Port des Barques

Port des Barques

vendredi 18 août 2017

Luiz Mizon un second volet de l'oeuvre


                            1

         Dans quel jeu te caches-tu ?
         dans quel tarot
         usé par des bandits apparaît ton visage ?

         es-tu une femme blessée ?
         une femme lapidée accusée d'adultère
         et de lèse-majesté ?
         es-tu encore vivante ?

         le murmure de ta peau réveille
         mon murmure
         j'écoute un fleuve de poussière doré
         rivière et ruisseau

         c'est toi ou c'est moi ?

         in Le soudeur de murmures, éditions Folle Avoine, 2017, p.25

Ce dernier recueil de Luiz Mizon, paru en mars 2017, suit de peu celui évoqué la semaine précédente. La poésie fuse sous des formes surréalistes de l'écho d'un sonar au chant d'une sirène, tandis qu'un secret fragile se défait sans rien dire au milieu de l'océan.

                            II

         1

         J'écris sur une brique
         la liste de mes choses cassées
         par exemple les sirènes
         les sirènes habillées de sang et de suie
         par le soleil couchant
         appuyées contre le mur
         peint d'argile rose

         et celle qui me tourne le dos en rêvant
         elle dit deux ou trois mots
         sans écho
         et descend l'escalier
         vers une mer plus profonde
         que la vibration du bleu

         ibid p.29

         3

         J'ouvre la fenêtre et ma pensée s'envole
         détachée de ma main

         j'ai un clou
         un marteau un tableau et la mer
         le vent souffle mais je suis fatigué
         j'aime le silence
         d'un voilier immobile
         et son reflet qui danse
         sur la racine du Sud

         ibid p.31


         6

         De la pierre au visage
         du visage à la parole
         de la parole au poème
         combien de tourbillons ?

         chaque tourbillon
         abrite d'autres tourbillons
         puits de lumière qui tourne
         pierre qui a besoin de chanter

         ibid p.34

Ce besoin de chanter des choses, le poète est seul à le percevoir et l'exprimer avec une justesse et une intensité toute personnelle. Transmission unique, que chacun reçoit à sa manière ou pas du tout, mais quand le courant passe, quelle ivresse nous offre ce fabuleux métier de "soudeur de murmures" !


                             IX


          2

          Un arbre pousse sous le ciel déchiré
          camaïeu de lumière noire
          ardoise du vent
          mes chiffres et calculs se sont effacés
          dans la poussière du ciel
          seule une balançoire nous sauve
          du naufrage du requin
          de la tempête

          ibid p.58

Ce dernier poème m'évoque le souvenir d'une modeste planche de bois, pendue par deux cordes à une branche d'arbre et langoureusement bercée par les alizés, à qui je dois mes premières envolées lyriques. Il faut parfois beaucoup de silence et d'ennui pour pénétrer le monde féerique de la poésie.

bibliographie:
  • Le soudeur de murmures, éditions Folle Avoine, 2017
sur internet :





vendredi 11 août 2017

Luis Mizon la mémoire des métamorphoses



    Luiz Mizon Photo de R.Fritel, Sète 2015


 
Photo de R.Fritel, Rano raraku, Île de Pâques

Luis Mizon était présent au Festival de Sète, cet été, une occasion de marier quelques unes des photos rapportées de l'île de Pâques à quelques uns de ses poèmes, tirés de Mata Ki Te Rangi, un recueil paru en 2016, aux éditions Méridianes, qui s'avère être une belle célébration de l'Île dont les yeux regardent le ciel.

                                    Photo de R.Fritel  Cratère du volcan Rano Kau,  Île de Pâques


         Ana-O-Raka

         27° 04' S
         109° 24' 0

         Au fond de la grotte il y a la vie
         la voix
         le rêve
         comme une minuscule rayure au milieu d'un miroir
         d'obsidienne
         elle n'est ni ta vie ni ta voix ni ton rêve
         mais des grappes de raisins sauvages
         pour nous enivrer de lumière

         in Mata ki te rangi, L'île dont les yeux regardent le ciel, éditions méridianes, 2016, p.18



