Port des Barques

Port des Barques

vendredi 23 septembre 2016

Paul de Roux pour mieux éprouver le silence des choses




         Je gagnerai les zones d'ombre
         et je ne serai plus qu'un filet de voix
         – non pour rompre le silence des choses
         mais pour mieux l'éprouver
         à cette heure où la lumière parcimonieuse
         écorne le dos d'un livre, où le visage
         ovale du jeune duc de Saint-Simon
         se détache seul – perruque
         volatilisée – sur la carte postale
         posée sous la lampe que je n'aurais pas allumée,
             non,
         si l'attention m'avait subjugué, me faisant
         ombre sur ce carnet.

                                           *

         La nuit vient
         et ce n'est plus du tout la même chose
         de voir ces objets – encore, et noirs à contre-jour
         l'ombre, tombée comme une goutte d'encre sur le buvard
         les investit maintenant de dépendances indéfinies
         et nos frontières ne les offusquent plus
         eux qui vont de la pomme de pin au galet
         si facilement, mon Dieu, si docilement
         qu'il n'est pas vraiment nécessaire de s'en faire
             pour toutes ces barrières
         qui nous ont fait perdre une journée, encore une
         à recenser ce qui se dissout de soi-même avec l'ombre
         et chaque forme bouge et chevauche
         le temps, l'espace, et t'invite, oui
         à t'aplatir dans l'ombre
         à te prendre à cette collecte de couleurs, de formes
         qui s'ébranlent, comme une flotte
         lentement s'écarte du rivage
         et gagne les eaux libres de la mer.

                                                                                24/10/1976

         in Au jour le jour, Carnets 1974-1979, éditions Le Temps qu'il fait, 1986, p.62/63

La voix de Paul de Roux, intimiste entre toutes, s'est définitivement éteinte le 28 août dernier, comme nous l'apprend Poezibao, mais pour nous, poètes, elle a gagné "les eaux libres de la mer.
Demeure ce pincement au cœur et notre plus bel hommage est bien de le relire et de le faire partager.

Du retrait et de l'ombre, dans l'instant suspendu qu'est le poème, Paul de Roux parlait mieux que personne, comme s'il voulait nous familiariser avec la perte et son insondable mystère .

          (...)
         
          Je suis là, je vois ces choses
          et cette vue va passer, cet instant
          – au jour dernier, et pour toujours
          sera-t-il rendu ?
          ou est-il vain ?
          ou est-il feuille
          morte pour quel terreau
          quelle graine, quelle fleur inconnue ?
          et je suis sur ce pont
          sur cette lame de rasoir de la vue
          et je franchis le pont
          l'œil fixé sur l'écume
          à la crête de l'eau qui passe.

                                                                            28/10/ 1976

 À nous de goûter la profondeur d'une voix qui résonne bien au delà de la mort.


bibliographie:
  • Au jour le jour, Carnets 1974-1979, Le Temps qu'il fait, 1986
sur internet:

         

vendredi 16 septembre 2016

Quand Michel Butor rencontre Paul Delvaux

 
 

Paul Delvaux. Les squelettes. 1944 

J'aime imaginer ainsi ces deux géants disparus, l'un doué pour l'écriture, l'autre pour la peinture, échangeant amicalement dans l'au-delà.

Michel Butor, décédé cet été à presque 90 ans, était né en 1926 dans le Nord, à Mons en Barœul . Il avait enseigné le français dans plusieurs pays étrangers, dont l'Égypte. Poète, écrivain, romancier, il avait tout de"l'homme-orchestre".

Je le vis sur scène en janvier 2013, à la Maison de la Poésie, à Paris, où se tint une Rencontre de 3 géants, Michel Butor, Charles Juliet et Frank Venaille, sous la direction de Jean-Pierre Siméon et Jean-Baptiste Para, un moment exceptionnel pour chacun de ces auteurs et leurs auditeurs.
À la truculence de Michel Butor s'ajoutait une voix de stentor, une diction parfaite et une forte présence en scène. Parlant de sa venue à la poésie, il disait ceci :
        
Je vis à l'Écart, du nom de ma maison, et je pense à l'écart. Je suis à l'écart de la poésie contemporaine. Je suis quelqu'un d'un peu spécial comme tous les poètes.
J'écoute la réalité à travers la musique. En hésitant entre les deux, je suis tombé dans la poésie. J'ai commencé à être reconnu comme poète à 60 ans!

Dans le domaine de l'écriture, il passait du roman à la poésie et rédigeait aussi des rubriques pour des livres d'art. Interrogé sur les ressorts de cette prodigalité, il disait s'en étonner lui-même!

En janvier dernier, il était encore sur la scène de la Maison de La Poésie, accompagné par une violoncelliste.

Paul Delvaux nait, en 1897, dans la province de Liège en Belgique. Il s'oriente très tôt vers des études d'architecture puis vers la peinture monumentale. Les architectures tiendront une place importante dans ses tableaux. Il se passionnera également pour la peinture de Giorgio de Chirico.
En 1938, il participe à l'Exposition internationale du Surréalisme, organisée par André Breton et Paul Éluard à la Galerie des Beaux-Arts de Paris et également à celle organisée par Breton et Wolfgang Paalen à Mexico, en 1940.
Entre 1940 et 1945, il fréquente régulièrement le Muséum d'Histoire naturelle à Bruxelles, où il dessine les squelettes, que l'on retrouvera dans ses œuvres.
Devenu professeur de peinture à l'École nationale supérieure d'Art et d'architecture de La Cambre à Bruxelles, en 1950,  il y enseignera jusqu'en 1962.

