Port des Barques

Port des Barques

vendredi 20 janvier 2017

Geneviève Amyot poème à une adolescente



         ADOLESCENCE

         Dans cet espace que tu as établi
         désormais entre nos corps
         Je me tiens
         Je voyage

         De la rigueur de tes ruptures
         à l'inévitable de ma perte
         je voyage

         De tes désirs à mon inquiétude
         De tes silences à ma nostalgie
         De ta porte close à mes bras vidés

         Je t'en prie

         Laisse-moi t'aimer encore
         comme on aime une petite fille
         Encore un peu
         Parfois

         Dans la persistance heureuse
         de nos complicités matrices
         je voyage

         Tu es belle je suis fatiguée
         Pourtant encore si vive je me tiens

         Ma jeunesse n'est pas perdue
         puisqu'elle est en toi

         De tes chants à ma joie je voyage
         De tes sarcasmes à mes fureurs
         De ton amour troublé à mon amour
         en désarroi

         Ta jeunesse est une pudeur extrême
         que je contemple du bout des cils

         Tu te caches parchemin précieux
         dans la nécessité de ton urne propre

         Je me tiens
         Sentinelle fragile
         Ignorante
         Ridée

         De le splendeur de tes mouvances
         à la ténacité de mes pertes je voyage

         De mon enfance saccadée à la tienne
         en miracle incomplet

         De ta colère de mal entendue
         à ma honte de répudiée

         De mon sang qui s'en va
         à ton sang qui s'en vient
         Et je le bénirai
         Que tu m'en montres ou non la couleur
         je le bénirai
         Ton premier livre t'en souviens-tu
         C'était une toute petite dame
         Tu seras la première
         La toute première dame
         Je te bénirai
         Puisque nous ne nous berçons plus

         De tes danses à mon pas
         je voyage
         De tes grandeurs à mes gloires
         De tes conjugaisons à mes poèmes
         De mes espoirs à tes rêves

         En cette nouvelle face pour l'amour
         Méconnaissable de toute évidence
         Dans la nécessité aveugle de l'arrachement
         Dans le dur contentement du don
         Je me tiens
         Sentinelle forte
         Fière
         Fervente je me tiens
         Je voyage
         Silencieuse
         Au plus ultime de tes feux

         in Autour du temps, Anthologie de poètes québécois contemporains, Éditions du Noroît, 1999,
         p.p.33/34/35

Geneviève Amyot est québécoise, née en 1945. Ce texte figure dans une anthologie, qui rassemble un échantillon de quinze voix contemporaines québécoises.
Les poètes, nous dit la préface, ont joué le jeu d'écrire pour la circonstance à partir du thème: "Autour du temps". Le dit temps étant aussi celui de l'âge, mère comme fille ou petite fille, et de ses impondérables.

Le poète évoque, ici, avec simplicité un vécu douloureux.
Sentinelle forte mais silencieuse, fière mais fervente, la mère attend que s'apaisent les années rebelles ...Ce sujet, très inhabituel en poésie, surprendra heureusement le lecteur français mais n'importe quelle mère d'adolescente s'y reconnaitra.

C'est l'une des richesses et originalités de la poésie canadienne: oser dire avec simplicité le meilleur comme du pire pour l'exorciser et en guérir.
Vous en avez eu quelques exemples avec la poésie de Claudine Bertrand, de Denise Desautels, présentées antérieurement sur le blog de La Pierre et le Sel, et celle de Louise Dupré présentée sur Le Temps bleu, articles qui restent accessibles par le lien internet, indiqué ci-dessous.

Bibliographie:
  • Autour du temps, Anthologie de poètes québécois contemporains, Éditions du Noroît, 1999

sur internet:

vendredi 13 janvier 2017

Philippe Claudel après la tempête



         Nous murmurons à l'oreille des poèmes. Nous imitons
         le bruit du vent et celui de l'orage et celui de la pluie.
         Nous chuchotons. Nous versons dans nos âmes le parfum
         de nos voix. Alors il nous arrive de sourire bouches contre
         oreilles dans ces caresses presque imperceptibles. Est-ce
         cela qui nous reste du plaisir ? Est-ce là que s'est réfugié
         le battement de la vie tandis que nous reposons égarés au
         milieu des champs calcinés côte à côte par milliers.

         in Quelques fins du monde, illustré par Joël Leick,
         Ecri( peind)re, Æncrages & Co, 2011.