L'océan Pacifique, Île de Pâques 
 
     1
 

    Ahu sans nom
 
    27° 09' S
 
    109° 234O
 
 
     Le dieu est parti
     il a changé de chemin
     brusquement
     devant les roches
     il a fait naître
     un tourbillon bleu
 
     ibid p.3
 

 
 
     XXXXII
 
     Huareva
 
     27° 08' S
     109° 21' O
 
      Comme un temple qui tombe en ruine
      le désir interroge
      les fruits de la terre :
      notre sexe est-il encore notre vrai combat ?
      Le vrai lieu pour notre quête
      de la vie ?
      Un pont ?
      Un puits à creuser entre nous et la divinité ?
 
      ibid p. 65

 
 Photo de R.Fritel, Ahu Tonkariki, Île de Pâques
 
 
       XXXXIV
 
 
      Kao- Kaoe
 
      27° 09' S
 
      109° 25' 0
 
 
       Ils ont volé les plus belles pierres
       pour en faire des esclaves
       ils ont détruit les temples pour en faire des comptoirs
       les administrateurs ignorent
       que chaque pierre est le signal d'une grotte
       d'une rivière
       d'un labyrinthe sans portes
       de la maison de l'homme-oiseau
 
        ibid p.67
 
                                   Photo de Roselyne Fritel, statues de l'Île de Pâques
 

vendredi 4 août 2017

Roberto Juarroz les mots les plus urgents



                     28

         Tu étais le porteur de l'aventure,
         l'hôte de l'insolite,
         maître des allées et venues du miracle,
         dépositaire des rubriques du vent,
         capitaine du bleu inespéré,
         réinventeur général de l'existant.

         Peu importe que les croûtes de la vie
         aient soumis ton panache héraldique.
         Peu importe que ton énorme attente
         se soit enfouie dans des sarcophages polis.
         Peu importe que tes mains toujours ouvertes
         aient été fermées par l'usure.
         Peu importe que tes rêves pour tous
         ne soient devenus un rêve pour personne.

         Il suffit simplement que tu aies été
         ce qu'un jour tu fus :
         une caverne de jeune toux
         dans la grotte vieillie du monde.

                                                              (à Oscar)

in dixième poésie verticale, traduit de l'espagnol par François-Michel Durazzo, éditions Corti, 2012, p.95

 Roberto Juarroz (1925-1995) est né et a vécu en Argentine. Il figure parmi les poètes majeurs de son pays largement traduits en français. Son premier recueil est publié à compte d'auteur en 1958, à Buenos Aires; depuis, toute son œuvre poétique est parue sous le titre de Poésie Verticale.
De son enfance, le poète dit dans un article transcrit par Esprits nomades :

         J'ai passé une enfance relativement heureuse avec des hauts et des bas entre solitude et mystère.(...) Il y avait dans mon enfance deux facteurs importants: la nature (terre simple et dénudée, des champs immenses, le silence assourdissant, des arbres, de nombreux oiseaux, les animaux, la pluie, le vent, et sans fin le ciel, la mer etc..) et la religion ( l'église catholique, des prières, des livres de dévotion, les prêtres et les religieuses, l'école religieuse, etc...)

Cette évocation de l'enfance me touche tout particulièrement, la contemplation sans limites de la beauté du monde est en effet une forme d'évasion, qui conduit inévitablement du rêve à l'écriture.

                     41

         Au fond de toute les crevasses
         il y a un corps de glace.
         Même dans les crevasses de l'enfer.

         Et ce corps caché au fond,
         c'est l'espoir même des crevasses,
         même s'il n'a pas de visage.

         Ce corps de glace peut les ouvrir
         et le destin des crevasses est de s'ouvrir,
         s'ouvrir jusqu'à ce que tout ne soit
         plus rien qu'une crevasse.

         ibid p.127

   Le propre des crevasses serait-il aussi de déboucher sur l'Infini ?

                     22

          Une solitude à l'intérieur,
          une autre à l'extérieur.

          Il est des moments
          où les deux solitudes
          ne peuvent se toucher.
          L'homme se trouve alors au milieu
          comme une porte
          inopinément fermée.

          Une solitude à l'intérieur.
          Une autre à l'extérieur.
          Et la porte résonne d'appels.

