auparavant.

Elle écrit à son mari: "C'est curieux, cette fois ce ne sont pas tant les vieux maîtres qui me font de l'effet, mais principalement les plus modernes des modernes. Je vais aller voir Vuillard et Denis, car c'est à l'atelier qu'on ressent la plus forte impression".

Rilke, qui échange très volontiers avec Paula à propos des expositions ou des peintres qu'ils visitent ensemble à Paris, ne la considère toujours pas comme une artiste.
Invité chez les Moderoshn, à noël 1905, il lui achète cependant son premier tableau, Nourrisson avec la main de sa mère, et écrit ceci à son  propos :

         "Le plus curieux fut de trouver la femme de Modersohn dans une évolution très personnelle de sa peinture, peignant sans égards et droit devant des choses qui sont très de Worpswede et que pourtant jamais personne encore n'avait été capable de voir et de peindre. Et sur ce chemin très personnel, rejoignant étrangement Van Gogh et son orientalisme."

En février 1906, elle est de nouveau à Paris, mais cette fois sans idée de retour. Elle veut "suivre sa propre voie" et aller jusqu'au bout de sa recherche, avec l'espoir d'en vivre et d'être reconnue:
"en moi brûle le désir de devenir grande dans la simplicité" écrivait-elle déjà dans son journal, en avril 1903.

Installée dans un atelier parisien au 14 avenue du Maine à Paris 14ème, elle écrit à Rilke :

          "Et voilà que je ne sais plus du tout comment je dois signer. Je ne suis pas Modersohn et je ne suis plus non plus Paula Becker. Je suis moi, et j'espère le devenir de plus en plus."

Elle avait vu la collection Gauguin de Gustave Fayet, au printemps 1905. Au Salon l'automne de 1906, a également lieu une grande rétrospective des œuvres de Gauguin. Elle s'en inspire lorsqu'elle entame sa période la plus productive et la plus inventive.
Prenant son propre corps pour modèle, elle se peint nue en pied, (enceinte étrangement, alors qu'elle  ne l'est pas) mais elle est la première femme à oser le faire.
Elle multiplie les portraits comme les autoportraits, ses personnages ont maintenant des yeux sans pupilles, ce qui leur confère distance et mystère. Elle peint également des natures mortes avec des objets symboliques à la manière de Gauguin et varie à l'infini sa touche.

Elle continue à peindre quantité d'enfants et elle-même, nus, avec des fruits portés en ostensoir ou constellant le sol.

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Portrait de Rainer Maria Rilke Mai-juin 1906



Peint à l'automne 1906, le tableau ci-dessous est d'une remarquable intensité et semble le bel aboutissement d'un travail acharné. Il répond pleinement au souhait exprimé dans son journal:
"en moi brille le désir de devenir grande dans la simplicité."



                                       Italienne nue en buste, tenant une assiette dans sa main levée, Automne 1906


Dans le poème qu'écrira plus tard Rilke, il l'évoque de façon émouvante ainsi:

         (...)
        
         Et des fruits, j'achèterai des fruits, où l'on
         retrouve la campagne jusqu'au ciel.
            Car à ceci où tu t'entendais: les fruits dans leur plénitude.
         Tu les posais sur des coupes devant toi,
          tu en évaluais le poids par les couleurs.
          Et comme les fruits tu voyais les femmes,
          tu voyais les enfants, modelés de l'intérieur
          dans les formes de leur existence.
          Et pour finir, toi-même tu te vis comme un fruit,
          tu te dépouillas de tes vêtements, tu allas te placer
          devant le miroir et tu t'y enfonças toute entière,
          sauf le regard; lequel, sans fléchir,
          s'abstint de dire: c'est moi. Non: ceci est.
          Si dénué de curiosité à la fin, ton regard,
          si détaché de tout, d'une si véritable pauvreté,
          que tu n'étais même plus pour lui objet de désir: saintement.

          (...) extrait du Requiem pour une amie, traduction de Jean-Yves Masson, 2007, figurant dans le catalogue de l'exposition, p.p.153/154


                                           

                                                                                 Auto portrait au citron 1906/1907


Otto Modersohn rejoint son épouse à Paris  en septembre 1906 et passe tout l'hiver auprès d'elle.
Enceinte de son premier enfant, elle repart finalement avec lui pour l'Allemagne, au début de l'été 1907 et réintègre sa vie et son ancien atelier.