         Et puis ce vent mon Dieu. À moins que Dieu ne soit ce vent.
         Ce déchaînement de tempête comme propulsé d'un réacteur
         et qui nous couche à terre nous fait ramper nous interdit la
         position debout nous ramène à la condition de vers de chenilles
         de larves se tortillant s'agrippant les unes aux autres trouvant
         dans nos mains les seules réponses à l'enlèvement brutal. Il
         faut nous tenir pour ne pas être emportés nous qui il y a peu encore
         n'osions plus nous toucher de peur de mourir.

         ibid

         Avez-vous vu des enfants ? Avez-vous vu des enfants ? Des enfants?
         Répondez-moi. Avez-vous vu des enfants ? Vous souvenez-vous des
         enfants ? Des enfants ? Répondez-moi. Avez-vous vu des enfants ?
         Des enfants ?
        
         ibid

         Agités les mille papiers et sacs volent contre les grillages. Dans un
         grand souffle encore venu d'on ne sait où. Nous regardons danser
         les débris colorés ou blancs qui se froissent comme jadis les soies
         et les satins sur nos corps. Nous venons dans le soir qui ne finit jamais
         regarder la valse des emballages qui n'emballent plus rien et qui dessinent
         des fragments de cinéma des figures mathématiques des équations irrésolues.
         Beaucoup se contentent d'être là muets les uns près des autres chacun dans ce
         qui lui reste de souvenirs. Des fleurs de plastique de silicone d'aluminium
         de cellulose. L'efflorescence des déchets dans l'air brûlant du soir infini
         avec ce soleil qui élargit sa sphère et vient vers nous semble dire ce que
         nous fûmes. Nous suons. Nous étouffons. Notre nudité ne nous rafraîchit pas.
         nous pensons biens sûr à d'immémoriales représentations de l'Enfer mais
         nous sommes désormais loin des livres et des légendes. Nous les vivons.

         ibid




Fresque de La Porte de l'Enfer de Fernando Botero (1972)
dans l'église San Antonio Abate à Pietrasanta, en Italie
 

         Nous avons tant menti à nos semblables aux oiseaux aussi
         aux créatures aux étangs que nous ne savons plus aujourd'hui
         de quelle farine serait cuit notre pain. Nos espérances de miracles
         sont des miettes rassies au fond de nos poches. Nous sommes venus
         nous blottir entre les cuisses des femmes peureux et pitoyables.
         Nous tremblons. Aucun cantique. Cassée la croix. Suppure l'humain.
         Nous retournons à notre peau pour y découvrir une réponse. Un grand
         rire. La comédie.

         ibid

Ces extraits d'un texte d'apocalypse, évocateur du Jugement dernier, peuvent nous laisser comme au Moyen Âge glacés de terreur, pantelants. Il peuvent aussi nous évoquer le quotidien de tous les êtres humains déplacés et vivant dans des camps de fortune, sans rien savoir du lendemain. C'est là tout l'art d'écrire.

Né en Lorraine en 1962,  Philippe Claudel est tout à la fois romancier, auteur de plus d'une vingtaine d'ouvrages, également  cinéaste ( Il y longtemps que je t'aime) et poète à ses heures.
Il signait là, en 2011, son quatrième recueil aux éditions Æncrages & Co.
 