          La plus grande solitude
          est à la porte.

          ibid p.77

Seule la poésie, verticale et transcendantale, que le poète envisage comme une forme d'éveil initiatique,  peut tenter d'éradiquer le vide ou l'absence de mots, quand elle consent à se faire une autre fête :

          Parfois il paraît que nous sommes au centre de la fête,
          mais au centre de la fête il n'y a personne,
          au centre de la fête il y a le vide,
          mais au centre du vide il y a une autre fête.

Cette auto-citation sert en effet de conclusion à une intervention du poète, au 1er Congrès transdisciplinaire, tenu en 1994, à Arrabida, en Argentine.

Nous pouvons d'instinct, adhérer, sentir et ressentir la force vitale de cette poésie :
         
          La poésie est le sommet de la solitude. De la solitude qui s'accompagne soi-même.

          in Roberto Juarroz, présenté par Michel Camus, Fragments verticaux, n°184, p.104, éditions
         JeanMichel Place/ Poésie 2001.

L'humour reste le compagnon fidèle du poète, il l'aide à relativiser l'inévitable. Après un grave accident cardiaque, Roberto Juarroz écrira:

          La mort nous frôle parfois les cheveux,
          nous dépeigne
          et n'entre pas.

          in Poésie verticale, traduction de Roger Munier. Collection Points Poésie


                     33

         Un pinceau invisible
         rafraîchit de temps en temps les figures visibles
         avec une touche d'invisible.

         Un pinceau visible
         rafraîchit de temps en temps les figures invisibles
         avec une touche de visible.

         Mais les papiers parfois se confondent :
         un pinceau invisible,
         par exemple,
         repeint le visible
         avec une peinture visible.
         Ou un pinceau visible
         repeint l'invisible
         avec une peinture invisible.

         Il doit y avoir un point
         où les deux pinceaux
         font le même travail.
         Un point ou une main.
         Visible ou invisible.
         Ou peut-être les deux.

         in dixième poésie verticale, éditions Corti, 2012 p.107


La philosophie reste une école de vie tant qu'elle brasse "la rumeur de vivre":


                     39

         Un lieu ne se livre
         qu'à celui qui s'y est senti seul.
         Une ville, une forêt ou le néant.

         Peut-être en va-t-il de même
         de toutes les choses
         et est-il nécessaire de s'être senti seul en quelque chose
         pour pouvoir le contenir.

         La solitude préalable dans ce qu'on aime
         est la seule condition indispensable,
         la seule prémisse valable pour l'amour.

                                      (pour Enrique Valiente Noailles)

         ibid p.121

La quinzième poésie verticale est la dernière publication parue du vivant du poète chez Corti, en 2002, dans une belle traduction de Jacques Ancet. Roberto Juarroz y évoque la mort avec philosophie sous la forme d'une visiteuse, dont la venue ne saurait tarder. Rien de désespéré pourtant à cette évocation car il trouvera, jusqu'au matin même de son décès, un sens et une urgence à écrire et à transmettre. La poésie est pour lui l'école du mieux vivre.

                     8

         Le jour où sans le savoir
         nous faisons une chose pour la dernière fois
         – regarder une étoile,
         passer une porte,
         aimer quelqu'un,
         écouter une voix –
         si quelque chose nous prévenait
         que jamais nous n'allons la refaire,
         la vie probablement s'arrêterait
         comme un pantin sans enfant ni ressort.

         Et pourtant, chaque jour
         nous faisons quelque chose pour la dernière fois
         – regarder un visage,
         nous appeler par notre propre nom,
         achever d'user une chaussure,
         éprouver un frisson –
         comme si la première fois ou la millième
         pouvait nous préserver de la dernière.

