Port des Barques

Port des Barques

vendredi 24 mars 2017

Salah Al Hamdani, la mémoire qui redoute l'oubli



         Mouvement

         Dans le miroir suspendu par ses cils
         seul
         l'arbre reste essoufflé après la pluie

         Avec quiétude, ma fille présente ses paumes
         au visage de l'eau
         tandis que
         sereine
         la lune oubliée flotte à la surface du fleuve

         in Le Balayeur du désert, Éditions Bruno Doucey 2010, p.18

         Toujours belle

         Ce sont tes yeux
         qui m'ont poussé à grandir
         dans les villes de l'exil
         là où naissent les lunes en secret
         loin du regard des assassins

         Aux quatre vents j'ai laissé filer l'écriture

         Insurgé aujourd'hui
         pour défendre la vie
         sans folie
         j'écris sur la porte des tombes
         dont les cendres gardent les secrets

         L'obscurité devient le temple de mon salut
         entre "être" et "ne pas être"
         mon appel au secours
         se noie dans l'infini

         ibid p.19


Né à Bagdad, en Irak, en 1951, Salah Al Hamdani a dû fuir son pays pour échapper aux geôles de Saddam Hussein et vit à Paris, depuis 1975.

Enfant,  il fréquente peu l'école. Ouvrier dès l'âge de 7 ans, il s'engage à 17 ans dans l'armée irakienne pour subvenir aux besoins de sa famille. Il apprend l'arabe moderne et découvre la poésie en même temps que la torture, lorsqu'il est jeté en prison, lieu, où il se met à écrire.
Une fois dehors, mais radié de l'armée, il ne lui reste plus qu'à fuir le régime pour échapper à une mort certaine.
Il choisit la France, pays d'Albert Camus, écrivain qu'il a découvert au cours de ses lectures dans les cafés de Bagdad. Il arrive en France, en 1975, ne parlant et ne lisant que l'arabe.

Quatre ans plus tard, enrôlé dans la troupe du Théâtre de Chaillot, il joue le rôle d'Enkidou, personnage principal de l'épopée de Gilgamesh.

Il se met par la suite à l'écriture. Un dicton irakien dit bien: "si on lance une sandale en l'air, elle retombera sur la tête d'un poète". Salah en a reçu plusieurs, car il est aujourd'hui l'auteur d'une trentaine de livres, récits, nouvelles et recueils poétiques.
Ses qualités humaines, son ouverture à l'autre, sa générosité de cœur, sa solidarité au quotidien avec tous les exilés sont elles aussi proverbiales et méritent d'être soulignées.

En juillet 2010, lors du Festival de Poésie de Sète, Salah Al Hamdani et Ronny Someck se rencontrent et échangent une poignée de main.
L'un est arabe et l'autre juif. Ils sont tous deux nés à Bagdad, la même année et leurs mères respectives parlent encore le bagdadien.
L'un comme l'autre ont connu l'exil. Ronny Someck, encore très jeune enfant, avec toute sa famille et sa communauté a dû fuir l'Irak, chassés parce que juifs. Il vit depuis en Israël.

Salah éprouve lors de cette rencontre à Sète et selon ses propres mots, "le devoir de réparer quelque chose en lui-même". L'idée lui vient de faire un livre ensemble. "J'ai voulu à mort écrire ce livre" dit-il dans Le retour à Bagdad.
Il propose alors à Ronny de rédiger avec lui ce qui deviendra, Bagdad Jérusalem, à la lisière de l'incendie, Bruno Doucey, présent, s'offre à en être l'éditeur.
Deux voix, deux langues et deux écritures différentes attestent de la culture de chacun. L'ensemble est traduit en français. Bagdad Jérusalem, à la lisière de l'incendie parait, en 2012, aux éditions Bruno Doucey. Salah et Ronny le cosignent, à Sète, lors du Festival de poésie 2012.