Anecdote amusante, dans les années 54 et 56, ses scènes de la Passion du Christ avec des squelettes sont sélectionnées pour la Biennale de Venise mais elles se font condamner pour hérésie par le futur pape, Jean XXIII.

Une rétrospective de son œuvre aura lieu de son vivant, en 1966, au Musée des Beaux-Arts de Lille,  et au Musée d'Ixelles à Bruxelles, en 1967. La Fondation Paul Delvaux, qui deviendra le Musée Paul Delvaux par la suite, voit le jour de son vivant, à Furnes, sur la côte belge. Il meurt le 20 juillet 1994, à Furnes.

Une exposition, Paul Delvaux, l'écho du rêve, se tient actuellement au Centre Wallonie-Bruxelles, à Paris, visible jusqu'au 19 septembre prochain.
Il y figure une imposante Crucifixion, de 1954, de 200 x 270 cm.  Tous les personnages représentés, y compris le Christ et les gardes en armes, sont des squelettes, à l'exception de trois profils bleus.
Or il se trouve que Michel Butor a écrit plusieurs fictions à partir de tableaux du peintre, dont une
Descente de Croix, de 1949

          J'ai perdu les muscles que j'avais acquis auprès des dames romaines. Nous rivalisons de          
          transparence désolée, manquée, nous-mêmes transformés en grilles de prisons. Un vent
          glaçant siffle dans ma cage thoracique sans déranger les plis de la tenture bleue que m'a
          prêtée quelque comtesse, sauvée dans le pillage du grenier ancestral, dans laquelle je
          drape une de mes épaules selon une mode transmise à travers siècles et distances par les
          guildes des sœurs-hétaïres, béguines de la bonté vive, et qui ne me protège en rien.

          (extrait) in Delvaux, catalogue de l'œuvre peint, Cosmos Monographies 1975, p.44



Une autre fiction de Michel Butor accompagne Le train de nuit, de 1947:





                                                              Le train de nuit 1947

         Tandis que des muscles s'accrochent l'un après l'autre à mes articulations, les murs d'une salle
         d'attente de première classe se matérialisent autour de Vénus endormie. Son lit devient une      
         banquette noire vernie à menus ornements de bronze, tendue de cuir amarante. Le dallage se
         recouvre d'un plancher. Le tapis devenu couleur de cendre grise s'est écarté de son
         pied. Intervalle de luxe flamand. Devant le portique, c'est maintenant le comptoir, avec
         ses étagères chargées de verres et de carafes; pas une goutte de vin, semble-t-il, mais à
         l'intérieur de mes cavités nasales en formation je repère l'odeur du genièvre.
         Une plante verte sur un piédestal chantourné, une plante de Sicile. Roberte la cicérone,
         les seins serrés dans son corsage citron à bordure de dentelle, profondément échancré,
         joue ici le rôle de la caissière. Ses cheveux sont devenus d'un noir d'encre, relevés
         en haut chignon, avec une petite frange aguichante. L'horloge marque deux heures. Dans la
         porte vitrée grande ouverte une tenture théâtrale, velours à glands, donne sur les voies. Fumées,
         beffroi, lanternes rouges du wagon. Les isolateurs des fils téléphoniques au travers desquels
         j'entends bourdonner :
         " Vois cette île composée de volcans, et remarque qu'ils portent tous le nom de Yokul. Ce mot
         veut  dire glacier en islandais, et sous la latitude élevée de l'Islande, la plupart des éruptions se
         font jour à travers les couches de glace."

          Du plafond pend un énorme lustre en cuivre avec sept globes de verre dépoli qui se
          réfléchissent dans un miroir où l'on revoit la courtisane blonde, mincie, une épaule drapée dans
          étole de dentelle de Malines, Gilberte comtesse des aiguillages, un des deux poêles de fonte
          qui ronfle, une plante d'Ionie verte dans sa jardinière blanche sur son piédestal victorien, et une
          autre porte-fenêtre à tentures, fermée cette fois, derrière laquelle on aperçoit un autres lustre. Je
          traverse. Je grimpe sur les tampons dans le froid préraphaélite, m'agrippe aux barres de métal.
          Le train s'ébranle.

          ibid p.p. 42/43

L'exposition du Centre Wallonie- Bruxelles à Paris, offre pour sa part un large échantillon d'encres de Chine et lavis sur papier, de lithographies et de dessins au crayon et fusain, peu connus en France qui débordent de mystère et de poésie ainsi que des huiles des années 30.
En voici ci-dessous un bref aperçu :



         

     
     


     
    La tentation de Saint Antoine 1933
    encre de Chine et aquarelle


     
                                                                    Les belles errantes à Éphèse 1946
                                                                   encre de Chine sur papier gris
     
     
     
     
    La femme au miroir 1948
    encre de Chine et aquarelle sur papier



     
                                                                                   La table 1946
                                                                                   huile sur toile




            Étude pour "La fin du voyage" 1968
            Encre de Chine et aquarelle sur papier
     
    
    
     
    Le silence 1972
    lithographie
     
 
 
Le mot de la fin  revient à Michel Butor, il est à la mesure de sa gouaille. Tiré de son livre Michel Butor par Michel Butor, paru chez Seghers dans la collection Poètes d'aujourd'hui en février 2003, il prend place entre deux autres poèmes intitulés avec un humour noir la Romance de la décharge municipale et la Romance du Cimetière !
 
