Port des Barques

Port des Barques

vendredi 10 février 2017

Jean Gédéon ou l'art de la dérision


         ON N'EST PAS LÀ POUR RIGOLER


         un grand souffle brûlant venu d'en-haut s'empara des
         esprits chez les têtes couronnées elles convoquèrent
         un concile qui après d'interminables discussions
         plus de cent commissions et tables rondes en vinrent
         à conclure que le rire de l'homme en raison de sa
         particularité dans le monde animal était la source de
         tous les maux dont souffrait le pays elles
         promulguèrent un dogme accompagné d'une
         encyclique et décidèrent d'extirper radicalement le
         mal à sa racine la peur fut érigée en moyen de
         gouvernement et la délation publique et privée
         chargée du maintien de la loi en vigueur une police
         politique efficace et secrète noyauta régions villes
         villages arrondissements et quartiers tous ceux qui
         bruyamment ou non riaient ou même seulement
         faisaient mine de sourire en public ou en privé
         étaient  immédiatement repérés embastillés
         hâtivement jugés avec simulacre et parodie puis
         dans la foulée torturés à mort et brûlés en place
         publique pour l'exemple l'ordre et la discipline
         régnèrent enfin avec sévérité rigueur et sérieux puis
         le pays mourut faute de joie de vivre

                                                               11/98

         in Carnages, p.38

Jean Gédéon est un ami de longue date qui n'a rien perdu de son humour caustique ni de sa nostalgie. Son recueil Carnages, autoédité, se présente comme une suite de proses poétiques, écrites entre 1997 et 2010 et illustrées de quelques unes de ses photos.
L'auteur a par ailleurs publié une bonne vingtaine de plaquettes et nombre de ses poèmes sont parus dans des revues.
Il a fréquenté et soutenu dans le Val de Marne tous les lieux de poésie, comme l'Université pour Tous à Saint Maur des Fossés, Hélices Poésie à Nogent, le Club des Caudaciens à La Queue en Brie, le Café Poésie de Fontenay sous Bois et le Club de Poésie de Champigny sur Marne.
Il reste l'homme discret et affable, doublé d'un humoriste, qu'il a toujours été, et j'ai grand plaisir à le présenter pour la seconde fois sur Le Temps bleu.




        L'EXODE

        on voyait quelquefois fugitivement des gens au pas
        lent des gens opulents marchant serrés les uns contre
        les autres les hommes au regard vide vêtus sans relief
        et sans ostentation et leurs femmes grises et ternes
        têtes courbées et doigts noueux serrant avec passion
        de grands parapluies bleus devant eux l'allée s'ouvrait
        leur livrant le passage et puis se refermait au fur et à
        mesure les absorbant en silence

        On voyait quelquefois fugitivement
        le vol triangulaire des oiseaux migrateurs
        écorcher le silence
        et s'effacer sans bruit dans la nasse du temps

                                                                             10/98
        ibid p.36


         PARLOTTES

         Parler  parler  parler à qui pour dire quoi
         l'indicible l'obscur le non-dit tout ce qui vibre et qui
         est résonance et qui le comprendra ou bien parler
         pour dire de petits riens sans rimes ni raison pour
         s'écouter parler ou pour s'entendre vivre parler par
         peur du vide pour meubler les silences qui hantent la
         maison pour rompre ce silence comme on romprait
         le pain à la table commune ou prendre la parole
         comme on fait d'un larcin au détour du chemin ou
         bien encore parler pour penser qu'on existe qu'on est
         bien là vraiment que ce n'est pas un leurre une
         illusion des sens un mirage de l'esprit un fantasme de
         vie ou bien parler aux murs qui murmurent parfois
         dans la langue des murs des choses inavouables parler
         avec son chien dans la langue des chiens et comme il
         est souvent muré dans le silence se parler à soi-même
         à voix haute pour le simple plaisir d'être quelques
         instants son compagnon fidèle quand on est enfermé
         dans l'âpre solitude des vivants sans amour