Le livre se veut un témoignage d'humanité et de paix entre deux hommes, que tout devait séparer. En voici un exemple, avec un poème de l'un puis de l'autre :

         Soucis imprévus

         Me voilà tout près de la palissade
         vaincu
         avec mes cicatrices
         et mes vieilles affaires

         Me voilà qui reviens vers toi
         en soldat qui n'aurait pas fait la guerre

         Alors ne me demande pas
         le nom de ceux qui sont tombés à la bataille
         Ne me demande pas non plus
         comment j'ai parcouru le chemin
         jusqu'à ta demeure

         Sache seulement
         que je n'ai pas égaré le soleil
         mais que des crapules
         me l'ont volé

        Salah AL Hamdani in Bagdad Jérusalem, éditions Bruno Doucey, 2012, p.19

        Bagdad, février 91

        Dans les rues bombardées on poussait ma voiture d'enfant.
        Les jeunes filles de Babylone pinçaient mes joues, éventaient les palmes
        au-dessus de ma tête blonde.
        Ce qui est resté depuis a bien noirci,
        comme Bagdad,
        comme le landau sorti des abris
        dans l'attente d'une nouvelle guerre.
        Ô Tigre, Ô Euphrate serpents d'agrément sur la première carte de ma vie,
        vous avez mué en vipères!

        Ronny Someck, in Bagdad Jérusalem, éditions Bruno Doucey, 2012, p.51


Son vrai "retour à Bagdad", Salah l'a vécu précédemment, au printemps 2004. Son livre Le retour à Bagdad, paru en 2006, en témoigne : "J'avais peur, je craignais tant, après une si longue absence, cette rencontre avec les miens".

 Parti seul, il affronte et surmonte tous les risques d'un voyage incognito et une fois rendu sur place, il est comme écartelé de l'intérieur par des sentiments divers, jusqu'à en perdre le sommeil.

         Cette maison n'est pas la mienne
         Cette rue, je ne la connais pas
         Mais les nuits sont comme celles d'autrefois
         Et les étoiles assises qui gardent la ville
         Attendent dans le vide
         Comme des chiens sans maître...

         La porte entrouverte
         La silhouette de ma mère
         En dépit de l'âge
         Courbée à l'aube, à l'heure de la prière
         Perdue dans la vaisselle
         Les boites d'olives
         Les tickets de rationnement
         Les grands sacs de pois chiches
         La poussière et la guerre

         Quant à moi, l'oiseau sur le départ
         La nostalgie ramasse mon âme
         Comme le gibier d'un tortionnaire
         Telle la panthère
         Je tiens ma chair entre mes dents
         J'en suis encore à me dompter moi-même
         Pour un nouvel exil
         Et cette insomnie causée par l'absence de ceux que j'aime
         Me permet de ne pas tomber
         dans le piège des tyrans.
         Ma mère prie
         Pour une place au paradis imaginaire
         Alors que le muezzin n'a pas de profession
         Tout comme les prophètes
         Le jour
         La guerre
         La patrie
         Les assassins et leurs dieux
         Qui eux non plus n'ont pas de profession

         Reste mon père, sans travail
         Seul
         Avec sa tombe...
                                                            Bagdad - Paris
                                                           Avril 2004

         in Le retour à Bagdad, Les points sur les i éditions, 2006, p.p.101/102

Les textes et poèmes, qui évoquent ses retrouvailles avec sa mère, ses frères et sœurs et tous ceux qui l'ont connu autrefois, sont bouleversants et en disent long sur les déchirements de l'exil et la culpabilité de celui, qui se sait en outre, voué à repartir.
Par leur qualité et leur humanité, ils offrent un émouvant témoignage d'une vie d'exilé.


          Un matin je fus réveillé par du bruit. Des gens
         entraient chez ma mère. J'entendis leurs propos
         par bribes, par vagues entrecoupées. Ils se
         saluèrent à haute voix, puis chuchotèrent dès qu'ils
         prononcèrent mon nom. Alors ils sanglotèrent. En
         alerte, j'attendis la suite de leurs paroles étouffées
         au chevet de l'insomnie de mes jours.