 
         ROMANCE DE L'HÔPITAL
 
 
         L'infirmière aux yeux d'héliotrope
         soulève prestement les draps
         nettoie la fesse d'un tampon
         brise l'ampoule d'un coup sec
         puis elle y remplit sa seringue
         et voilà c'est fait bon sourire
 
         Son dos oscille savamment
         dans l'encadrement de la porte
         qu'elle referme sans bruit
         le jeune médecin l'attend
         s'interrogeant sur un malade
         dont le cas lui semble bizarre
 
         Il veut consulter ses bouquins
         ou son patron mais on l'appelle
         à peine le temps d'un baiser
         en catimini bousculés
         par les chariots de ceux qu'on mène
         vers les salles d'opération
 
         Croisés par ceux qu'on en ramène
         dans l'odeur des désinfectants
         et ceux qui viennent des cuisines
         avec fumets appétissants
         pour les angoissés qui attendent
         des nouvelles de leurs parents.
 
         p.247
 
 
bibliographie:
  • Delvaux, Catalogue de l'œuvre peint, Cosmos Monographies, Bruxelles, 1975
  • Michel Butor par Michel Butor, Seghers, Poètes d'aujourd'hui, 2003
sur internet:
        


http://www.maisondelapoesieparis.com/events/michel-butor-accompagne-par-catherine-warnier-violoncelle/
https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Butor

vendredi 9 septembre 2016

Marina Tsvétaïéva c'est ainsi que la soif est sans fond



         C'EST AINSI QU'ON  ÉCOUTE


                                   1


         C'est ainsi qu'on écoute ( l'embouchure
         écoute la source).
         C'est ainsi qu'on sent la fleur :
         profondément – à en perdre le sens!

         C'est ainsi que dans l'air, qui est bleu,
         la soif est sans fond.
         C'est ainsi que les enfants dans le bleu des draps
         regardent dans la mémoire;

         C'est ainsi que ressent dans le sang
         l'adolescent – jusqu'alors un lotus.
         ... C'est ainsi qu'on aime l'amour :
         on tombe dans le précipice.


                                     2


          Mon ami! ne me reproche pas
          ce regard, affairé et blafard.
          C'est ainsi qu'on engorge une gorgée,
          profondément – à en perdre le sens !

          C'est ainsi qu'en s'accoutumant au tissu
          le tisserand tisse ses dernières trames.
          C'est ainsi que les enfants pleurant leurs pleurs
          chuchotent les chuchotements.

          C'est ainsi qu'on danse... (Dieu
          est grand – tournez donc!)
          C'est ainsi que les enfants criant les cris
          taisent leur silence.

          C'est ainsi que le sang touché par les crocs
          languit sans venins !
          c'est ainsi qu'on gémit d'aimer :
          on tombe dans – tomber.

                                                                3 mai 1923

          in Insomnie et autres poèmes, Après la Russie, Poésie/Gallimard 2011, p.p.137/138

Que nous dit du poète la biographie figurant à la fin de ce recueil ? Je cite :

Marina Tsétaïéva, naît en novembre 1892, à Moscou, fille d'une pianiste et d'un historien d'art, elle apprend le français dès l'âge de sept ans. Par la suite, alors qu'elle est interne dans une école française à Lausanne, sa première rédaction française porte cette appréciation: "trop d'imagination, trop peu de logique". Des débuts prometteurs!
Plus tard, durant ses études dans un collège de Fribourg, elle écrira des vers en allemand....

Elle perd sa mère de tuberculose, à l'âge de14 ans. Deux ans plus tard, elle est à Paris pour voir Sarah Bernard dans L'Aiglon, puis suit des cours de littérature française ancienne à la Sorbonne. Son premier recueil, Album du  soir, paraît un an plus tard, en Russie.
En janvier 1912, elle épouse sur un coup de tête Sergueï Efron, publie un second recueil de poèmes et met au monde sa première fille, en septembre de la même année. La guerre par la suite va la séparer durant presque huit ans de son époux.

Sa vie passionnée, entièrement irriguée par la poésie, qui lui est comme dictée, sera faite de quelques voyages et d'échanges avec Rilke, Pasternak, Maïakovski et Anna Teskova, sa confidente. Elle s'achèvera dans le drame et le plus grand dénuement.

En 1925, la famille Efron s'installe à Paris, dans le XIXème arrondissement, puis à Meudon en 1928. Son recueil, Après la Russie, d'où sont extraits le poème ci-dessus et les deux suivants, sort à Paris, la même année. Mais cette fois, il s'agit d'un exil et leur situation ne va qu'empirer avec le temps; ils déménageront par la suite à Clamart puis à Vanves.