Bibliographie :
  • Quelques fins du monde, Æencrages & CO, 2011
sur internet :

vendredi 6 janvier 2017

Pierre Reverdy une voix dans l'oreille



VOIX DANS L'OREILLE

         Le temps est clair comme une goutte d'eau
         Des oiseaux migrateurs passent dans mes rideaux
         La plaine est entraînée par le souffle des ailes
         Et la fumée des champs est pleine d'étincelles
         Sur la montagne en feu qui tourne à son verso
         Ma tête sur le champ d'azur
         semé d'étoiles
         avec les bras roulés autour des branches
         des ailes métalliques de l'appareil brutal
         qui éclabousse l'air
         Le chant est arrêté aux lèvres
         par surprise
         Entre le lourd bouquet d'arbres noirs
         et la terre
         Où la partie est sans cesse reprise
         Quand on pense aux détours des chemins
         Quand on rit des jeux du lendemain
         Quand on s'éveille
         Et que le monde est au bas des croisées
                qui vous appelle

         in Pierre Reverdy, Œuvres complètes, Tome II, La Balle au bond, 1928, éditions Flammarion
         2010, p.43

Quand Reverdy rédige le poème précédent, il se trouve à Solesmes, où il a choisi de se retirer avec son épouse dans une maison, au chevet de l'abbaye du même nom. Cette retraite est le fruit sévère d'un cheminement spirituel entrepris au contact de Jacques et Raissa Maritain dans les années 20 et qu'il poursuivra tout le restant de sa vie.


(...)
         Ici la tête tourne
         Et le vent se renverse
         Le soleil bat en plein
         Et ce clairon du jour
         Dans la main qui le presse
         Répond au rythme sourd
         Du parchemin des toits

         Et la vapeur sacrée
         Monte comme une houle
         La résine et l'encens
         Les notes de ta voix
         Aveuglent le vitrail
         De la haute cabine
         Où depuis tant de temps
         S'illuminait ma joie

         Je vous suivais de loin
         Bergers de la lumière
         Aux pentes douces des ravins
         Et moi je continue à chercher mon butin
         Comme une abeille d'or
         Trop tôt dans la clairière
         Engourdie lentement par le froid du matin

         (...) extrait
         in Sable Mouvant, Pierre Reverdy, Œuvres complètes, Tome II, Flammarion 2010,
         p.p.1411/1412

Sable mouvant, d'où est tiré ce poème, est un recueil ample et apaisé de fin de vie. Rédigé en 1959. il ne paraîtra, suite au décès du poète, qu'en 1966 avec en frontispice une gravure originale de Picasso.

Reverdy écrit une poésie grave à laquelle il fait bon revenir, car on y pénètre plus profond à chaque nouvelle lecture.



         AU CARREFOUR DES ROUTES

                     Les bras se levaient vers la croix et la tête restait pendue au
          flot de ses cheveux, sous la lucarne.
              Sur les marches il n'y a plus que l'ombre que le soleil projette et
          les mains perdues dans les rayons qui l'empêchent de tomber. Une voix
          d'en haut sortait de derrière un nuage, mais le tonnerre, en roulant,
          la brisée. Et la pierre qui montait du fond n'est plus qu'un souffle,
          une voix de poitrine qui se laisse tomber dans les plis de la robe
          après être sortie.
               À gauche on monte par le chemin du ciel qui ne révèle aucune
          plaque indicatrice.

          in Étoiles peintes, Pierre Reverdy, Œuvres complètes, tome 1, Flammarion 2010,
          p.309

Si les "plaques indicatrices" font toujours défaut, la poésie demeure le lieu où ressourcer une âme ardente.

          L'ÂME ARDENTE

          La flamme monte à mesure que le froid s'abaisse sur la nuit.
          La flamme de la lampe monte entre les ombres froides qui bougent dans la nuit.
          Et la lueur s'allonge et pousse comme un arbre.
          Un arbre de feu dans la nuit, sur les routes de glace,
          entre les parapets de lune et de métal sous les flèches piquantes
      de mille rayons de cristal ou de reflets d'étoiles.
          Vers la flamme qui monte droite dans la nuit.
          C'est la voix de la foule obscure qui murmure ou le bruit des pas
      qui battent le chemin.
          Mais jusqu'où poussera la flamme qui monte, ardente et droite, dans la nuit...

          in Flaques de verres, Pierre Reverdy, Œuvres complètes, tome II, Flammarion 2010
          p.516


bibliographie:
  • Pierre Reverdy, Œuvres complètes Tomes I et II, Flammarion 2010
sur internet :

         