               Certains d'entre eux avaient préparé des plats
        pour moi dès le premier chant du coq. Je compris
        qu'ils avaient traversé la ville malgré le danger, en
        portant des marmites encombrantes sur leur tête.
        Je m'assis dans mon lit et je regardai ému le ciel de
        l'Irak à travers une fenêtre protégée de barreaux.
        Je me levai, empêtré dans la confusion de mes
        sentiments, avec l'envie impérieuse d'écrire
        quelque chose au sujet de leur générosité.

        in Le retour à Bagdad, les points sur les i éditions 2006, p.98

       
            
         Seul le vieux tapis fleurissait le sol

         La maison avait changé d'adresse
         ma photo avait changé de place
         la table avait été pliée derrière la porte
         la chaise de mon père, aussi,
         seul le vieux tapis fleurissait le sol

         Je t'ai trouvée enfin
         dans un jardin nu
         avec ton grand châle noir
         l'esprit en dérive
         enfilée dans tes prières
         l'âge cousu sur le visage

         J'ai cru serrer un palmier agonisant
         Puis dans mes bras
         j'ai reconnu ma mère.

                                                           Bagdad, 2 avril 2004


Le poème précédent est paru dans Bagdad mon amour, aux éditions Le temps des Cerises, en 2014. Il est dit par Salah, accompagné à la guitare par Arnaud Delpoux, le 1er octobre 2015, à la Comédie Nation à Paris. Un disque du même nom paraît à cette occasion.


         Présence brumeuse

         Que faire de ce corps face à l'absence des autres?
         Comment mûrir si le dénuement de l'enfance ne vous sacrifie pas?
         Seul mon père connaissait la réponse
         mais il est mort avant mon retour
         Reste ma mère
         habituée à l'absence
         qui se lève sans cesse et s'efforce de tenir sur une jambe
         comme un flamant dans un mirage

         in Le balayeur du désert, éditions Bruno Doucey 2010, p.31

 Cette image de la mère, âgée et fatiguée, qui cependant veille sans cesse au bien-être des siens sur une jambe comme un flamant dans un mirage, est une trouvaille fulgurante, source d'intense émotion.

            Par la fenêtre de l'étranger

         La fenêtre est ouverte et la prairie semble rétrécie dans ce miroir
         sur le mur. Taches de soleil sur des serviettes couleur de grenade.
         Récipients dorés où frémit l'air parfumé des tiges tubéreuses et
         fraîches. La douce lumière déshabille tes deux seins alors que j'atteins
         l'âge de comprendre que mon printemps a été pauvre.

         Au retour rien ne m'invite à m'asseoir au seuil de ma jeunesse, face à
         la jeune Kurde de notre quartier, la même qui accusait à haute voix
         un nuage de salir sa robe étendue sur le fil à linge de la terrasse d'une
         maison frappée par l'incendie.

         Oui c'est exact. si les blessures de l'enfance sont enterrées, elles ne
         cicatriseront jamais.

         in Bagdad Jérusalem, à la lisière de l'incendie, éditions Bruno Doucey 2012, p.31

Par delà les regrets, les désillusions ou la sourde culpabilité de celui qui a fuit, bon an mal an,  la vie de Salah s'est enracinée en France auprès sa compagne et rayonne doucement de l'amour, qui les lie.
Une première petite fille s'annonce, vertige d'une naissance, qui, après quarante d'exil, va faire de lui un grand-père.
De la vallée de l'âge, c'est à cette promesse de vie qu'il adresse un hymne fervent, dans son recueil Je te rêve, paru en 2015 chez Pippa et illustré par Sylvain Boisel .

         Je te rêve au présent
         pour que tu arraches ma voix
         brisée par le sortilège
         prospérité des hurlements inarticulés
         révolte qui a trouvé refuge en moi

         (...)

         Je te rêve d'un temps qui rampe dans mon sang
         dévalant la forêt des jours
         là où les hommes s'épuisent à rêver du bonheur
         sur la crête d'une vague délavée


         Je te rêve, toi grandie
         mon univers en cage
         et ma mère endormie dans l'herbe brûlée


         Tu ouvriras nos ombres mystère
         aux rêves pâles et lents
         givre aux lèvres du songe
         une bouche brisée dans l'écho de ton rire
         Mes mots et ta voix resteront ainsi
         battant le rivage d'un désir

  
         Je te rêve horizon
         tiédeur dans un mouchoir
         brodé de joie


        Mais d'où vient le poème
        le manoir du souffle ?