                                                                     09/98
         ibid p.32

         CINEMA

         On avait fait tout ce qu'il fallait tout nettoyé la piaule
         les bibelots et les meubles et battu les tapis récuré la
         vaisselle entassée dans l'évier rangé tous les papiers dans
         tous les coins éparpillés et dans le jardin coupé nettoyé
         élagué retourné apporté de quoi manger et boire et
         laissé des billets suffisamment pour voir mais lui il s'en
         moquait bien de tout ce cinéma ce qu'il voulait derrière
         son air pincé et ses larmes latentes c'était juste un tout
         petit peu d'amour mais ça c'était trop demander.

                                                                     06/99

         ibid p.19

         LA LONGUE MARCHE

         Je lui ai demandé pourquoi il avance ainsi sans trêve il
         n'y a pas de réponse à cette question m'a-t-il
         répondu les ordres ont été donnés une fois pour toutes
         et ils ne sauraient être transgressés sans dommage le
         plus difficile a-t-il ajouté c'est qu'il faut marcher sans
         cesse simplement planté sur ses galoches et sans une
         seconde de repos le but à atteindre est incertain
         aléatoire et semé de traquenards de temps en temps
         des montagnes pointues comme des cornes de gazelle
         naissent avec un grand cri il faut alors les apprivoiser
         avec douceur et peu à peu les convaincre de laisser le
         champ libre il y faut une foi solide du doigté et une
         force de conviction peu ordinaire tant elles sont
         susceptibles et convaincues de leur droit intangible à
         régner sur le reste du monde on finit pourtant par
         connaître leurs points faibles et par les amadouer en
         flattant leur vanité qui n'est pas mince mais on s'use
         vite à ce petit jeu et comme il en naît de toutes les
         tailles tout au long du chemin on finit par se
         décourager un beau matin sans plus se préoccuper des
         consignes d'en haut on décide unilatéralement qu'on
         est arrivé et on se jette dans les bras de la dernière
         montagne venue avec un soupir de soulagement enfin
         reposé et enveloppé de cette douceur maternelle qui
         vous libère définitivement des contraintes terrestres

                                                                                07/2007

         ibid p.20

À la lecture de ce dernier texte, on se croirait sur la planète de l'allumeur de réverbères du Petit Prince de Saint Exupéry. La planète tourne de plus en plus vite sans que la consigne ait changé : la consigne c'est la consigne, et le préposé doit désormais allumer et éteindre son réverbère une fois par minute...

La dérision est un art de vivre que pratique depuis toujours et avec le sourire Jean Gédéon. On n'est pas là pour rigoler mais on peut encore vieillir doucement en plaisantant de ses misères.

Ainsi, relisant l'un de ses recueils, édité chez Clapàs en 2001, je proposerai en guise de conclusion cet éloquent poème, qui n'a pas pris une ride :


         AVENTURIERS DE L'ULTIME

         Quand nous serons au point zéro
         des chemins de traverses

         avec le sourire du vainqueur
         et sur l'épaule notre bagage
         de sac et de corde

         il nous faudra pour payer le passage
         entrer dans les hautes herbes
         inciviles

         Celles qu'on ne coupe qu'une fois

         in Sur la touche liminale, éditions Clapàs, 2001, p.40


Bibliographie :
  • Carnages, de Jean Gédéon
  • Sur la touche liminale, éditions Clapàs, 2001
sur internet :

vendredi 3 février 2017

Marie Huot les chemins du rêve sont aussi ceux de la vie



                                  10

         Une femme aux yeux de menthe est couchée dans sa solitude
         quand elle lève son visage et qu'on la voit
         on l'aime longtemps
         on la dessine sur les murs des chapelles
         on la cherche partout
         dans les forêts les plus denses
         au bord de toutes les rivières
         sous les mers les lacs
         à travers les montagnes les jungles
         on la cherche partout
         on l'aime.
         La femme aux yeux de menthe a une douceur muette
         que l'on ne connaît pas.
         On voudrait s'allonger contre son flanc
         traverser sa neige éternelle sur la pointe des pieds.
         Laisse moi m'approcher belle claire
         a murmuré quelqu'un dans la nuit.