  

vendredi 30 décembre 2016

Hélène Cadou trois petits poèmes pour une année nouvelle



         Il y a du vif
         Dans l'air ce matin

         Tout bouge et peut-être
         Que le monde change

         Pour de vrai dit-on
         On range les peines

         Les soucis les rides
         Et dans la cabane

         Les vieux géraniums
         Ont du rouge au front

         Peut-être va t-on
         Voir enfin les hommes

         Se donner la main
         Pour d'inouïs partages.

         in Le Prince des lisières, Chap. III, Un cœur en hiver, Rougerie 2007, p.41

       

         Même l'hiver parfois
         Tout devient
         Clair

         On jette au dehors
         La nuit la poussière
         Les sentiments bas

         Usure et gravats
         On fait la lumière

         Et c'est un printemps
         Qui vous naît au cœur

         Avec la musique
         Des jours bienheureux.

         ibid Chap. IX, Nouvelles de l'eau qui dort p.93



         Entre nos murs
         Il y a des prairies heureuses

         Un temps qui remonte à la source
         Une légèreté d'enfance

         Et des ancêtres sans visage
         Qu'une musique ancienne habite

         Il y a foule entre nos murs
         Tout un pays se met en marche

         Moi je ne rêve qu'aux terrasses
         D'où je verrai la mer immense.

         ibid Chap. I, D'entrée de jeu l'été, p.25

Pour en savoir plus sur Hélène Cadou (1922-2014) n'hésitez pas à ouvrir le lien suivant, qui vous mènera à un article intitulé À contre silence, rédigé par mes soins pour le blog La Pierre et le sel, en mai 2012.
http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2012/05/h%C3%A9l%C3%A8ne-cadou-%C3%A0-contre-silence.html

Bibliographie :
  • Le Prince des lisières, Rougerie, 2007

vendredi 23 décembre 2016

André Frénaud poème pour la veillée




         NOËL  AU CHEMIN  DE FER

         Saint Joseph n'avait jamais vu de locomotive
         et il avait peur de perdre les billets.
         C'était un soir de grand départ, la gare enfiévrée
         par les multitudes et les sifflets, les lumières.
         Arrivés trop tôt, trop traîné au buffet...
         Ils n'avaient pas retenu leurs places
         et l'on a dit qu'ils s'étaient trompés de train.

         Personne pour leur souhaiter bon voyage.
         Les amis n'avaient pas été prévenus.
         Crachant fumée jaune et bleue comme un dragon,
         le train changeait de voie aux aiguilles
         et change encore, il va plus vite, il va.
         Disparaissent les banlieues et les signaux.

         Debout dans le couloir. Qui donc aura pitié
         d'une femme grosse et si belle et qui geint ?

         Dans le compartiment voisin, des zélotes
         s'empoignèrent en partageant leurs provisions.
         Des soldats rappelés faisaient les malins.
         Un publicain qui avait commis des exactions
         et sa maîtresse, une négresse très belle,
         occupaient les coins coté couloir.
         Le grand prêtre faisait semblant de lire.

         Un train passa en fracas et l'enfant
         dans la nuit maternelle déjà s'effraie.
         Filons dans l'étendue, il neige, il pleut, qu'importe.
         Il fait chaud jusque sur les ponts bruissants
         lorsque fraîchit la rivière traversée.
         Déjà le temps s'endort et les villes s'espacent.
         Des forêts sont franchies et des bourgs, la vallée monte.

         Aux stations inconnues les barrières
         s'abaissent et se lèvent dans la campagne
         arrondie très haut par la voûte étoilée.
         Le chant des anges assourdi par les nuages
         ne perce pas les grondements du wagon.
         La Vierge ferme les yeux contre la vitre, elle voit.