        (...)
       
        in Je te rêve, avec des illustrations de Sylvain Boisel, éditions Pippa, 2015, p.p.32/ 48/50/52

Le poème, ce miracle, naît toujours du creuset de nos vies, de l'espoir chevillé au corps et de l'éclat fugace, qui transfigure nos visages au contact de l'autre.
        

       
Bibliographie :
  • Le retour à Bagdad, les points sur les i éditions 2006
  • Le balayeur du désert, Éditions Bruno Doucey 2010
  • Bagdad Jérusalem, à la lisière de l'incendie, Éditions Bruno Doucey, 2012
  • Bagdad mon amour, Le Temps des cerises 2014
  • Je te rêve, éditions Pippa, 2015
un disque :
  •  Bagdad mon amour, textes dits par l'auteur accompagné à la guitare par Arnaud Delpoux

sur internet :

dimanche 19 mars 2017

Tchicaya U Tam'si une voix du Congo

        

         Contre-Destin

         À la hauteur des vents
         hisser les poitrails
         tout sauvegarder
         le rire blanc
         et le soleil rouge et natal


         ébène ebony blues
         chant toujours rage

         Il n'y a plus de soleils couchants
         Il y a l'herbe vorace
         Il a le feu plus vorace
         les peines poilues des bras pauvres
                                             les transes
         mimées
                                             quelle agonie


         j'aurais pu être sicaire
         au service de la reine ngalifourou

         je n'ai même pas eu cet alibi

         je confesse
         j'ai eu des vices
         mais ai-je pu
         supporter
         qu'on batte les enfants
         leurs pères et mères
         devant les uns les autres

         me voici aux limbes de toutes souffrances
         bossu
         quelle audace m'a ouvert les bras ?
         avec les tempes crevées

         par des longitudes onéreuses
         il ne faut pas l'amour
         qui ne gagne à la race

         ô mes expédients
         et j'ai encore chiné
         non laissez-moi aimer sammy

         de toutes mes forces
         je tourne le dos aux voluptés
         laissez-moi vivre pour vous

         mais non
         pauvre
         l'encens le pus on s'étonne

         j'ai trimé mes jeunesses
         j'ai dû faire le fou
         pour mon premier gain
         une coqueluche
         j'ai paré ma gorge d'éclats de verre multicolores
         j'ai souhaité le coup de pied au cul de la chance
         mon deuxième gain
         une petite vérole du cervelet
         et je ne sais plus comment me sauver
         j'ai rêvé de revenir ainsi
         dans mon village
         les yeux derrière des verres fumés
         il m'a fallu craindre mon sorcier

         j'ai sauté à la mer
         avec mes insomnies charnelles

         j'ai le sel plein la tête

         ce soir armer mon peuple
         contre son destin
         il le faut pour le nommer après
         d'un chiffre d'or
         il a gagné la mort
         vive l'amour

                                                                                         Le mauvais sang, éditions P.J Oswald 1955
       
        in Anthologie de la poésie française du XXème siècle , Poésie/ Gallimard 2000, p.397/398/399

C'est avec cette plainte douloureuse et lourde de révolte que s'achève cette présentation quotidienne de voix de poètes du continent africain à l'occasion de la quinzaine écoulée du Printemps de la Poésie 2017.

Tchicaya U Tam'si naît à Mpili au Congo, en 1931 et passe son enfance à Pointe-Noire. Il vient en France pour ses études et regagne le Congo au moment de L'Indépendance. Il quittera de nouveau son pays pour la France, après l'assassinat de Lumumba et travaillera une vingtaine d'années à l'Unesco.
Il décèdera en France en 1988.

sur internet:
 

         
        

samedi 18 mars 2017

Abdellatif Laâbi une voix du Maroc

        

         Où est l'amour
         qui devine en toi la noire tempête
         et l'arrête
         d'un simple souffle d'entre ses lèvres ?

         Où est l'ami
         qui t'appelle
         juste pour te dire bonjour ?