Elle mettra au monde une petite Mathilde, le 2 novembre 1907 et mourra d'une embolie, le 20 novembre de la même année, à l'âge de 31 ans. Ces derniers mots seront: "dommage".

C'est un  an plus tard, entre le 31 octobre et le 2 novembre 1908, que Rilke rédige, à Paris, le Requiem pour une amie, déjà cité plus haut, qui s'achève ainsi :
 
            (...)

                 Es-tu encore là? Dans quel recoin es-tu ? –
            De tout cela tu as eu une si ample science,
            tu as pu accomplir tant de choses en t'éloignant ainsi,
            ouverte à tout, comme un jour qui commence.
            Les femmes souffrent : aimer veut dire être seul,
            et les artistes parfois dans leur travail pressentent
            que leur devoir, quand ils aiment, est la métamorphose.
            Amour, métamorphose: tu entrepris l'un et l'autre; il y a l'un
            et l'autre dans Cela qu'à présent falsifie une gloire qui te les dérobe.
            Hélas, toi tu fus loin de toute gloire. Toi qui fus
            de peu d'apparence; qui avais sans bruit replié
            ta beauté en toi-même, comme on baisse un drapeau
            au matin gris d'un jour ouvrable,
            et ne voulais rien d'autre qu'un long travail, –
            travail qui n'est pas accompli: non, hélas, pas accompli.
                 Si tu es encore là, s'il reste encore
            dans cette obscurité une place à laquelle ton esprit
            vibre sensiblement, à l'unisson des ondes planes et sonores
            qu'une voix, solitaire dans la nuit,
            suscite dans le flux d'une haute chambre:
            Alors écoute-moi: Aide-moi. Vois, nous allons nous aussi
            glisser, nous ne savons quand, revenir de notre avancée vers
            quelque chose que nous n'imaginons pas, où
            nous serons empêtrés comme dans un rêve,
            et dans quoi nous mourrons sans nous réveiller.
            Nul n'est plus avancé. À tous ceux qui ont soulevé leur sang
            pour une œuvre qui s'avère longue,
            il peut arriver de ne plus le tenir à bout de bras
            et qu'il retombe, privé de valeur et vaincu par son poids.
            Car il existe quelque part une antique hostilité
            entre la vie et le noble travail.
            Afin que je la discerne et la dise: aide-moi.

            Ne reviens pas. Et donc – si tu le supportes –
            sois morte chez les morts. Les morts ont fort à faire.
            Aide-moi pourtant, sans dissiper tes forces,
            comme m'aide parfois le plus lointain: en moi.

            in Requiem pour une amie, Verdier poche, édition bilingue, traduction J-Y Masson, 2007.

En 1903, Rilke avait omis de faire allusion à Paula Modersohn-Becker dans sa monographie écrite sur les peintres de Worpswede. Paula avait alors écrit dans son journal qu'on y trouvait "plus de Rilke que de Worpswede".

J'éprouve le même sentiment à lire nombre de vers du Requiem pour une amie. Il y parle davantage de lui-même que de Paula. L'ego de Rilke était sans doute surdimensionné.
Les moindres écrits de Paula sont par contre d'une réelle authenticité et la rencontre avec son œuvre, bouleversante.
De son vivant, Paula n'a exposé que cinq fois et n'a vendu que trois toiles, quelques unes ont  également été brûlées par les nazis, mais les œuvres rassemblées pour l'exposition du Musée d'Art moderne parlent largement d'elles-mêmes, ne les manquez pas.

Bibliographie:

  • Catalogue de l'exposition Paula Modersohn - Becker, L'intensité d'un regard, Musée d'Art Moderne de la ville de Paris 2016
  • Être ici est une splendeur, Vie de Paula M.Becker, par Marie Darrieussecq, P.O.L, 2016
sur internet:





 
 

vendredi 8 juillet 2016

Guy Goffette Entre l'encre et les étoiles


                                       I

         J'ai dit toutes les paroles que je savais, toutes.
         J'ai prononcé ton nom pour moi et pour

         ce que nous avons été ensemble, ce grand corps
         balancé entre la mer promise et la terre d'habitude

         à chercher une route vivante et qui parle pour nous.
         Mais nous avons épuisé l'eau du désert avant même

         que le soleil nous touche les lèvres, et cet hiver
         qui n'en finissait pas de tendre ses pièges

         entre nos bras, nous l'avons assez poursuivi
         pour savoir qu'il séparait nos traces

         et nous perdait dans la neige des jours.
         À présent, face à face, nous attendons la nuit.