         –Tout le monde descend – C'est le petit jour.
         Saint Joseph a rassemblé les bagages.
         L'employé ouvre les portières.
         Sur le quai l'âne et le bœuf
         sont là et déjà chuchotent.
         Ah, dit Marie humblement,
         c'est ici que la parole doit s'accomplir.

         in Il n'y a pas de paradis, Petits airs du milieu de l'arbre, (1942-1948),
         Poésie/ Gallimard, 1967, p.p.156/157

Bibliographie:
  • Il n'y a pas de paradis, Petits airs du milieu de l'arbre (1942-1948), Poésie/Gallimard, 1967
sur internet:
         

vendredi 16 décembre 2016

Bruno Berchoud à pas de feuilles et d'ombre



            On m'avait dit que les chemins étaient
         plus vieux que les maisons.
            Le plus humble des chemins a connu
         des fleurs à pleines jupes et des jambes
         de femmes, des couples qui s'enlacent,
         d'autres qui se défont et s'éloignent, un
         sanglot sur la nuque.
             Personne n' habite le chemin. Ce sont
         les pas, l'éphémère, c'est le passage qui le
         fait durer. Plus on le foule, plus on l'use,
         moins le feuillage, la neige, l'herbe l'efface.
              Toujours sur un chemin se trouve celui
         dont je conserve la dernière image: l'hori-
         zon à hauteur d'épaules, sur le visage un
         signe de silence, la parole toute entière
         rassemblée dans les yeux.
               Chemin, mémoire de la marche, du
         battement de l'âme.
               On y hale parfois, il est alors rivage qui
         patiente avec l'écluse. Les jupes que je
         croise là sont des gestes de flammes, les
         regards passent ou bien s'échangent sans
         prénoms.
                 Parce que mon cœur le bat à pas de
         feuilles et d'ombre, le chemin vivra plus
         vieux que la maison.

          in L'ombre portée du marcheur, chap. IV Le dé bleu, 1998, p.67

Battre le chemin, à pas de feuilles et d'ombre, quelle originale manière d'apprivoiser l'hiver! Emboiter le pas au poète n'est-ce pas ce que nous tentons ensemble de vivre, chaque semaine, avec une voix nouvelle?
Jean-Pierre Lemaire, préfaçant ce recueil de Bruno Berchoud, écrit :

Le poète s'en tient à ce qu'il a vu, mais le dit en faisant de tel détail le signe de l'évènement, en agençant les éléments de sa vision ( les mots qui la distribuent ) d'une manière telle qu'il l'élève dans une lumière neuve, irrécusable. Ainsi la poésie devient-elle, selon le mot de Reverdy, "un four à brûler le réel".

Bruno Berchoud est né en 1952, à Lyon, d'un père savoyard et d'une mère bourguignonne, qui mit au monde six enfants. Il a été professeur d'allemand à Besançon. Il rédige des chroniques pour la revue Décharge.

L'ombre de son père se dessine dans nombre de poèmes de ce recueil, qui lui valut en 1998, le Prix Max-Pol Fouchet :

                  ( Visite )    

                 Qu'à nos pieds une feuille agonise on
          décèle l'absence du vent. Le ciel ne porte
          plus d'abeilles, ni de cris pour percer ce
          dimanche que la brume envoûte.
                 Midi bientôt accroît une rumeur sous
          les horloges des salons mais le silence
          suinte dans les cours.
                 Debout sur le trottoir, derrière la porte
          close d'un jardin, attend un homme fatigué,
          rides et cheveux gris.
                 Dans la saignée de son bras gauche un
          bouquet de roses pâles.
                 Il patiente à la grille mais l'étroite
          maison est sourde, semble-t-il, au tinte-
          ment de la sonnette. Je crois bien qu'il
          était déjà là l'autre dimanche, au même
          endroit à la même heure ; je reconnais
          l'imperméable sombre et les yeux tristes.
          C'est fou comme il me fait penser à mon
          père dans ses dernières années, le béret à
          peine incliné vers l'arrière du crâne, le
          regard noyé dans le souvenir interminable
          des années noires. Dieu que c'est loin
          Hambourg sous les bombardements –
                 Son bouquet pâle penche sur le bras
                 Tout près d'un demi-siècle après le
          cataclysme
                 derrière la porte du jardin verrouillée
          par l'oubli
                 attend un homme fatigué rides et cheveux gris.