         Où est le pays
         qui ne te réclame pas
         chaque année
         le prix de ta naissance ?

         Un mot m'échappe
         et c'est comme si je ne savais plus parler
         Il faut que je le retrouve
         sinon
         je suis un homme mort
         à mes yeux

         in Poèmes périssables, Œuvre poétique II, Éditions de la Différence 2009, p.288/289

Abdellatif Laâbi est né à Fez, en 1942. Il connaîtra "les années de plomb," du régime autoritaire en place et l'emprisonnement durant huit ans et demi, de 1972 à 1980, pour avoir créé et cru pouvoir écrire librement dans sa nouvelle revue poétique, Souffles, en 1972 .
Douleur de la chair et de l'âme, qui renforcera sa pensée et sa solidarité à l'autre mais le contraindra au déracinement et à l'exil, en France, en 1985. Il vit depuis à Créteil dans le Val de Marne.

Son œuvre poétique complète paraît, en 2009 aux  Éditions La Différence sous la forme de deux gros volumes de 500 pages chacun. Il reçoit, en décembre la même année, le Goncourt de la Poésie, puis en 2011, le Grand Prix de l'Académie française.
Il a récemment confié à l'Institut Mémoires de l'édition contemporaine en France, situé à Caen, ses archives personnelles.
Après les attentats de Charlie Hebdo, il écrit un poème intitulé J'atteste, à lire grâce à ce lien: http://www.snuipp.fr/IMG/pdf/J_ATTESTE.pdf

Bibliographie:
  • Œuvre Poétique I et II, éditions de la Différence, 2009
sur internet :

vendredi 17 mars 2017

Nimrod une voix du Tchad


             Elles sont de retour nos bonnes vieilles tueries


             Ils ont remis ça
             ils tirent cette fois avec des balles blanches et noires
             et le sang est désespérément rouge
             le soleil s'est levé sur le monde
             comme du temps de Caïn
             et son meurtre lumineux
             la haine recuite du Dr Verwoerd
             les animent encore
             ils n'avaient que faire des sommations galonnées
             ils disaient :"À quand les bonnes vieilles tueries d'antan ?
             ça nous torture de ne pas y céder !"
             les bonnes vieilles tueries réclamaient
             leur minute de scandale sans remords ni péché
             elles exaltaient le beau pays de la haine recuite

             (Hommage aux mineurs sud-africains, fusillés à Makarina)

             Poème inédit, 2014, paru dans L'insurrection poétique, Manifeste pour vivre ici,
             éditions Bruno Doucey 2015, p.125

Nimrod, de son vrai nom Nimrod Bena Djangrang, est né au Tchad en 1959. Poète, romancier, essayiste, animateur de revue et éditeur, il vit en France depuis le milieu des années 1980.

Il s'efforce selon son éditeur " de faire émerger la beauté d'où quelle vienne", ce qui ne l'empêche pas d'écrire dans Babel, Babylone (Obsidiane, 2010) :"où est mon pays ? Je n'ai plus de pays".

sur internet :

jeudi 16 mars 2017

Tanella Boni, une voix de la Côte d'Ivoire

        

         TERRIENS SANS VISA DE SÉJOUR

         terriens sans visa de séjour
         t'es rien
         terriens sans visa de séjour
         t'es rien


         je m'en vais déclarant à chaque escale
         ce permis de non séjour
         inscrit sur les lignes de ma main
         je m'en vais emportant dans mon sac à dos
         le poids du monde
         car les ruelles de la traversée
         ont pris possession de mon corps
         je regarde demain avec le millier d'empreintes
         qui peignent le fond de mon âme
         le chemin est encore loin
         car l'horizon n'est pas à nos pieds
         mais j'aime le chant des jours à venir
         et je suis partie tôt ce matin


         je vais franchir le pas de la musique
         qui me hante nuit et jour
         de la musique qui m'ensorcelle
         je vais dérouler sous vos pieds
         la cadence de la joie
         la joie énergie des jours à venir
         je vais franchir la frontière
         qui me traverse de part en part
         je ne sais où elle voit le jour
         je ne sais par quel chemin
         elle emprunte les couleurs de la nuit