        in Douceur du cerf, éditions Al Manar 2013

                                 11

        Pour que la femme aux yeux de menthe brode son motif
        il faut tenir sa main
        et souffler lentement dans son cou.
        Il faut tout lui apprendre
        elle est si petite enfant.
        Quelqu'un dans la nuit en est tant ému
        qu'il s'enroule dans sa peau d'ours et aussitôt s'ensommeille.

        ibid.


 

                                  14

         Le cerf a retourné sa couleur à l'intérieur de lui.
         il sait qu'on ne le mangera pas
         il vient au monde très lentement
         les paupières baissées sur un fil d'horizon.
         Il garde un mystère premier
         être est fragile
         être tremble sous la peau des biches
         être s'amenuise
         mais sur être on peut construire une joie.

         ibid

Ces textes, publiés en 2013 aux éditions Al Manar, semblent célébrer une résurrection. Ils sont accompagnés de dessins de Diane de Bournazel, qui accentuent leur mystère et leur charme onirique.

Des disparus, des voix perdues, comme les nomme le poète, flottent entre les lignes. Ainsi en est-il du grand-père, marin :

                             24

        Ce que je sais de mon grand-père
        sont trois choses qui penchent à l'intérieur de moi
        un sommeil dans les vignes
        un pont miné sous l'ennemi
        et le jasmin de Damas.
        Grand-père ! Grand-père ! c'est peu !
        comment alimenter ma petite mythologie ?

        ibid

Sans cette formulation "trois choses qui penchent à l'intérieur de moi" le texte serait banal, la poésie tient parfois à un cheveu ...

                             25

        Le soir nous déplions un paysage après l'autre.
        Nous installons notre théâtre de poche.
        Les champs de blé claquent au vent
        derrière la grand voile.
        Sous le damassé vert-bleu de ma cape
        des forêts se soulèvent
        avec leur herbe douce et brillante.
        On dessine quelques chemins de neige
        à la craie sur le pont.
        L'air englue chaque saison dans un même élan.

        ibid 25

Visite au petit matin, paru précédemment, contait la naissance d'une amitié et s'accompagnait pour la première fois d'illustrations de Diane de Bourzanel

         Je te regarde
         Je vois ta solitude de rêveur de chandelle

Tu déposes tes questions
         dans de muets personnages
         Ils nous font signe de la main derrière la vitre
         Nous cherchons leurs noms dans notre mémoire
         Nous espérons qu'ils nous éclairent le chemin

         in Visite au petit matin, Al Manar, illustrations de Diane de Bournazel, 2011
 
 



 



 
Marie Huot est née en 1965, elle vit à Arles, où elle est bibliothécaire. Elle a participé au 1er Festival de Poésie de Sète, en 2010 . Ne manquez pas de consulter les liens indiqués ci-dessous, qui vous en diront davantage.

sur internet:

vendredi 27 janvier 2017

Henri Meschonnic aimons-nous dans chaque mot



         je marche
         dans mon histoire
         ce n'est pas moi
         qui la porte
         c'est elle
         dans mes mains
         dans mes yeux
         dans mes mots
         qui sont ses mots
         et j'entends
         son accent de loin
         c'est ma famille

         in De monde en monde, Arfuyen, janvier 2009, p.36

De monde en monde est le dernier recueil publié du vivant d'Henri Meschonnic, décédé le 8 avril 2009. Suivront chez Arfuyen deux autres publications, Demain dessus demain dessous en 2010 et L'obscur travaille en 2012.
Humilité, qualité, intensité sont les qualificatifs qui caractérisent cette écriture. Le ciel et le bleu y tiennent une place prépondérante, qui nous la rend particulièrement attachante.

          j'ai besoin du ciel dans mes yeux
          dans mes mains dans tout mon corps
          je ne regarde pas par la fenêtre
          je suis la fenêtre
          les oiseaux que je vois me
          traversent tout entier comme
          toi car tu n'es pas à côté
          de moi
          tu es toute en moi en moi
          la fenêtre a fait son travail
          j'entends un oiseau et toi
          en moi
          les yeux fermés je ne sais plus la différence
          entre le ciel et moi
                                                9 mai 2008

          in L'obscur travaille, Arfuyen 2012, p.26

Henri Meschonnic est né le 18 septembre 1932 à Paris, de parents juifs russes venus de Bessarabie en 1924, qui parviendront à échapper aux rafles durant les années 1940. Il fait son service militaire en Algérie dans les années soixante. un épisode marquant. Ses premiers poèmes paraissent en 1962 dans la revue Europe, sous le titre Poèmes d'Algérie.

Linguiste, il enseigne à l'université de Lille puis à Paris 8. L'étude de l'hébreu le conduit à entreprendre des traductions de la bible tandis que sa sensibilité l'amène à écrire des poèmes.
Son premier recueil, Dédicaces proverbes, obtient le prix Max Jacob en 1972. Ce prix sera suivi de nombreux autres prix et publications.

Ses derniers recueils sont rédigés dans l'urgence de vivre. Il lutte contre un cancer et se sait en sursis. Il écrit alors, sans larmes ni pathos et bien que très souvent hospitalisé, des textes en hommage vibrant à la femme qu'il aime et à la poésie.

          je sais que je me retrouve
          seulement quand je te retrouve quand
          je nous retrouve
          un grain de sable
          suffit à nous cacher
          et je déplace une montagne
          pour nous retrouver

          in De monde en monde, Arfuyen, janvier 2009, p.24

          alors je refais les mondes
          je suis la nuit du jour je
          suis le jour de toutes les nuits
          l'étoile qui file est aussi
          un peu de moi
          il me faut
          seulement toi pour être là

          ibid p.25

          oui je cours
          après la vie
          je te serre
          contre mon jour
          nuit après nuit
          et on tourne
          autour de tant
          de passé à venir
          notre chaleur
          est notre chemin
          et ma main
          boit dans ta main

          ibid p.33

 Beaucoup de ces textes sont bouleversants par le regard porté sur ceux qu'il aime et l'émotion qu'il exprime alors.

         tellement je suis
         dans tous les yeux où tu es
         je ne sais plus où je suis
         mes mains te suivent
         tu es habillée de mes regards
         nous sommes ensemble
         des patients de la vie
         c'est nous que nous attendons

         ibid p.10

         tout c'est toi
         et toi c'est tout
         et je suis les yeux ouverts
         les mains pleines du monde autour
         pleines des voix qui montent
         de partout le long du corps
         j'ouvre la bouche
         pour qu'elles sortent
         les mots poussent autour de moi
         je suis un champ plein de fleurs
         et toutes les fleurs sont des paroles
         de tous ceux que je ne connais pas
         que je cueille
         pour te les donner
         pour te parler
                                              12 mai 2008

         in L'obscur travaille Arfuyen 2012, p.28

Presque tous les poèmes de ce recueil posthume, paru en 2012, portent une date et souvent l'indication d'un lieu, soit le nom de l'hôpital du Val de Marne, où il est hospitalisé. Chaque rencontre, chaque regard semblent perçus comme un cadeau : chaque visage c'est plus qu'un visage / c'est une histoire qui se tait / son silence me parle / mais il ne parle pas à moi / il parle à tous ceux qu'il voit / c'est sa plainte / que je vois.

         toutes ces têtes dans ma tête
         qui vont qui vont de partout
         je suis plein de tant de pas
         et passe un petit sourire
         qui remplit tout l'espace
         le bruit est de toutes les couleurs
         je vais d'écho en écho
         tous les seins me regardent
         et chaque regard est une caresse
         mes yeux n'en peuvent plus
         de tout prendre
         tant c'est bon à prendre

                                             17/18 mai 2008

         in L'obscur travaille, Arfuyen 2012, p.31

De tels témoignages sont exceptionnels et méritent d'être lus et médités pour leur intensité. Un profond respect et une infinie bonté les habitent. Une force intérieure les irradient. Les mots prononcés à l'occasion de cette hospitalisation sont autant d'évidences sur lesquelles bâtir dans l'urgence un avenir éphémère et d'autant plus généreux.

         vivre
         ne se commande pas
         se souvenir
         ne se commande pas
         la rencontre
         ne se commande pas
         ce que j'ai à dire
         ne se commande pas

         in De monde en monde, Arfuyen 2009, p.43

         chaque instant
         de notre vie
         est un instant
         de notre mort
         à revivre et à revivre
         c'est pourquoi c'est un bonheur
         et notre vie une alliance
         de l'instant et du toujours
         alors chaque parole
         qui transforme notre vie
         est à la fois la première et la dernière
         nous nous aimons dans chaque mot

         ibid p.35

Ce dernier vers a donné son titre à cette présentation.

Cette parole exceptionnelle révèle la force de l'amour qui s'exprime dans la poésie et cherche à s'accomplir pleinement aux moments les plus graves de l'existence.

C'est à Poezibao, que je dois la découverte de la poésie d'Henri Meschonnic, un hommage soit rendu à cette occasion à Florence Trocmé, qui anime généreusement depuis tant d'années l'un des blogs poétiques les plus riches.

Bibliographie :
  • De monde en monde, Arfuyen, 2009
  • Demain dessus demain dessous, Arfuyen, 2010
  • L'obscur travaille, Arfuyen, 2012
sur internet :



vendredi 20 janvier 2017

Geneviève Amyot poème à une adolescente



         ADOLESCENCE

         Dans cet espace que tu as établi
         désormais entre nos corps
         Je me tiens
         Je voyage

         De la rigueur de tes ruptures
         à l'inévitable de ma perte
         je voyage

         De tes désirs à mon inquiétude
         De tes silences à ma nostalgie
         De ta porte close à mes bras vidés

         Je t'en prie

         Laisse-moi t'aimer encore
         comme on aime une petite fille
         Encore un peu
         Parfois

         Dans la persistance heureuse
         de nos complicités matrices
         je voyage

         Tu es belle je suis fatiguée
         Pourtant encore si vive je me tiens

         Ma jeunesse n'est pas perdue
         puisqu'elle est en toi

         De tes chants à ma joie je voyage
         De tes sarcasmes à mes fureurs
         De ton amour troublé à mon amour
         en désarroi

         Ta jeunesse est une pudeur extrême
         que je contemple du bout des cils

         Tu te caches parchemin précieux
         dans la nécessité de ton urne propre

         Je me tiens
         Sentinelle fragile
         Ignorante
         Ridée

         De le splendeur de tes mouvances
         à la ténacité de mes pertes je voyage

         De mon enfance saccadée à la tienne
         en miracle incomplet

         De ta colère de mal entendue
         à ma honte de répudiée

         De mon sang qui s'en va
         à ton sang qui s'en vient
         Et je le bénirai
         Que tu m'en montres ou non la couleur
         je le bénirai
         Ton premier livre t'en souviens-tu
         C'était une toute petite dame
         Tu seras la première
         La toute première dame
         Je te bénirai
         Puisque nous ne nous berçons plus

         De tes danses à mon pas
         je voyage
         De tes grandeurs à mes gloires
         De tes conjugaisons à mes poèmes
         De mes espoirs à tes rêves

         En cette nouvelle face pour l'amour
         Méconnaissable de toute évidence
         Dans la nécessité aveugle de l'arrachement
         Dans le dur contentement du don
         Je me tiens
         Sentinelle forte
         Fière
         Fervente je me tiens
         Je voyage
         Silencieuse
         Au plus ultime de tes feux

         in Autour du temps, Anthologie de poètes québécois contemporains, Éditions du Noroît, 1999,
         p.p.33/34/35

Geneviève Amyot est québécoise, née en 1945. Ce texte figure dans une anthologie, qui rassemble un échantillon de quinze voix contemporaines québécoises.
Les poètes, nous dit la préface, ont joué le jeu d'écrire pour la circonstance à partir du thème: "Autour du temps". Le dit temps étant aussi celui de l'âge, mère comme fille ou petite fille, et de ses impondérables.

Le poète évoque, ici, avec simplicité un vécu douloureux.
Sentinelle forte mais silencieuse, fière mais fervente, la mère attend que s'apaisent les années rebelles ...Ce sujet, très inhabituel en poésie, surprendra heureusement le lecteur français mais n'importe quelle mère d'adolescente s'y reconnaitra.

C'est l'une des richesses et originalités de la poésie canadienne: oser dire avec simplicité le meilleur comme du pire pour l'exorciser et en guérir.
Vous en avez eu quelques exemples avec la poésie de Claudine Bertrand, de Denise Desautels, présentées antérieurement sur le blog de La Pierre et le Sel, et celle de Louise Dupré présentée sur Le Temps bleu, articles qui restent accessibles par le lien internet, indiqué ci-dessous.

Bibliographie:
  • Autour du temps, Anthologie de poètes québécois contemporains, Éditions du Noroît, 1999

sur internet:

vendredi 13 janvier 2017

Philippe Claudel après la tempête



         Nous murmurons à l'oreille des poèmes. Nous imitons
         le bruit du vent et celui de l'orage et celui de la pluie.
         Nous chuchotons. Nous versons dans nos âmes le parfum
         de nos voix. Alors il nous arrive de sourire bouches contre
         oreilles dans ces caresses presque imperceptibles. Est-ce
         cela qui nous reste du plaisir ? Est-ce là que s'est réfugié
         le battement de la vie tandis que nous reposons égarés au
         milieu des champs calcinés côte à côte par milliers.

         in Quelques fins du monde, illustré par Joël Leick,
         Ecri( peind)re, Æncrages & Co, 2011.

         Et puis ce vent mon Dieu. À moins que Dieu ne soit ce vent.
         Ce déchaînement de tempête comme propulsé d'un réacteur
         et qui nous couche à terre nous fait ramper nous interdit la
         position debout nous ramène à la condition de vers de chenilles
         de larves se tortillant s'agrippant les unes aux autres trouvant
         dans nos mains les seules réponses à l'enlèvement brutal. Il
         faut nous tenir pour ne pas être emportés nous qui il y a peu encore
         n'osions plus nous toucher de peur de mourir.

         ibid

         Avez-vous vu des enfants ? Avez-vous vu des enfants ? Des enfants?
         Répondez-moi. Avez-vous vu des enfants ? Vous souvenez-vous des
         enfants ? Des enfants ? Répondez-moi. Avez-vous vu des enfants ?
         Des enfants ?
        
         ibid

         Agités les mille papiers et sacs volent contre les grillages. Dans un
         grand souffle encore venu d'on ne sait où. Nous regardons danser
         les débris colorés ou blancs qui se froissent comme jadis les soies
         et les satins sur nos corps. Nous venons dans le soir qui ne finit jamais
         regarder la valse des emballages qui n'emballent plus rien et qui dessinent
         des fragments de cinéma des figures mathématiques des équations irrésolues.
         Beaucoup se contentent d'être là muets les uns près des autres chacun dans ce
         qui lui reste de souvenirs. Des fleurs de plastique de silicone d'aluminium
         de cellulose. L'efflorescence des déchets dans l'air brûlant du soir infini
         avec ce soleil qui élargit sa sphère et vient vers nous semble dire ce que
         nous fûmes. Nous suons. Nous étouffons. Notre nudité ne nous rafraîchit pas.
         nous pensons biens sûr à d'immémoriales représentations de l'Enfer mais
         nous sommes désormais loin des livres et des légendes. Nous les vivons.

         ibid




Fresque de La Porte de l'Enfer de Fernando Botero (1972)
dans l'église San Antonio Abate à Pietrasanta, en Italie
 

         Nous avons tant menti à nos semblables aux oiseaux aussi
         aux créatures aux étangs que nous ne savons plus aujourd'hui
         de quelle farine serait cuit notre pain. Nos espérances de miracles
         sont des miettes rassies au fond de nos poches. Nous sommes venus
         nous blottir entre les cuisses des femmes peureux et pitoyables.
         Nous tremblons. Aucun cantique. Cassée la croix. Suppure l'humain.
         Nous retournons à notre peau pour y découvrir une réponse. Un grand
         rire. La comédie.

         ibid

Ces extraits d'un texte d'apocalypse, évocateur du Jugement dernier, peuvent nous laisser comme au Moyen Âge glacés de terreur, pantelants. Il peuvent aussi nous évoquer le quotidien de tous les êtres humains déplacés et vivant dans des camps de fortune, sans rien savoir du lendemain. C'est là tout l'art d'écrire.

Né en Lorraine en 1962,  Philippe Claudel est tout à la fois romancier, auteur de plus d'une vingtaine d'ouvrages, également  cinéaste ( Il y longtemps que je t'aime) et poète à ses heures.
Il signait là, en 2011, son quatrième recueil aux éditions Æncrages & Co.
 
Bibliographie :
  • Quelques fins du monde, Æencrages & CO, 2011
sur internet :

vendredi 6 janvier 2017

Pierre Reverdy une voix dans l'oreille



VOIX DANS L'OREILLE

         Le temps est clair comme une goutte d'eau
         Des oiseaux migrateurs passent dans mes rideaux
         La plaine est entraînée par le souffle des ailes
         Et la fumée des champs est pleine d'étincelles
         Sur la montagne en feu qui tourne à son verso
         Ma tête sur le champ d'azur
         semé d'étoiles
         avec les bras roulés autour des branches
         des ailes métalliques de l'appareil brutal
         qui éclabousse l'air
         Le chant est arrêté aux lèvres
         par surprise
         Entre le lourd bouquet d'arbres noirs
         et la terre
         Où la partie est sans cesse reprise
         Quand on pense aux détours des chemins
         Quand on rit des jeux du lendemain
         Quand on s'éveille
         Et que le monde est au bas des croisées
                qui vous appelle

         in Pierre Reverdy, Œuvres complètes, Tome II, La Balle au bond, 1928, éditions Flammarion
         2010, p.43

Quand Reverdy rédige le poème précédent, il se trouve à Solesmes, où il a choisi de se retirer avec son épouse dans une maison, au chevet de l'abbaye du même nom. Cette retraite est le fruit sévère d'un cheminement spirituel entrepris au contact de Jacques et Raissa Maritain dans les années 20 et qu'il poursuivra tout le restant de sa vie.


(...)
         Ici la tête tourne
         Et le vent se renverse
         Le soleil bat en plein
         Et ce clairon du jour
         Dans la main qui le presse
         Répond au rythme sourd
         Du parchemin des toits

         Et la vapeur sacrée
         Monte comme une houle
         La résine et l'encens
         Les notes de ta voix
         Aveuglent le vitrail
         De la haute cabine
         Où depuis tant de temps
         S'illuminait ma joie

         Je vous suivais de loin
         Bergers de la lumière
         Aux pentes douces des ravins
         Et moi je continue à chercher mon butin
         Comme une abeille d'or
         Trop tôt dans la clairière
         Engourdie lentement par le froid du matin

         (...) extrait
         in Sable Mouvant, Pierre Reverdy, Œuvres complètes, Tome II, Flammarion 2010,
         p.p.1411/1412

Sable mouvant, d'où est tiré ce poème, est un recueil ample et apaisé de fin de vie. Rédigé en 1959. il ne paraîtra, suite au décès du poète, qu'en 1966 avec en frontispice une gravure originale de Picasso.

Reverdy écrit une poésie grave à laquelle il fait bon revenir, car on y pénètre plus profond à chaque nouvelle lecture.



         AU CARREFOUR DES ROUTES

                     Les bras se levaient vers la croix et la tête restait pendue au
          flot de ses cheveux, sous la lucarne.
              Sur les marches il n'y a plus que l'ombre que le soleil projette et
          les mains perdues dans les rayons qui l'empêchent de tomber. Une voix
          d'en haut sortait de derrière un nuage, mais le tonnerre, en roulant,
          la brisée. Et la pierre qui montait du fond n'est plus qu'un souffle,
          une voix de poitrine qui se laisse tomber dans les plis de la robe
          après être sortie.
               À gauche on monte par le chemin du ciel qui ne révèle aucune
          plaque indicatrice.

          in Étoiles peintes, Pierre Reverdy, Œuvres complètes, tome 1, Flammarion 2010,
          p.309

Si les "plaques indicatrices" font toujours défaut, la poésie demeure le lieu où ressourcer une âme ardente.

          L'ÂME ARDENTE

          La flamme monte à mesure que le froid s'abaisse sur la nuit.
          La flamme de la lampe monte entre les ombres froides qui bougent dans la nuit.
          Et la lueur s'allonge et pousse comme un arbre.
          Un arbre de feu dans la nuit, sur les routes de glace,
          entre les parapets de lune et de métal sous les flèches piquantes
      de mille rayons de cristal ou de reflets d'étoiles.
          Vers la flamme qui monte droite dans la nuit.
          C'est la voix de la foule obscure qui murmure ou le bruit des pas
      qui battent le chemin.
          Mais jusqu'où poussera la flamme qui monte, ardente et droite, dans la nuit...

          in Flaques de verres, Pierre Reverdy, Œuvres complètes, tome II, Flammarion 2010
          p.516


bibliographie:
  • Pierre Reverdy, Œuvres complètes Tomes I et II, Flammarion 2010
sur internet :

         





  

vendredi 30 décembre 2016

Hélène Cadou trois petits poèmes pour une année nouvelle



         Il y a du vif
         Dans l'air ce matin

         Tout bouge et peut-être
         Que le monde change

         Pour de vrai dit-on
         On range les peines

         Les soucis les rides
         Et dans la cabane

         Les vieux géraniums
         Ont du rouge au front

         Peut-être va t-on
         Voir enfin les hommes

         Se donner la main
         Pour d'inouïs partages.

         in Le Prince des lisières, Chap. III, Un cœur en hiver, Rougerie 2007, p.41

       

         Même l'hiver parfois
         Tout devient
         Clair

         On jette au dehors
         La nuit la poussière
         Les sentiments bas

         Usure et gravats
         On fait la lumière

         Et c'est un printemps
         Qui vous naît au cœur

         Avec la musique
         Des jours bienheureux.

         ibid Chap. IX, Nouvelles de l'eau qui dort p.93



         Entre nos murs
         Il y a des prairies heureuses

         Un temps qui remonte à la source
         Une légèreté d'enfance

         Et des ancêtres sans visage
         Qu'une musique ancienne habite

         Il y a foule entre nos murs
         Tout un pays se met en marche

         Moi je ne rêve qu'aux terrasses
         D'où je verrai la mer immense.

         ibid Chap. I, D'entrée de jeu l'été, p.25

Pour en savoir plus sur Hélène Cadou (1922-2014) n'hésitez pas à ouvrir le lien suivant, qui vous mènera à un article intitulé À contre silence, rédigé par mes soins pour le blog La Pierre et le sel, en mai 2012.
http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2012/05/h%C3%A9l%C3%A8ne-cadou-%C3%A0-contre-silence.html

Bibliographie :
  • Le Prince des lisières, Rougerie, 2007