En mars 1937, sa fille Alia rejoint l'URSS. En octobre, son mari qui travaille pour les services secrets soviétiques regagne clandestinement Moscou. Restée seule à Paris avec son fils, Mour, elle vit dans une chambre d'hôtel, au 32 boulevard Pasteur.
Elle s'embarque au Havre, le 12 juin 1939, pour rejoindre la Russie avec son fils.

La famille réunie passe l'été à Bolchëvo, où le NKVD loge les agents revenus de l'étranger.
Sa fille Alia est arrêtée le 27 août de la même année et passera 16 ans au bagne et en exil avant d'être réhabilitée en 1955, après la mort de Staline.
Jusqu'à sa mort, elle fera tout pour faire connaître l'œuvre de sa mère.

Le 10 octobre 39, le mari de Marina Tsvétaïéva est arrêté, il sera exécuté en octobre 1941.
Évacuée avec son fils à Elabouga, en Tatarie,  elle se pend le 31 août 1941 à 49 ans. Son fils Mour, engagé volontaire, en octobre de la même année, mourra au front en juillet 1944.


         SE FAUFILER

         Mais la plus belle victoire
         sur le temps et la pesanteur –
         c'est peut-être de passer
         sans laisser de trace,
         de passer sans laisser d'ombre

         Sur les murs...
                                Peut-être, subir
         un refus? Être rayée des miroirs?
         Ainsi : Lermontov dans le Caucase
         s'est faufilé sans alarmer les rochers.

         Mais, peut-être, le meilleur amusement
         du Doigt de Sébastien Bach
         est-il de ne pas toucher de l'orgue l'écho?
         Se disloquer, sans laisser de cendres

         dans l'urne...
                             Peut-être – subir
         une tromperie? S'exclure des vastitudes?
         Ainsi : se faufiler à travers
         le temps, comme l'océan, sans alarmer les eaux...

                                                                    14 mai 1923

         ibid p.p.141/142


         Le poète


                                 1

          Il commence de loin son discours, le poète
          Il l'emmène loin, son discours, le poète.

                      Planètes, marques, chemins détournés,
                      Ravins de paraboles... Entre oui et non.
                      Et même jeté du haut d'un clocher,
                      Il fera un détour... Car sa voie de poète

          Est celle des comètes. Rompus les liens
          D'effets, de causes – telles sont ses mailles.
          Le front dressé – aucun espoir ! Les éclipses
          Des poètes ne sont pas dans les calendriers.

                       Il est celui qui brouille les cartes,
                       Mélange les poids, mêle les chiffres,
                       Il interroge le maître, lui – le disciple,
                       Et il bat Kant à plates coutures,

           Dans le cercueil de la Bastille
           Il s'épanouit : toute la splendeur
           D'un arbre en fleurs... Il est celui
           Dont on a tous perdu la trace,
           Le train toujours manqué
                                                    – Car sa voie de poète –

           Est celle des comètes : pour chauffer
           Il consume, pour pousser – il déchire !
           Explosion, effraction – la route
           Une courbe échevelée...
                                               mais pas dans les calendriers !

                                                                         8 avril 1923


                                 2
 
            Il y a au monde des hommes en trop,
            Des superflus, pas dans la norme.
            (Sortis des dictionnaires et répertoires,
            Ils ont une fosse pour demeure.)

                        Il y a au monde des gens creux, muets,
                        On les rejette comme du fumier
                        Ils sont un clou dans la chaussure,
                        Ils éclaboussent vos pans de soie !

             Il y a au monde des menteurs :
             (Ou invisibles, marqués de lèpre)
             Ils sont, au monde, semblables à Job
             Envieux de son destin s'ils pouvaient...

                         Nous les poètes, nous rimons
                         Avec paria, mais sortis de nos berges
                         Nous disputons leurs dieux aux déesses
                         Et aux dieux des vierges-princesses !

                                                                    22 avril 1923

                                  3

              Que peuvent faire le bâtard et l'aveugle
              Dans un monde où chacun
              A son père et des yeux ? Où passions
              Et jurons traînent sur tous les remblais,
              Où les larmes s'appellent rhumes de cerveau ?

                          Qu'ai-je à faire moi, chanteuse de métier,
                          Sur un fil, glace, soleil, Sibérie !
                          Obsessions, danses et chants sur les ponts
                          Moi légère, dans ce monde
                                                           de poids et de comptes?

               Qu'ai-je à faire moi – chanteur et premier-né,
               Dans ce monde où l'on met les rêves en conserves,
               Où le noir est gris... Un monde de mesure
                        Avec mon être – tout de démesure !

                                                                    22 avril 1923

                ibid p.p.133/134/35/36

Ce plaidoyer pour la haute identité du poète en dit long sur son désespoir. Comme Mandelstam et Akhmatova,  elle est incomprise de ses contemporains, adeptes d'un " monde où l'on met les rêves en conserves". Elle reviendra sur le sujet, en 1934, avec cet autre  poème :

               Pas de souci pour le poète,    
               Le siècle
               Va-t'en, bruit ! Ouste, va au diable, – tonnerre !
               De ce siècle, moi, je n'ai cure,
               Ni d'un temps qui n'est pas le mien.