          ibid L'ombre portée du marcheur chap.I Premières maisons p.p.37/38

               Il a un corps plein d'ombres, des vête-
          ments de cire. En ville on reconnaît la
          silhouette, et les enfants ne rient jamais
          sur son passage; le vent d'hiver lui presse
          un peu le pas, menace de voler son
          béret, mais la rivière qui le longe ne glisse
          pas plus vite ; elle frissonne seulement
          comme sa main d'écorce tremble à héler
          les canards, et que d'un sac éclatent les
          semences de vieux pain.
                Il vient ici presque tous les jours :
          quand il est fatigué de demander l'au-
          mône aux passants, il déserte la rue prin-
          cipale et s'en va sur les berges. C'est sa
          manière à lui de rester à hauteur des
          regards qui le croisent.

          ibid L'ombre portée du marcheur, chap. I, Premières maisons p.15

Poésie du vécu, sublimée par un regard attentif et sensible, telle semble bien la qualité de cette écriture, transmise comme un geste d'amour parmi tant d'autres.
L'auteur écrit à propos de celle-ci dans sa post-face à ce recueil : Tant qu'elle est vivante, la poésie résiste à la définition; mais elle est aussi cela : rouler les mots vers leur limite où, pour les relayer, ne subsiste qu'un sourire, un serrement de gorge, une méditation. Conduire la parole vers son silence. Tel le marcheur qui, longeant l'abîme, épouse forcément l'indicible (...)

           On dirait un silence à l'aine du feuillage
           la brise interrompue
           presque à hauteur d'oiseaux

           On dirait chez l'enfance une trêve de jeu
           pour une feuille à lire
           et sa nervure sous les doigts

           Car lui l'enfant patienterait un demi-siècle
           à guetter quelque chose de brutal et d'infime
           une fêlure comme un cri
           l'instant où l'arbre meurt

           Et se dirait soudain Il n'y a
           que la foudre pour

           ibid L'ombre portée du marcheur, chap.II Perdre, p.30

Dans son recueil Comme on coupe un silence, qui lui valut le Prix de Poésie 2000 de la Ville d'Angers, il s'adresse, dès l'ouverture, à la mère :
    
            Tout arrive de justesse

             Finalement
             on vient au monde
             avec du sang sur les mains

             Après avoir déchiré
             la mère
             comme pour se laver on passe
             les années à bafouiller dans le ruisseau
             claquant des dents quand le soleil
             pourrait nous racheter

             sur le chemin d'en face

             in Comme on coupe un silence, Le dé bleu, 2000, p.7

Il fait aussi le tour de sa fratrie et évoque avec humour des étapes décisives de la vie quotidienne :

             C'est la mère et la sœur, les premières, qui
             l'ont fait remarquer en riant. Mais quoi
             donc alors ? s'écrit-il en plein jeu de ballon
             fièrement agacé. Car c'est vrai que d'un coup
             ça dérape et lui ferraille dans la voix – quelque
             chose a fleuri dans sa gorge en imitant la
             plainte du portail.  À l'école désormais il n'ira
             plus jambes nues, et finie la chorale. Bientôt
             viendra le temps d'accorder à la voix son visage,
             d'y graver quelques traits, d'empierrer le sourire.
             mais pour l'heure il lui faut se saisir du ballon
             si fort réclamé, le porter au filet, et courir bouche
             close, courir – laisser derrière lui l'enfant assis
             qui mélange son rire à la poussière de l'été.

             ibid chap. II. L'endroit de décor (1), p.29

             On ne sait plus très bien comment cela a
             commencé. Il est près de midi, un grand
             soleil de fête nous assoit sur le gazon, et
             nous braquons nos sifflements de joie
             sur le premier étage. Bientôt nous sommes
             dix garçons au moins, mais une seule
             acclamation à pleines gorges vers l'immeuble.
             Il faut dire que, derrière la baie vitrée, la
             petite conduit joliment son spectacle : la
             voici, après quelques minutes, qui se trémousse
             nue, offrant toutes ses faces à la mitraille
             de nos regards et de nos rires.
             Ça doit être facile de donner la fessée, pour
             une main surgie de l'ombre. D'un geste brusque
             du rideau, la mère entraperçue vient de
             briser la fête, et nous sentons presque
             aussitôt pousser dans notre tête de grandes
             oreilles d'âne. On voudrait rire plutôt que
             braire. Mais il nous reste à ramasser les billes
             que nous avons, tout à l'heure, laissé distraitement
             glisser dans la pelouse.