         terriens sans visa de séjour
         t'es rien
         terriens sans visa de séjour
         t'es rien


         terriens sans visa de séjour sommes-nous
         sur les routes du monde
         terriens sans visa de séjour sommes-nous
         voix et voies de la Terre
         terriens sans visa de séjour
         mains et visages inconnus
         terriens sans visa de séjour
         le Temps ignore notre présence
         terriens sans visa de séjour
         mais nous sommes le Temps clair
         terriens sans visa de séjour
         le Temps nuages air pur et pluies du ciel
         terriens sans visa de séjour
         nous arrosons le monde
         de rythmes inédits

        
         terriens sans visa de séjour
         terriens !

         in Tout l'espoir n'est pas de trop, Cent-un poèmes, Douze voix francophones,
         choisis et présentés par Bernard Ascal, Le Temps des cerises, 2002,
         p.p.203/204/205.

Ce poème poignant, rythmé comme un chant de bagnard, est celui d'une femme et poète de Côte d'Ivoire, Tanella Boni. Elle figure parmi les douze voix francophones, choisies par Bernard Ascal et éditées par Le Temps des Cerises, en 2002.

Le titre de ce recueil, Tout l'espoir n'est pas de trop se voudrait porteur de changement, au dos de ce livre, on lit ces mots : "Cette parole de poètes, si peu médiatisée, si peu contaminée par l'argent, constitue l'un des foyers de liberté, de résistance aux modèles imposés, aux idéologies de plus en plus tentaculaires."

Tanella Boni naît à Abidjan en 1954, après des études primaires et secondaires en Côte d'Ivoire,
elle fait des études de philosophie à la Sorbonne et obtient en 1987 son doctorat d'État en histoire de la philosophie.
De 1982 à 1984, elle est directrice du Département de philosophie de l'Université d'Abidjan puis, de 1992 à 1998, directrice de programme à l'étranger, au Collège international de philosophie de Paris et par la suite professeur titulaire à l'Université de Cocody, à Abidjan.
Engagée dans la vie associative et culturelle de son pays, elle figure en tant que poète,romancière mais aussi critique littéraire et critique d'art.
Son dernier recueil de poèmes, Là où il fait si clair en moi est paru aux éditions Bruno Doucey, en 2017
http://www.editions-brunodoucey.com/la-ou-il-fait-si-clair-en-moi/

         bibliographie:
  • Tout l'espoir n'est pas de trop, Cent-un poèmes, Douze voix francophones, choisis et présentés par Bernard Ascal, Le Temps des Cerises 2002, p.p.203/204/205
         sur internet:

mercredi 15 mars 2017

Birago Diop, une voix du Sénégal


                SOUFFLES

        
         Écoute plus souvent
         Les Choses que les Êtres
         La Voix du Feu s’entend,
         Entends la Voix de l’Eau.
         Écoute dans le Vent
         Le Buisson en sanglots :
         C’est le Souffle des ancêtres.

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans l’Ombre qui s’éclaire
Et dans l’ombre qui s’épaissit.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans l’Arbre qui frémit,
Ils sont dans le Bois qui gémit,
Ils sont dans l’Eau qui coule,
Ils sont dans l’Eau qui dort,
Ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule :
Les Morts ne sont pas morts.

         Écoute plus souvent
         Les Choses que les Êtres
         La Voix du Feu s’entend,
         Entends la Voix de l’Eau.
         Écoute dans le Vent
         Le Buisson en sanglots :
         C’est le Souffle des Ancêtres morts,
         Qui ne sont pas partis
         Qui ne sont pas sous la Terre
         Qui ne sont pas morts.

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans le Sein de la Femme,
Ils sont dans l’Enfant qui vagit
Et dans le Tison qui s’enflamme.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans le Feu qui s’éteint,
Ils sont dans les Herbes qui pleurent,
Ils sont dans le Rocher qui geint,
Ils sont dans la Forêt, ils sont dans la Demeure,
Les Morts ne sont pas morts.

         Écoute plus souvent
         Les Choses que les Êtres
         La Voix du Feu s’entend,
         Entends la Voix de l’Eau.
         Écoute dans le Vent
         Le Buisson en sanglots,
         C’est le Souffle des Ancêtres.