                        Sans souci pour les ancêtres,
                        Le siècle !
                        Ouste, allez, descendants – des troupeaux.
                        Siècle honni, mon malheur, mon poison
                        Siècle – diable, siècle ennemi, mon enfer.

                                                                      1934

               ibid Poèmes des années 1930-1940, p.200

Dés lors son avenir est scellé. Parmi les onze poèmes écrits à son retour en URSS, celui-ci sonne comme un point final :

                Il est temps
                D'ôter l'ambre
                De changer les mots
                Et d'éteindre la lampe,
                Au-dessus de ma porte

                                                                    Février 1941

On ne peut s'empêcher de penser à l'ambre du collier de Paula Modersohn- Becker, sa benjamine et comme elle amie de Rilke, qui connut un destin tragique.

"Chaque chose que je fais, je le fais avec passion" disait Marina Tsvetaieva, imprégnons-nous de cette voix. "Les raisons de se passionner n'ont aucune raison de disparaître" affirme Zéno Bianu dans sa préface à ce recueil.

Remontons pour conclure à la source de  son inspiration qu'est la nuit : "à l'heure où le sommeil est juste, quasiment sacré, certains ne dorment pas. Ils scrutent..."

                  LA NUIT

                 Heure des sources dénudées,
                 heure où l'on regarde les âmes – comme dans les yeux.
                 Ce sont les écluses béantes du sang !
                 Ce sont les écluses béantes de la nuit !
        
                 Le sang a jailli, à l'instar de la nuit,
                 le sang a jailli, à l'instar du sang,
                 la nuit a jailli ! (Heure des sources auditives :
                 quand le monde entre dans nos oreilles, comme dans les yeux !)

                 Rideau tiré sur le visible !
                 Accalmie perceptible du temps !
                 Heure où, disloquant l'oreille, comme la paupière,
                 nous ne pesons plus, ne respirons plus : nous entendons.

                 Le monde s'est retourné, tel le pavillon
                 entier de l'oreille : absorbant les sons
                 avec le pavillon – avec l'âme entière !...
                 (Heure où l'on se blottit dans les âmes, comme dans les bras !)

                                                                             12 mai 1923
                ibid Après la Russie, p.p. 139/140


Bibliographie:
  • Insomnie et autres poèmes, Édition de Zéno Bianu, Poésie/ Gallimard 2011
sur internet :
.



 




vendredi 2 septembre 2016

Stéphane Bataillon Ne garder que les mots



         Traverser son désert
          y rencontrer ses peuples
          ses tribus et ses fauves


          Se joindre au mouvement
          pour que rien ne s'y fige
          en le cartographiant


          Maintenir le serment
          de ne rien attaquer

          Et déplacer les dunes
          par la seule ambition
          de se relier ensemble.

          in Où nos ombres s'épousent, Vivre l'absence, éditions Bruno Doucey 2016, p.25

Se re-lier ensemble, patiemment, comme celui qui assure une présence au-delà de la perte.
Reprendre d'un regard la marche de l'entre-soi, en s'économisant quand la lune décline, ne garder que les mots et puis les écouter.

Ce dernier recueil de Stéphane Bataillon, Où nos ombres s'épousent, Vivre l'absence, paru en juillet dernier aux Éditions Bruno Doucey, reprend et prolonge le premier, publié en 2010 par ce même éditeur.

Cette seconde édition enrichie marque le temps venu de vivre l'absence, de restaurer le sable sans rien figer, au jour le jour, en accueillant timidement les prémices d'une vie renaissante.
Le livre s'écrit à l'infinitif  – comme ce qui ne peut finir – afin de :
         
          Laisser monter le chant
          pour rester au plus proche
          de notre découverte

          Espérer qu'un matin
          on saura le reprendre.

          ibid p.38

         Annuler la distance
         qui séparait des monstres
         pour mieux les accueillir

         Alors
         l'ombre retrouve sa place
         dans l'enclos du poème

         Alors
         la trêve est possible.

         ibid p.35



Il n'est question ni de tourner la page, ni de changer de route mais de poursuivre et faire sonner le chant de l'inconditionnel, où nos ombres s'épousent et s'imposent comme autant de gages d'amour.
Cette démarche sera reprise dans Terres rares, son second recueil édité également par Bruno Doucey, en 2013.

          Assurer chaque pas
          en criant sa victoire

          Et garder ses silences
          pour les âmes conjointes

          Pour qu'elles puissent rester libres
          de nous accompagner.

          ibid p.74

Dans cette édition de 2016, Stéphane Bataillon choisit délibérément de témoigner de son expérience du deuil, sous le titre de Poursuites. On ne poursuit que ce qui nous est vital et très cher.

          2
          L'expérience du deuil est signe d'une communion. Aucun
          besoin de noms, de circonstances, de narration. Il y a,
          puis il n'y a plus celle ou celui. Nous restons seuls. Mais
          une présence fragile, qui pourrait rendre fou à hauteur
          de l'amour porté, nous accompagne. Nous devons l'appri-
          voiser, d'une lutte. Une lutte qui se joue derrière chaque
          parole et que seul le poème, parole des paroles, peut
          essayer de dire.

          ibid Poursuites, p.99

          3
          Cette parole travaillée pour cercler le silence, le conte-
          nir et l'accepter, a été pour moi la possibilité d'un après.
          Je n'imaginais pas que ces poèmes puissent participer, et
          de si nombreuses fois, au travail des autres. En séance de
          dédicaces, c'est un simple "moi aussi, j'ai perdu" qui fait
          nous reconnaître.
          (...)
          ibid p.99

          6
          Crier. Il faut réussir à crier. Un bon coup. Face au mur de sa
          chambre. Face aux arbres. Face à la mer. À défaut, l'énergie
          conservée se retourne contre soi et nous dévaste. Comme
          une combustion lente. Comme le monoxyde de carbone,
          invisible, indolore. Ce cri ne peut se libérer qu'en retrait.
          Du monde, des autres. Qu'en rupture de soi, pour mieux
          accompagner la voix au cœur des vagues.

          ibid p.p.100/101

          10
          Être heureux, c'est faire, nous dit le livre de l'Ecclésiaste
          dans l'Ancien Testament. C'est le sens même du verbe grec
          " poiein", d'où dérive le nom poésie: créer, faire. Pas faire
          l'amour, faire un dessin ou son travail, faire un gâteau ou un
          sourire. Mais faire. Tout. Tout ça. Se mettre dans le mou-
          vement des jours, accepter ce qui vient sans en attendre
          plus. Sans l'héritage du temps. sans espérer demain.

          ibid p.102

          12
          Il y a de l'amour, beaucoup, dans Où les ombres s'épousent.
          L'amour d'elle. L'amour de celles et de ceux qui m'ont
          accompagné durant ce long travail de redécouverte de soi,
          jusqu'aux petits matins. Et puis il y a cette source, cette
          source de larmes chaudes qui ne s'arrête jamais malgré les
          embellies. Provoque des chocs thermiques qu'on peut ne
          pas comprendre. Où sont les actes? Où sont les paroles?
          Y-a-t-il un décalage? Et le poème naît. D'un geste un peu
          magique, juste au pied de l'arbre.

          ibid p.103

         15
         Le poème nous précède. Éclaire le chemin. sentier insoup-
         çonné entre nos solitudes. L'ombre est aussi un lieu où
         faire des rencontres. Où parler à voix basse sans peur des
         tremblements. Où s'échanger l'instant qu'on ne souhaite
         à personne. Parce que nous savons, d'un mot, que nous
         sommes ensemble. Et que tout peut reprendre.

         ibid p.104

         Juin 2016

          
 Parce que "l'amour est courage, il est aussi lucidité", "ce livre est avant tout œuvre d'espérance" écrit fort justement Jean-Marie Berthier dans sa postface, un sentiment que je partage pleinement.

 Je souhaite à Stéphane Bataillon d'éprouver de plus en plus souvent, dans sa nouvelle vie familiale, l'apaisement possible qu'il mérite, en s'appuyant sur la force du temps, et la saveur de l'instant.

         Comme une vibration.

         C'est ça.

         Quelque chose
         comme une vibration

         Qui relierait les mondes

         Dont nous serions la source

         Mais submergés.

         in Où nos ombres s'épousent, p.75

Bibliographie:
  • Où  nos ombres s'épousent, Vivre l'absence, éditions Bruno Doucey, 2016
  • Les terres rares, éditions Bruno Doucey, 2013
sur internet:

vendredi 26 août 2016

Ode à la mer pour ceux qui rentrent et ceux qui ne sont pas partis



         Lieder de la mer qui s'ennuie

         Dès qu'il fait noir la mer s'ennuie
         secoue son sac d'herbes séchées
         remue son eau toute la nuit
         Elle a beau faire et chuchoter
         le soleil restera couché
         Ce poème étant métaphore
         je m'y compare à l'océan
         Mon soleil mon chaud mon aurore
         c'est la douce que j'aime tant
         et la nuit qui m'ennuie si fort
         c'est son absence et mon tourment
         ma vacance et ma marée basse
         mon calme plat et mon temps mort
         ma grise mine et guerre lasse
         triste comme au milieu du port
         le mazout d'un bateau qui a franchi la passe

         Ce poème étant métaphore
         je m'y compare à l'océan
         Mais il ne veut rien entendre
         et refuse (hautain) toute comparaison
         Il est beau il est sel il est vent il est bleu
         il est immense et fou il est avide et tout

         Moi je suis Claude Roy simplement Claude Roy.

                                                                               (Poésies)

         Poème de Claude Roy in Les plus beaux poèmes sur la mer, anthologie d'Yves La Prairie, Le Cherche midi éditeur 1993, p.149




                        **


          Par-dessus bord

          Dès demain je serai fidèle
          Laissez-moi, cette nuit encor
          Hisser l'étoile du poème.
          Qui me sépare de la mort.
          Le ciel ne sera plus le même
          Quand je regagnerai le port.

          Je suis parti pour mes voyages
          Je reviendrai je reviendrai
          Un appel a sonné du large
          Porté par ce vent qui pleurait
          Mais vous dormiez, mes équipages,
          Et j'ai levé l'ancre en secret.