         Je dis des mots qui ne passent pas par ma gorge
         et toi, tu redemandes un café très fort

         pour changer la couleur des larmes.

         in Petits riens pour jours absolus, La couleur des larmes, Gallimard, 2016, p.p.83/84

                             
                                        II

          Ce que je voulais toujours avec toi, c'est partir
                        et que la terre recommence

          sous un autre jour, avec une herbe encore nubile,
                         un soleil qui n'appuie pas trop
   
          sur le cœur et puis du bleu tout autour comme
                          un chagrin qui se serait lavé

          les yeux dans un reste d'enfance, et que le temps
                          s'arrête comme quand tout

          allait de soi, tout, quand partir n'était encore
                          qu'une autre façon de rester

          comme l'eau dans la rivière, les mots dans le poème
                          et moi, toujours en partance

          entre l'encre et les étoiles, à rebrousser sans fin
                          le chemin de tes larmes.

          ibid p.85

Ces deux poèmes sont extraits du dernier recueil du poète belge, Guy Goffette, Petits riens pour jours absolus, paru en mai dernier chez Gallimard.
J'en aime la fluidité de ton et cette alliance du quotidien et de l'absolu, portée par de sublimes images qui parlent d'amour même si celui-ci est appelé à se défaire.

Ils sont suivi d'un hommage à sa mère et à son père de la même veine, qui exige de poursuivre la route.

                                      PASSANT

         Ne te retourne pas comme la femme de Loth
         les pas te sont comptés aussi près que le souffle

         qui te mène poète dans la cage du vers
         sur deux notes ou trois peut-être, mais le merle

         a-t-il une autre échelle pour porter le matin
         sous ton masque de chair? Ne te retourne pas

         l'air est chargé du sel de nos vaines douleurs, va
         dans le vent qui passe et laisse mourir les morts.

         ibid p.88

À l'approche de la septantaine, Guy Goffette, fait le point entre petits riens et jours absolus.
Après avoir été un enseignant, il a consacré toute sa vie à l'écriture, de la poésie au roman.  Devenu Membre du comité de lecture de Gallimard, il a dirigé les collections Enfance et Poésie et Folio Junior, en poésie.

Et voici comment, au terme d'une vie, son habituel feutre mou, complice de son humour, lui sauvera la mise.

                                     TANGO

          Quand il ne restera plus de moi
          que ce vieux chapeau noir sur la table
          où seras-tu mon bel amour
                          parmi les roses

          qui vont mourir ce tantôt, et
          parmi les oiseaux dans le couchant
          des blés où nous endormions de caresses
                          et de baisers longs

         la colère des vents, où seras-tu ?
         sinon dans les bras du vieux danseur
         dont l'ombre tourne sur l'affiche,
                        toi seule en piste

         serrant contre ton cœur mon feutre mou.

         ibid p.91

Dans ce même livre, on peut lire dans Portrait de Max Jacob en accordéon, un poème, rédigé en 2012 comme une confession, que chaque poète pourrait faire sienne.


         ÉLOGE DE ROBERT FROST, MON VOISIN

         J'ai cru longtemps comme toi qu'il suffisait de toucher
         le bois d'une table pour marcher avec la forêt,

         de caresser le galbe d'une statue pour donner
         un corps tout neuf à l'amour, de croquer

         un fruit vert pour que s'ouvre à nouveau
         le jardin de l'enfance et que la mer appareille

         qui était blanche comme tout ce qui endure
         sans parler le feu des longs désirs.

                                                                 J'ignorais

         que là où l'enfant peut entrer de plain-pied
         un mur se dresse que le temps a bâti

         avec nos cœurs aveugles, avides, nos belles
         promesses, nos serments de papier,

         et c'est celui-là même où nos rêves se brisent
         que tu défais, poète, pierre après pierre,

         avec des mots de rien, des mots de peu
         que les pluies ont lavés, les silences taillés

         comme un diamant dans la lumière des jours.

         in Petits riens pour jours absolus, Portrait de Max Jacob en accordéon, p.p.37/38

( Robert Frost est un poète américain, né à San Francisco en 1874 et mort à Boston en 1963.)

Ces mots de peu sont à l'évidence ceux qui nourrissent notre quotidien et nous aident à vivre.

 "La poésie est un état, une façon d'être, une manière de voir le monde, de l'attraper par le paletot" disait Guy Goffette, lors d'une rencontre.
Il ajoutait : "la poésie c'est du temps gagné, elle se ressent, elle est l'expression la plus intime de soi. Je considère les enfants comme des maîtres, ils se laissent enchanter par les mots, des mots qu'ils ne comprennent pas".

Abordons la et retrouvons nos cœurs d'enfant pour en jouir pleinement quand elle se présente.

Bibliographie :
  • Petits riens pour jours absolus, Gallimard 2016

sur internet :






samedi 2 juillet 2016

Yves Bonnefoy Ensemble encore

La nouvelle de la mort du poète me parvient alors même que son dernier recueil, Ensemble encore, paru au Mercure de France, vient de m'arriver. Il s'adresse directement à chacun de nous, sans préambule. Je vous transmets sans plus attendre le message :

                                       I

           C'est bizarre, je ne vous reconnais pas.
           Tant il fait nuit je ne vois plus votre visage
           En dépit dans vos yeux de cette lumière
           De diverses couleurs si loin là-bas.
           Je comprends que vous tous, vous n'êtes plus
           Auprès de moi qu'une seule présence,
           À qui tendre la coupe, je ne sais
           Ni ne le veux, je la pose, un instant.
           Apercevant vos mains,
           Je les touche des miennes, c'est suffisance.

           (extrait) in Ensemble encore, Mercure de France, 2016, p.9

Si proche et familier de son lecteur, il ne l'a jamais été, mais le grand âge parfois accomplit des miracles de simplicité et l'émotion vient, qui change la donne. On ne pense plus uniquement, on ressent ses manques et on vient à se poser les vraies questions. Ce fut sa dernière découverte.

                                         III

            Mes proches, je vous lègue
            La certitude inquiète dont j'ai vécu,
            Cette eau sombre trouée de reflets d'un or.
            Car, oui, tout ne fut pas un rêve, n'est-ce-pas ?
            Mon amie, nous unîmes bien nos mains confiantes,
            Nous avons bien dormi de vrais sommeils,
            Et le soir, ç'avait bien été ces deux nuées
            Qui s'étreignaient, en paix, dans le ciel clair.
            Le ciel est beau, le soir, c'est à cause de nous.

            Mes amis, mais aimées,
            Je vous lègue les dons que vous me fîtes,
            Cette terre proche du ciel, unie à lui
            Par ces mains innombrables, l'horizon.
            Je vous lègue le feu que nous regardions
            Brûler dans la fumée des feuilles sèches
            Qu'un jardinier de l'invisible avait poussées
            Contre un des murs de la maison perdue.
            Je vous lègue ces eaux qui semblent dire
            Au creux, dans l'invisible, du ravin
            Qu'est oracle le rien qu'elles charrient
            Et promesse l'oracle. Je vous lègue
            Avec son peu de braise
            Cette cendre entassée dans l'âtre éteint,
            Je vous lègue la déchirure des rideaux,
            Les fenêtres qui battent,
            L'oiseau qui resta pris dans la maison fermée.

            Qu'ai-je à léguer ? Ce que j'ai désiré,
            La pierre chaude d'un seuil sous le pied nu,
            L'été debout, en ses ondées soudaines,
            Le dieu en nous que nous n'aurons pas eu.
            J'ai à léguer quelques photographies,
            Sur l'une d'elles,
            Tu passes près d'une statue qui fut,
            Jeune femme avec son enfant rentrant riante
            Dans l'averse soudaine de ce jour-là,
            Notre signe mutuel de reconnaissance
            Et, dans la maison vide, notre bien
            Qui reste auprès de nous, à présent, dans l'attente
            de notre besoin d'elle au dernier jour.

            ibid p.p.19 et 20

La simplicité des mots, la tendresse des images nous le rendent soudain familier et c'est bonheur de le lire alors qu'il vient juste de nous quitter.
Un second livre L'écharpe rouge est paru également au Mercure de France tout récemment. Il s'agit d'un récit biographique inspiré d'un texte d'une centaine de vers datés de 1964.