Il redit chaque jour le Pacte,
Le grand Pacte qui lie,
Qui lie à la Loi notre Sort,
Aux Actes des Souffles plus forts
Le Sort de nos Morts qui ne sont pas morts,
Le lourd Pacte qui nous lie à la Vie.
La lourde Loi qui nous lie aux Actes
Des Souffles qui se meurent
Dans le lit et sur les rives du Fleuve,
Des Souffles qui se meuvent
Dans le Rocher qui geint et dans l’Herbe qui pleure.

         Des Souffles qui demeurent
         Dans l’Ombre qui s’éclaire et s’épaissit,
         Dans l’Arbre qui frémit, dans le Bois qui gémit
         Et dans l’Eau qui coule et dans l’Eau qui dort,
         Des Souffles plus forts qui ont pris
         Le Souffle des Morts qui ne sont pas morts,
         Des Morts qui ne sont pas partis,
         Des Morts qui ne sont plus sous la Terre.

Écoute plus souvent
Les Choses que les Êtres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots,
C’est le Souffle des Ancêtres.

in Anthologie, Six poètes d'Afrique francophone, choix et présentation par Alain Mabanckou, Poésie africaine, POINTS, 2009, p.p.48/49/50

Birago Diop, (1906-1989), est un écrivain et poète sénégalais, né près de Dakar. Après des études de médecine vétérinaire en France. Il exerce ensuite en brousse, dans divers pays d'Afrique.
Avec Senghor, il adhère au mouvement de la négritude. Il collecte et traduit en français des contes traditionnels de la littérature orale africaine de la bouche du griot Amadou Koumba, contes qui seront publiés en 1947.
Sa poésie s'inspire de cette tradition orale et se déroule comme une complainte très émouvante au cœur comme à l'oreille.
Il mènera de surcroît une carrière politique et sera nommé ambassadeur à plusieurs reprises, entre 1958 et 1965.

sur internet:

mardi 14 mars 2017

Rabah Belamri, une voix d'Algérie



                                                à Bernard Jeunet


         dans ce bleu qui nous pousse vers Lorient
         me revient de l'autre mer
         un goût de sel et d'oursin

         en ce mois d'août finissant
         je me souviens d'une naissance accordée à l'aube
         et d'un poète crucifié dans les caves d'une ville blanche

         ni en Orient
         ni en Occident
         ni même entre l'œil et l'épine
         la douleur n'a de cadastre
         elle est un point incarnable
         qui tient en éveil au bord de la falaise

                        1

         des mains sans âge
         fouillent ma poitrine
         exhument d'un limon de désordre
         des visages     des maisons     des arbres
         je ne veux plus rêver
         les flaques des villes mortes
         suffisent à ma soif

                          2

         donnez-moi une route
         vers le point noir de ma voix
         donnez-moi un mot qui soit une aiguille de boussole
         je cherche l'œil
         que nulle paupière ne limite
         il connaît l'eau qui chante dans la fracture de l'âme
         et le versant brûlé du ciel

                          3

        autour de ma gorge la racine a encore fleuri
        je la croyais vaincue par les sables de la prière
        est-ce des pétales ou des épines qui tombent
        sur la page

                           4

        et dans ma gorge
        savez-vous que l'angoisse fait la fête
        avec la gouge et le burin
        ma préhistoire n'en finit pas de s'écrire

                           5

        les masques nous creusent
        pourquoi nous lamenter sur les miroirs sans tain
        avons-nous seulement besoin d'apparence

       in Concerto pour marées et silence, revue annuelle Poésie, n°8-2015, p.p.12/13

La revue Concerto pour marées et silence, a été créée par Colette Klein, poète et peintre.

Rabah Belamri (1946-1995) est un poète français d'origine kabyle, il perd la vue en 1962, en Algérie. Selon la notice de Gallimard, il laisse "une œuvre qui mêle passé et présent, réalisme et onirisme, l'Algérie et la France"

pour en savoir plus: https://fr.wikipedia.org/wiki/Rabah_Belamri