             ibid chap.II L'endroit du décor p.38

Contrairement à ce que j'ai d'abord pensé, le dernier livre, Essais de voix sur les décombres, paru en 2015 aux éditions L'Atelier du Grand Tétras, n'est pas le fruit d'une expérience vécue avec des jeunes, lors de la démolition par explosifs d'une tour d'habitation. Il s'agit d'une fiction écrite à partir d'un fait divers, susceptible d'éveiller des souvenirs chez l'auteur.
Des personnages, désignés juste par un prénom, témoignent à tour de rôle de leurs sentiments  devant l'effondrement de leur immeuble, tandis qu'une Voix off , d'une émouvante gravité, ponctue de loin en loin leur discours, comme ici :

              (Voix off)

              Ils ne broient que la nuit
              n'étouffent que de l'herbe
              or les décombres
              nous atterrent

              encombrent le décor
              décollent les ombres

              retournent l'âme dans la plaie.

              Soudain le regard prend
              la mesure des tonnes

              Et la mémoire devient couteau
              qui grave
              dans le corps ancestral
              une terreur de la terre
              l'écho de grands désastres.

              Les pierres effondrées remuent
              des souvenirs
              qui ne sont pas à toi.

              in Essais de voix sur les décombres, L'Atelier du Grand Tétras, 2014, p.23


bibliographie :
  • L'ombre portée du marcheur, éditions Le dé bleu, 1998
  • Comme on coupe un silence, éditions le dé bleu, 2000
  • Essais de voix sur les décombres, L'atelier du Grand Tétras, 2014

sur internet :

         
             

     

vendredi 9 décembre 2016

Cécile A. Holdhan parole de feuille


          J'ai grandi
          en dévidant nuit et jour
          l'écheveau des rêves

          venez, oiseaux, venez faire vos nids
          dans ma tête de paille
          car l'été n'existe plus que
          dans ces brindilles sèches

          prenez oiseaux, prenez aux herbes
          de la morte saison.

         in Poèmes d'après, suivi de La route de sel, (poèmes pour Emilia) Arfuyen, 2016, p.81

Cécile A. Holdban, d'origine hongroise, est née à Stuttgart, en Allemagne en 1974 et vit aujourd'hui à Paris.
Ce recueil, paru en 2016, chez Arfuyen, comporte deux parties distinctes: les trois chapitres de Poèmes d'après, suivi de La route de sel.
Le ton en est grave et parfois douloureux mais avec une parfaite maîtrise de la langue française l'auteur perçoit et nomme les signes heureux entrevus, comme autant d'étincelles sur une route déserte.


                                   C'était une période où Dieu se taisait

         Quelle main rassemblera
         les fragments laissés à la nuit ?

         Le sang noircit dans les maisons
         des toits aux fondations
         rien ne tremble, rien ne circule,
         des langues de haillons captives
         se taisent dans la nasse des bouches

         bastions agonisant
         une armée entière de mots
         est prostrée dans l'aube

         quelle main rassemblera
         la substance en éclats ?
         Cette matière en quoi nous creusions
         nos patries d'amour .

         in Poèmes d'après, Arfuyen 2016, p.9


La route de sel peut s'avérer, elle aussi, très aride  :


         Il y a des secrets que je cache
         des miracles dont j'ai été témoin
         des souhaits qui jamais n'ont pu naître
         dans l'absence de l'aube

         mais dans cette maison d'aveugle
         qu'un jour j'ai nommée mon foyer
         je sais bien mieux que vous
         la forme des choses à venir.

         Je ne suis pas une sorcière
         je suis l'arbre qui murmure
         et je porte sur une branche sacrée
         la feuille qui te guérira

         viens, à présent, la cueillir
         monte aussi haut que tu peux
         tandis que la pleine lune
         bénit ta paume tendre.

         in La route  de sel p.84

La forme des choses à venir vaut cependant l'effort d'avancer "en mesurant son pas aux dernières lueurs du jour" et en symbiose avec une nature amoureusement observée :

          Sur un coude du tilleul
          le jour se ramifie
          dans ma robe de branches
          je me souviens
          de ces danses léguées par les passereaux
          du temps où les bois était peau et chair d'une femme.