          Je chante ma danse marine
          Les feux sont clairs, haute est la nuit
          Dieu tient la barre et les boulines,
          Traîne la mer derrière lui
          L'étrave taille un drap de lune
          Pour le hamac de mon oubli.

          Si j'avais pu changer de rêve
          Je n'aurais pas quitté le quai
          J'aurais écouté la sirène
          Qui me défendait d'embarquer
          Mais il est tard, trop tard pour elle
          Et demain ne viendra jamais.

                                                                       ( Des îles de silence )
         
          Poème d'Anthony Lhéritier in Les plus beaux poèmes de la mer, anthologie d'Yves La Prairie, Le cherche midi éditeur 1993, p.143


                         **



                     Branle

                          1

           Dans mes prunelles
           J'ai toute la mer en émoi,
           des vagues jumelles
           Qui crèvent en moi.
                   L'amour fragile
                   Doit vivre au branle de la mer,
                   Ma douce, mon île,
                   Dans mes yeux ouverts.


                            2

           Mer, tu m'abuses,
           Tu viens au sable et tu repars.
           De charme et de ruse
           Qui dira la part!
                    D'espoir en peine,
                    Dans ma tête un branle est dansé
                    Devant vous, ma reine,
                    Pour un insensé.


                              3

            Le vent de grève
            Trempe mon cœur au sel marin
            Pendant que s'élève
            L'écho d'un chagrin;
                     Toute ma vie,
                      Dans mes yeux, au sein de la mer,
                      Ce n'est que magie,
                      Branle et doute amer.

                                                                       (D'un autre monde)


             Poème de Per Jakez Hélias, ibid  p.p.147/148



                               **




             Je voudrais pas mourir
             Sans qu'on ait inventé
             La mer à la montagne
             La montagne à la mer...

             Je voudrais pas crever
             avant d'avoir connu...
             le fond vert de la mer
             où valsent des brins d'algue
             sur le sable ondulé.

             Poème de Boris Vian, édité par la Société nouvelle des éditions Pauvert, repris par Yves La Prairie in La mer et ses poètes, Le cherche midi éditeur, 1982, p.177

  

                               **


Yves La Prairie, à l'origine des deux anthologies sur la mer d'où sont tirés ces textes, écrit dans son introduction :
          
Le poète est, par essence, un écrivain sans frontières. Il s'aventure au-delà de l'accessible. Jamais arrivé – sinon il ne serait pas poète – il cherche, il explore. Il sait, lui, que tout reste à inventer, que le monde renaît chaque matin.
Le poète que fascine la Mer, et qui s'essaie à dire et chanter ses lumières, ses calmes et ses emportements, agrandit encore son propre espace de rêve et de méditation puisque la Mer est tout à la fois symbole d'infinité, d'éternité et de mystère.

Bibliographie:
  • Les plus beaux poèmes sur la mer, par Yves La Prairie, Le cherche midi éditions 1993
  • La mer et ses poètes, par Yves La Prairie, Le cherche midi éditions 1982
        
sur internet: à propos des poètes cités

vendredi 19 août 2016

Nicole Drano-Stamberg La rencontre écrit toujours le premier mot



         Tu entras dans le parc. C'est à peine si nous nous
         vîmes. Ce fut un chuchotement. Il y avait de la lumière.
         Beaucoup. Un rayon traversait le feuillage. Il éclairait
         un banc. Au centre. Le langage ne fut pas celui de tout
         le monde. Tout devint phosphorescent.

         Wohin muss ich sterben
         Mourir            où?
         Dans l'infime espace entre le pinceau de soie
         et un peu de brume blanche      sur votre cœur
         quand la rencontre écrit toujours le premier mot.

         in Ciel! Ciel! Des poèmes hirondelles! L'amant hirondelle,  Rougerie 2006, p.p.72/73

Avec L'amant hirondelle un étrange duo s'installe entre deux personnages, assis sur un banc dans un jardin mythique. Le visiteur a tout de l'ange, l'immatérialité et le langage mais sa présence d'amant hirondelle vient combler à l'évidence un vide cruel. L'échange est d'une suave tendresse des premiers mots aux derniers.

         J'attends une manifestation du ciel sur notre terre.
         Si je suis rentré dans ce parc c'est qu'il n'y avait ni
         porte ni fenêtre. de là je peux voir l'invisible, il m'en-
         toure. l'évènement me prend au dépourvu mais j'ai
         une mélodie, un mouvement de sons, un corps qui
         remue, une voix qui viendra en toi, elle longera la tienne.

                               
         Viens           chuchotons.
         Il est inexcusable de se parler à l'oreille
         sans oser quelques mots      plus vrais     plus réels.
         Les lingeries claquent dans le mistral. Balcon d'amour.
         Le ciel restitue un chant capturé aux nuages.

   
         Je sus que tu avais bougé, ton corps ne projetait
         aucune ombre. si j'avais pu chanter, si j'avais eu de la
         voix, je serai venue te rendre visite avec mon chant au
         plus profond de ton corps.
         quand j'ai voulu m'asseoir j'ai trouvé ton message à
         ma place. Tu ne pouvais plus parler et tu écrivais. Sans
         nous briser aux dures parois de la vie nous resterons
         dans une création évidente. tu riais, tu pleurais. Une
         larme tomba sur la page, elle fit une tache claire. De
         ton doigt tu en fis le tour.
         Apparut le poème.

         ibid p.p.110/111/112

Nicole Drano-Stamberg est née à Lodève d'un père occitan et d'une mère autrichienne. Elle faisait déjà partie avec Georges Drano, son mari, de l'équipe du Festival de Poésie de Lodève, une création bien antérieure à celui de Sète.

Installés désormais à Frontignan, où Georges à repris un vignoble, ils écrivent l'un et l'autre et organisent des lectures publiques de poésie dans le cadre de l'Association Humanisme et Culture dont ils sont co-responsables.
Leur langage en effet n'est pas celui de tout le monde. Humanisme est le mot qui les caractérise l'un comme l'autre. Il sont modestes, conviviaux et engagés. On les retrouve à Sète, après avoir œuvré longtemps en Afrique, au Burkina Faso, dans des activités humanitaires et culturelles, soutenant l'écriture poétique lors de rencontres avec des associations locales ou favorisant, à l'occasion du festival, des échanges entre un poète et un jouteur ou des gens de la mer.
Ils disent bien sûr aussi leurs poèmes au cours de lectures.
Un précédent article, rédigé à propos de Georges Drano et intitulé L'invisible présence, est accessible sur Le Temps bleu.

Ici, l'étrange amant hirondelle parle à l'oreille du poète d'une autre face du ciel :

         Un léger crissement
         au creux de l'oreille
         rappelle l'amant hirondelle.  Quelques mots.
         Ils me content une autre face du ciel.      Parfum de lin
         qui glisse avec les huiles,       le temps de lire.

         ibid p.69

Il console et apaise :

         La première fois j'étais assise dans un champ de
         batailles et c'était le monde.
         Disposés en images dans la mémoire, des corps morts,
         sans que personne ne le sache. J'attendais la vision
         d'un jour nouveau. L'espoir était ce parc où il n'y avait
         pas de ville anéantie. Je me lèverai, je sortirai et je te
         rencontrerai.


         Il est à l'extérieur
         il est en nous-mêmes.
         L'amant peut nous sembler loin.
         sa vérité est dans une
         presque absence.

         ibid p.p.70/71

L'amant n'est pas de chair, sa presque présence est toute d'intuition et d'amour et se pose tel un baume sur une douleur masquée.

Le hasard a voulu que je commence ma lecture par les dernières pages du recueil, les premières décrivent un monde où personne ne rencontre personne et où les hirondelles sont aussi des sans papiers.

         C'est un chemin où
         personne       ne rencontre personne.
         Francis Bacon et Vincent Van Gogh
         soudain ont un toucher
         sur ma main.       ils tendent un pinceau.
         offrir un mot                   pour eux
         dans une torche                    en feu.
         Sans papiers                 deux hirondelles.

         ibid Hirondelles sans papiers, p.36

Tout est suggéré mais laisse pressentir l'inattendu d'une rencontre :

         Parfois nous voyons quelqu'un
         il touche à peine terre.
         puis il squatte sous l'auvent de la fenêtre.

        
         Alors je distingue quelque chose
         qui détache les étoiles
         une à une et qui appelle en vain :
         "c'est quelqu'un ou quelqu'autre?"

        
         Si le ventre vide
         trouble le rêve ou la preuve
         de notre existence sans papiers
         alors je bègue le mot pour accueillir ce quelqu'un
         ce quelq'autre au sourire fou.

         ibid p.37

Une question lancinante court entre les lignes, portée par les sempiternels mots: sans papiers.

         Pourrai-je en mourant
         oublier le désir ardent
         de l'amour.



         Garder dans la pupille
         la mémoire du papier qui ne se pose pas
         avec l'empreinte appuyée de lèvres qui aiment

         ibid Hirondelles sans papiers, p.49


"La poésie est une tentative de faire révéler aux mots assemblés sur la page ce qu'ils ont de plus humain, de plus secret. La poésie ouvre la parole pour éloigner la barbarie, l'injustice" écrivait Nicole Drano-Stamberg dans l'avant-propos de son livre, L'Employée de la poésie,  paru en février 2015, chez Le Petit Véhicule.

Elle ajoutait: "en enlevant la peau des mots le( la) poète cherche à atteindre les énergies, le merveilleux de la créature humaine". Chacun y parvient plus ou moins et à sa manière, multipliant ainsi les approches et les regards.

Nicole Drano-Stamberg lisait lors du récent Festival de Sète des extraits de son livre Délicatesse et gravité, paru chez Rougerie en 2012. J'ai noté cette phrase: "seul l'amour fait renoncer à l'immobilité de l'âme".

Dans la vie comme en poésie la rencontre écrit toujours le premier mot, celui qui donnera sa couleur à nos attentes et nos choix.


bibliographie: 
  •  Ciel! Ciel! Des poèmes hirondelles, Rougerie 2006
  • Délicatesse et gravité, Rougerie 2012
  • L'employée de la poésie, Le Petit Véhicule 2015
  • S'il n'y avait plus d'herbe, La Rumeur libre 2015
sur internet :