         Il nous faudrait un tableau
         où figureraient toutes les entrées et les sorties,
         où, jour après jour, seraient clairement annoncé
         avec des craies de couleur et des voyelles
         ce que chacun doit terminer
         jusqu'à quand on doit faire chaque chose,
         jusqu'à quand on doit vivre
         et jusqu'à quand mourir.

         in quinzième poésie verticale, traduction de Jacques Ancet, José Corti, 2010, p.p.31/33


                      15

         La nuit tombe parfois
         comme un bloc de pierre
         et nous laisse sans espace.
         Ma main ne peut plus alors te toucher
         pour nous défendre de la mort
         et je ne peux plus moi-même me toucher
         pour nous défendre de l'absence.
         Une veine jaillie sur cette même pierre
         me sépare aussi de ma propre pensée.
         La nuit devient ainsi
         la première tombe.

         ibid p.51

                    23

         Pourquoi est-ce moi
         qui réunit ces mots
         et non pas un autre qui les brandit
         aux confins où se touchent
         le jardin et le désert ?

         Seuls les mots les plus urgents
         justifient que les dise
         qui est le plus près.

         Et s'il n'y avait personne tout près,
         les dirait l'ombre abandonnée
         du dernier vagabond
         qui est passé par là.

         Les mots impossibles à remettre,
         ceux qui doivent être dits maintenant,
         seront dits même par le vide.

         ibid p.75

À ceux qui respirent en poésie, je propose ces mots de la fin, qui, à en croire le poète, n'en est pas une :

         Il reste encore des mots
         quand on ne respire plus.

         ibid p.177


Bibliographie:
  • Dixième poésie verticale, traduction de F.M.Durazzo, Éditions Corti, 2012
  • Quinzième poésie verticale, traduction de Jacques Ancet, Éditions Corti, 2010
  • Roberto Juarroz, par Michel Camus, éditions Jean Michel Place / poésie, 2001
sur internet :
       



vendredi 14 juillet 2017

Florilège d'haïkus pour clôre une année poétique


          19

          Yeux plissés
          le sourire du vieil Africain –
          Soleil parisien

          20

          Jour férié
          j'achète quelques fruits
          pour parler un peu
         

          Légèreté apparente des haïkus, si bienvenue par ces chaudes et désertes journées parisiennes
          pour clore une année poétique, et plaisir de replonger  dans La Vallée éblouie, cette deuxième
          anthologie de haïkus des ami(e)s du Kukaï de Paris, parue aux éditions Unicité, en 2014

         34

         Gorgées de soleil
         accrochées à tes oreilles
         les cerises rouges

         212

         Dans le bocal clos
         attendant les confitures
         un arc-en-ciel

         206

         Un pet dans les draps –
         sous le lit le chien
         bat de la queue

         135

         Seul
         le bruit des chaussettes –
         l'une contre l'autre

         171

         Vacances –
         le bruit du balai
         dans la cour

         159

         Inondation –
         Émergeant de sous l'évier
         les fesses du plombier

         36

         Août à Paris
         le bruit d'une fraise

         22

         café crème
         la serveuse aux seins lourds
         désir croissant

         108

         Le vieux chat malade
         tapi au fond du jardin
         parle aux oiseaux

         207

         queue au catacombes
         les gens
         réservent leurs places

         11

         hors de prix
         les dernières cerises
         sucer ses seins

bibliographie:
  • La Vallée éblouie, deuxième anthologie de haïkus du kukaï de Paris, éditions unicité, 2014

Noms des auteurs selon le numéro du haïku cité :

Meriem Fresson : le numéro19
Thierry Casasnovas : le 20
Patrick Fétu: le 34
Françoise Lonquety : le 212 et le 159
Paul de Maricourt : le 206 et le 22
Valéry Rivoallon : le 135 et le 171
Daniel Py : le 36
Danièle Étienne- Georgelin : le 108
Danièle Duteil : le 207
Michel Duflo : le 11



        

vendredi 7 juillet 2017

Roja Chamankar sois donc la mer



         À l'improviste


         Je mets le bric-à-brac dans le placard
         Les miettes sous le tapis
         La vaisselle sale derrière le buffet
         Mes boutons sont de travers
         Mes chaussettes dépareillées
         Les aiguilles de l'horloge arrêtées
         Quant à mes paroles déplacées
         Mes mots retenus
         Non
         Ils n'auront nulle part où se cacher

         Cependant
         Viens à l'improviste.

         in Je ressemble à une chambre noire, Marcher sur le fil, éditions Bruno Doucey, 2015, p.109

Ce poème rieur s'accorde aux belles journées d'été que nous vivons actuellement, où légèreté et fantaisie sont de mise.
Roja Chamandar sait aussi évoquer l'absence avec des mots de tous les jours, qui nous la rende encore plus touchante.

          Chaque  matin

          Chaque matin
          Je me réveille en sursaut
          Je me dépêche
          J'accroche les dauphins bleus à ma chevelure
          Je mets du rose sur mes lèvres
          Suivant les traces de tes lèvres
          Je mets la table
          Et je t'appelle

          Puis
          Je me souviens
          Depuis l'automne
          Tu n'es plus là
          Et moi, je me suis réveillée en sursaut
          Je me suis dépêchée
          J'ai accroché les dauphins bleus à ma chevelure
          J'ai mis du rose sur mes lèvres
          Suivant les traces de tes lèvres
          J'ai mis la table et puis
          Je t'ai appelé...

          ibid Marcher sur le fil, p.93

Elle vit en Iran, où elle est née en 1981, et désormais considérée comme l'une des grandes voix de la poésie iranienne.
Elle était présente à Sète, au Festival de Poésie Voix vives de Méditerranée en Méditerranée, en 2013.
Les éditions Bruno Doucey ont publié par la suite, en 2015, Je ressemble à une chambre noire, son premier recueil bilingue, persan – français, d'où proviennent ces poèmes.
Vive, enjouée, insolente sa poésie séduit d'emblée, mais le poète sait user également d'un ton plus grave.

         Pour le mur

         L'essence de mes poèmes
         Fleurit dans ta chevelure

         Je récite mes poèmes d'amour pour la porte
                 Pour que le mur...

          ibid Les pierres de neuf mois p.37

Ce recueil s'articule autour de trois chapitres ayant pour titres : Les pierres de neuf mois, Mourir dans la langue maternelle et Marcher sur le fil.

L'auteur vit semble-t-il des amours contrariées, qui nous valent des vers poignants tels ce nœud logé à jamais dans ma gorge me tourmente... comme une mère qui nourrit ses petits, tu déposes une douleur dans ma bouche, une blessure ardente dans mon cœur, et tu t'en vas. 
Nous éprouvons avec elle combien le goût de l'eau est amer et combien il peut être périlleux en amour de marcher sur un fil...


          Le goût de l'eau

          Tu sais que cette lune
          Ne s'accorde pas
          Au ciel banal de cette ville
          Que l'arbre
          Par des milliers de mains collées à notre mur
          Ne s'accorde pas
          À la couleur fumée de cette ville
          Que le petit marchand de bonne aventure sur le pont
          Ne convient pas aux petits souhaits de cette ville

          Je ressemble à une chambre noire
          De sa tête une lumière rouge sang
          Jaillit en fontaine et tu sais
          Que ce sang versé ne revient plus

          À nous
          Les gants noirs et silencieux
          À nous
          Les mensonges faciles
          À nous
          Les exécutions en masse
          À nous
          La patrie en déroute
          À nous
          Les manches de couteaux

          On te rumine avec délectation et demain
          On te dissèque

          Tu sais
          Ô combien le goût de l'eau est amer

           ibid Mourir dans la langue maternelle, p.p.49/51

Autour d'elle, la violence quotidienne impose sa loi : un jour je serai projetée / Contre une vie encore plus dure/ Et je vais mourir/ Au milieu d'un peuple endolori clame-t-elle.
Pourtant sans se résigner elle part en quête de l'autre avec un petit flambeau dépeignant gestes et états d'âme d'un ton sensuel et familier .
          
           Temple

           Avec un petit flambeau
           Je viens à ta rencontre
           Bruit de pas dans la neige
           Humide était la tanière
           Et noire la masse entrelacée aux bouches ouvertes
           J'ai collé un voile aux fenêtres
           Afin que la lune dévergondée
           N'atteigne pas les replis les plus intimes de mon corps
           Je me suis dégagée du ciel
           De la terre
           De mon long châle en cachemire

           Avec sa gorge remplie de pierres
           La fenêtre est une grande cassure
           Imposée à la chambre
           Je m'étire
           Collée à la lune
           Entre ciel et terre
           Je regarde au loin
           Tu m'as saluée

           À présent
           Je suis au minuit de l'hiver
           Dis à la neige de tomber en silence
           Je n'ai plus
           Qu'une contrée pillée
           Une tasse brisée
           Et j'attends que tu sois à mes cotés.

           ibid Temple, Mourir dans la langue maternelle, p.59

           La terre est seule

           Je suis un chemin du rivage
           Sois donc la mer
           Au souffle vif né de l'eau !
           Aime-moi autrement.

           ibid p.61

           Un oiseau

           J'aurais voulu que tu sois un oiseau
           Que tu t'envoles
           Et que tu ne reviennes plus

           À présent
           Depuis des années tu es niché en moi
           Tu as cassé mes branches
           Chaque nuit
           Tu mets en désordre mes rêves
           Et chaque jour
           Tu viens becqueter ma vie.

           ibid Marcher sur le fil, p.79

Poème après poème, avec une maturité et une sagesse bien au-dessus de son âge , elle exprime combien marcher sur le fil / c'est comme marcher sur le feu ...

            Une porte ouverte

            J'ai toujours été une porte ouverte sur l'errance
            J'aimais partir plus que venir
            Ta voix était ma seule vraie contrée
            Je cache des mots dans ton étreinte
            Dorénavant
            Tout le monde peut lire mes poèmes
            En toi.

            ibid Marcher sur le fil p.89

            Je vide...

             Je vide
             Le ciel de ses aiguilles
             Ma gorge de ses oiseaux
             La chambre de ses fenêtres
             Le cadran de l'horloge de ses chiffres
             De moi tu t'éloignes
             En moi tu deviens poème.

             ibid p.113

Dans un pays divisé par la guerre et l'intolérance, cette toute jeune femme installe, au plus profond d'elle-même, une chambre noire, lieu magique pour sublimer l'absence.

Bibliographie :
  • Je ressemble à une chambre noire, éditions Bruno Doucey, 2015
sur internet :



           
           



jeudi 29 juin 2017

Thierry Metz à la saison des passereaux



         LA MAISON DU RÉCITANT


        Vous mes rieuses qui sortez de l'étable
         Porteuses d'argile et de graines
         Prenez place à mon repas
         J'ai coupé l'ortie qui incendiait le seuil
         Et vous êtes mes très chaudes
         Parées de laines blanches
         Et d'écailles
         Vous seules qui accédez à l'arbre
         Transplanté dans l'éclat
         Soyez rafraîchies

                                                                 1984

         in Thierry Metz, Poésies, 1978-1997, éditions Pierre Mainard 2017, p.64

Par ces derniers jours torrides, les mots chaleureux de Thierry Metz, " soyez rafraîchies", nous ont conviés à profiter pleinement de l'ombre, un livre à la main. Je découvre pour la première fois ces poèmes inédits, tout juste publiés et parus chez Pierre Ménard, au mois de mai dernier.
Un ton alerte et généreux, "une fraîcheur d'écrire", saisit le lecteur et le comble. S'adressant à Françoise, son épouse, le poète s'écrie : "je fête une éclaircie", "aller à ta rencontre multiplie mes sentiers", "fraîcheur d'écrire dans la maison rougeoyante"! Cela tient d'un hymne à la joie de vivre que le lecteur partage aussitôt.

          Blanche étable qui sommeille
          Au large des vignes
          Dans les fabulations de l'arbre !
          Là est ma demeure :
          Un petit lit de paille
          Entre portes et fenêtres
          Et l'audience d'un chemin
          Sur les terrasses du jour.

                                                               1984
          ibid p.65

Le choix des mots, leur alliance toute personnelle, l'ardeur de la jeunesse, les miracles de l'amour et l'éclat de l'inédit ouvrent au poète des horizons nouveaux: Naître est sans limites.

         LUMIÈRE ENSOLEILLÉE

         Toi que je bague
         Ô oiseau
         dans ma cité des Vents
         Tresse la maison ardente
         Dresse le métier de lumière
         car voici l'invitée
         gourmande amoureuse
         Celle qui devient clairière
         quand s'ouvre le linceul :
         blanche insolation de mon âme.

                                                               1983

                       ***

         SAISON DES PASSEREAUX

         Oiseaux des champs
         Semence de l'ange –

         À midi, au cœur de la foudre
         Quand éclot le nid du rouge-gorge
         Le paysan dénude ses gerbes

         Et la saison s'égrène
         Entre les mains d'amour
         Lumière illuminée.

                                                              1983


                            ***

         À trois jours du solstice
         la nuit éveille ses sources,
         Poèmes les barques s'allègent et virent
         nébuleuses dans la proximité de l'âtre
         Un visage m'accueille
         Sur la rive
         Braise petite fiancée
         celui que tu cherches
         est-il sorti de l'aimant.

                                                              1985

         ibid p.66

Bienfaisante allégresse, de celle qu'éveillent les beaux jours revenus.  La terre entière, devenue prétexte à célébrer, nous convie :

          Dire une clairière n'est possible
          que tôt le matin
          avant la fable
          quand le coq peut encore trier
          graines et hameçons.

          ibid Calcaire 1986, p.98

En familier de la nature, Thierry Metz propose de la savourer au présent, au propre comme au figuré et par tous ses sens. Un riche prélude aux vacances !

          Douces feuillées
          Je vous connais matinales
          Vous régalez mes clairières
          De songes et de pluies
          Vous récitez le chant de plume
          Et d'écaille –
          Lumière soudaine où puise ma violence
          L'épaule si longtemps captive de vos vigueurs
          Se dégage et s'arrondit.
          Je vous capte essentielles
          Ardentes
          En vous
          Mes Traversées
          L'oiseau s'affine
          Et passe.

          Je suis l'élagueur.

          ibid L'érosion éclairante, 1986, p.79
         
 Mais que serait cette rencontre, si nous faisions mine d'ignorer l'élagueur ? Passereaux nous sommes, passereaux nous resterons...profitant pleinement de l'instant.

         
 Bibliographie:

                         Thierry Metz, Poésies 1978-1997, Pierre Mainard 2017

   sur internet :

vendredi 23 juin 2017

Bernadette Engel-Roux le lait de la tendresse




                Des amis sont dans la peine. Et je les sens si proches. C'est, je
         crois, ce ciel tendre et léger, tout de pastels bleus et roses et blancs
         qui pose leur présence ici, tout près, dans l'espace où je suis, assise,
         un livre ouvert sur les genoux, et oublié. C'est la lumière aiguë et
         fraîche qui griffe la neige des sommets, c'est la douceur de l'air,
         peut-être tout ce que l'on voudrait offrir et partager qui doit assurer
         ce transport de présences aimées. Il penche son grand corps vers
         celle qui somnole, il tient ses mains et dans ses lointains elle sent les
         forces qu'il transfuse, elle reconnaît les mains familières et sans
         doute lui dit-il en silence ce ciel tendre et frais, la lumière aiguë,
         la douceur de l'air, la jeunesse de la neige.

         février

         in Ce vase plein de lait, avec des fusains d'Alexandre Hollan, Voix d'encre, 2017

Rédigé telle une élégie,  Ce vase plein de lait, raconte la fin de vie et la perte d'un être aimé. Son titre est tiré du poème de Ronsard, Les amours de Marie, écrit pour une jeune défunte.

             Et maintenant, c'est elle qui lui dit la tendresse de l'aube. Elle noue
             à leurs épaules de longues écharpes roses ou bleues ou blanches,
             comme font les oiseaux. Elle parle étrangement, elle dit des mots de
             neige. "Et néanmoins", l'adverbe des vivants, elle le pose dans la porte
             claire pour qu'il s'y tienne debout. La nuit elle ne peut rien : elle
             consent à jamais qu'il la retienne blottie dans l'ellipse des bras. La nuit
             est aux amants, aux astres et aux errants. Le jour est aux vivants, aux
             arbres et aux horloges impérieuses. Elle y consent puisque vient l'heure
             qu'ils descendent au jardin : il verse un peu de cendre mouillée d'un peu
             de larmes. Ils font des pas dans l'air et des mots de buée que les oiseaux
             traversent. Elle rit et c'est une très jeune femme qu'il soulève sur le seuil
             – si légère, mais si légère – qu'il faut plus de douceur, légère étrangement –
             qu'à la poser devant le feu il tremble étrangement. Il sait le crépuscule,
             les plus douces heures du jour, mais ce crêpe au cou blanc des pigeons
             et ces mille mains sans corps gantées de coton noir à régler quel ballet
             par les villes dévastées, et les chambres. Il voudrait crier mais sur lui
             elle pose deux mains petites et dit : regarde, ils sont tous là. Allume les
             bougies.

             ibid

Deux vers de Philippe Jaccottet, extraits de La Semaison, figurent en exergue au texte qui suit, ils nous introduisent en douceur à l'étape suivante.

                                               Tu es venue, tu repars
                                               Tu as pu rire réunie, tu seras éparse et muette


                 Qu'elle se soit éloignée pour susciter tant de présence est d'une
              étrange et douloureuse douceur. La lumière était entrée avec elle
              comme un grand rire. Ils virent tout autour s'élever les murs de la
              maison. L'air passe à travers les arbres où elle a mis tant d'enfants.
              Lorsqu'il se tient debout, le soir, sur le seuil d'où ils repartent, elle
              retient blottie dans ses bras d'homme la chaleur de ses transparentes
              épaules. Nos morts nous aiment si longuement.

              ibid

Une année sépare le texte qui suit, du premier :

                  L'absence plus longue que les années s'est installée lentement. Parfois,
               il s'en étonne, tant l'espace abandonné retient de tendresse. Parfois il y
               consent et baisse la tête sur ses larmes. L'absence s'est installée entre les
               arbres et les chambres. Elle tend ses fils invisibles et l'on s'y prend. Les
               mains impuissantes voudraient les défaire, les bêtes du chagrin les
               retissent plus prégnants. Il va, hésite à replier ce foulard que celle dont
               il balbutie le prénom a oublié entre les livres. Il regarde la chaise où
               face au feu ils se disent le soir. Il ne sait plus rien. Il s'abandonne.
               Quel est ce jour étrange ?

               18 février 2016

                ibid

Lui, resté seul, retrouve parce qu'il le faut bien le fil de sa propre vie :

                Et s'il lit encore, plein de vain savoir, c'est qu'il faut vivre et qu'ils
                furent parmi les livres. Et qui disait qu'ils se disaient au temps du
                rire : N'ouvre pas ton lit à la tristesse. Et s'il écrit encore, tout
                savoir oublié, c'est qu'il faut vivre, c'était son vœu, la page tremble.
                Le vieux grand homme avec sa peine écrit dans sa solitude habitée
                d'une seule, comme s'il allait encore lui lire ces lignes, ou qu'elle
                les lui inspirât, elle lui répond et ils sourient parmi les feuilles.

La citation en italiques est de St- John-Perse et tirée de Vents, à la page 196. Elle nous rappelle que rien ne balaie un amour vrai et que le gouffre de la tristesse n'a point lieu de s'installer si complicité et harmonie furent pleinement vécus. 
Seules les traces font rêver écrivait René Char... Une solitude habitée tient volontiers lieu de présence avec le temps... et il advient que le ou la toute en-allée rient encore dans les saisons du jardin...

                    Ce foulard long de vingt-huit années s'il s'y enroule et blottit, il
                 est de laine douce et s'il le suit des yeux plus haut que les ramures
                 il est de soie d'enfants invisibles le cerf-volant et s'il le broie entre
                 ses longues mains tremblantes il est d'absence ô cruauté quand il
                 revoit cette oriflamme l'avait jetée sur son épaule la rieuse épousée.
              


Fusain d'Alexandre Hollan


Avec une infinie délicatesse Bernadette Engel-Roux accompagne le deuil d'un autre tandis, qu'au fil des pages, les traits tremblés du crayon d'Alexandre Hollan tentent de fixer la silhouette mouvante et passagère de très grands arbres, qu'anime sans faillir le vent.

Pour en savoir davantage sur l'auteur je vous suggère la lecture d'un article paru antérieurement  sur la Pierre et le sel, rédigé par mes soins :
http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2013/12/bernadette-engel-roux-lexigence-du-vivre.html


Bibliographie :

  • Ce vase plein de lait, avec des fusains d'Alexandre Hollan, Voix d'encre, 2017