          Demain
          les clefs dans la main je traverserai la rue
          comme l'arbre je n'aurai qu'une parole de feuille
          l'écharpe glissera de ma hanche
          à ma bouche il y aura peut-être la lune
          et pieds nus dans la gigue triste des adieux
          je compterai les yeux clos
          les pétales de la nuit.

          in Poèmes d'après, p.22


          Des feuilles, des mains jetées du ciel
          pour bercer
          notre entrée dans la nuit
          repriser
          secrètement le soleil
          aimer
          comme seuls les enfants savent.

          ibid p.52

         Tes yeux sont les tessons d'une fenêtre d'hiver
         que le givre recouvre tu grattes pour y voir au dehors la glace
         fondue le verre est froid la peau est lisse et bien fermée
         les grains de sable de ta peau, minuscules
         grains milliers de grains réunis dans un corps pour cette seule fenêtre
         tes yeux sont les tessons de la vitre du ciel
         éclatée dans la haute clarté d'un jour de décembre
         ténèbres sur tes yeux.

         ibid.p.14

Le poète se vit successivement, feuille salvatrice, tesson de verre, vitre éclatée du ciel et son lecteur, emporté et séduit, se métamorphose à sa suite, il sent, vibre, aime, souffre ou se réjouit. Il en émerge  étonné, parfois essoufflé, mais grisé d'images et d'alliances inattendues, de mots poignants, de gestes qui justifient une vie, le tout vécu et exprimé en plusieurs langues si besoin.
On perçoit aussi combien ont compté pour l'auteur la lecture approfondie de poètes de tout horizon, auxquels elle fait référence à nombre d'occasions.
L'originalité de cette voix séduit l'oreille par son ardente authenticité.

Il se trouve que je connaissais et appréciais Cécile A.Holdhan comme auteur de haïkus mais, qu'en achetant ce recueil chez Arfuyen, lors du dernier Marché de la Poésie, je n'ai pas réalisé qu'il s'agissait de la même personne. Je m'en réjouis depuis, doublement.

Il existe également, un ravissant petit livre d'elle,  Une robe couleur de jour, édité par les soins de Lydia Padellec, aux Éditions de la Lune Bleue, en français et en hongrois, en juin 2016, avec des aquarelles de Catherine Sourdillon. Je cite :

            Parfois j'efface
            les lignes de nos paumes
            pour y tracer des tiges de fleurs et d'herbes
            quelques cailloux clairs
            dans la lune pleine

            Parfois dans l'écheveau des veines
            je répands une source
            vive qui déborde le lit de nos mains,
            file explorer le continent
            de nos silences.

            in Une robe couleur de jour, Éditions de la Lune Bleue, 2016


Le texte, qui suit, rappelle la complexité des temps actuels. Le poète nous y invite à poursuivre notre marche, bêtes d'ombres certes, mais libres. Il tiendra lieu de conclusion.

           Solitude des seuils
           solitude des rives

           on marche
           sans l'étreinte du temps
           bêtes d'ombres mais
           libres.

           On marche
           dans le moût de la terre
           au flanc brisé des pierres
           chair brassée d'écume
 
           on marche dans des champs
           des forges
           désertées par le feu.

           On marche
           sous des rameaux
           aux graines d'amertume
           dans le sel de l'autan
           la couture des fleuves

           à l'horizon tranchant
           dans le bois du sumac
           des dunes.

           On marche dans les remous
           les cratères d'îles
           qu'aucune algue ne lie
           dans le miel de brèche
           dont la cire se trouble
           les fleurs sans éclat.

           On marche
           sur la toison rêche du monde
           son extrême relief de glace
           où la lumière aveugle
           et où on
           disparaît.

           in La route de sel ( Poèmes pour Emilia ) p.108/109

Bibliographie :
  • Poèmes d'après suivi de La route du sel, Arfuyen, 2016
  • Une robe couleur de jour, Éditions de la Lune Bleue, 2016
sur internet: