Port des Barques

Port des Barques

vendredi 21 avril 2017

Dana Shishmanian rien jamais ne peut arrêter un commencement



         Annonciation

         Que fais-tu ici
         t'es venu voir quoi
         qu'attends-tu
         vaut-il la peine d'y penser
         pas même le temps
         une souffrance t'abat
         une colère t'emporte
         un souvenir te plie
         fin de la ...
         non pas de rime ici
         rimons rimons ailleurs
         dévalons nos sillons
         imprégnons nous du vent
         une franche bourrasque
         se prépare

         in Le fruit obscur, éditions du Cygne, 2017, p.7

Qu'annonce ce poème tiré du dernier recueil de Dana Shismanian paru aux éditions du Cygne en janvier 2017 ? Quelle franche bourrasque se prépare ? Serait-elle ravageuse ou porteuse de renouveau ?

Le fruit obscur est le résultat d'une introspection douloureuse, qui exige de son auteur une bonne dose d'autodérision. Face à l'insurmontable,  rimons, rimons ailleurs... suggère le poète, car rien n'est plus efficace qu'une  mise à distance.

         Au concert

         Il y a toujours quelqu'un qui pleure
         un autre qui proteste
         un fauteur de trouble
         un tousseur
         un agitateur
         un dépressif
         un empêcheur de tourner en rond
         un débile
         un professionnel des mauvais présages
         un rêveur
         impénitent
         un danseur chanteur charmeur
         de serpents
         un incrédule
         un ridicule
         un imbécile heureux
         un va-t-en guerre
         un philosophe
         se croyant utile
         un chef d'orchestre
         minuscule
         à la gesticulation géante
         une consciencieuse
         ancienne dactylo
         en recherche d'emploi
         au clavecin
         un souffleur
         un batteur
         un emmerdeur
         un zélé
         gonflant ses joues à en crever
         un spectateur digne
         indigné
         ennuyé
         émerveillé
         ou tout simplement endormi
         entre deux attaques des vents
         le secouant
         dans son rêve suspendu
         à l'oubli

         ibid p.p.35/36

Fidèle lectrice et amie de l'auteur, je sais qu'aucun des titres choisis par elle pour ses livres ne laisse indifférent, et que chacun dessine en filigrane le profil d'un poète sensible et généreux.

          Le vol

          Le vol commence dans les chevilles
          comme un frémissement de l'air
          dans des flûtes prêtes à chanter

                            (c'est pourquoi on vous les enchaîne
                            on les perce de fil de fer
                            on vous les cloue au sol)

          Le vol commence dans les genoux
          qui ne plient pas
          qui soutiennent la marche sur les eaux

                             (c'est pourquoi on vous les écrase
                             au marteau)

           Le vol commence dans les aisselles
           leur creux est un vide antigravitationnel
           qui vous soulève de terre
           inexorablement

                             (c'est pourquoi on vous attache les bras
                             on vous écartèle aux quatre vents)

           Le vol commence dans la gorge
           tel un cri déployé
           à travers une giclée de sang

                              (c'est pourquoi on vous égorge)

           Le vol commence dans les entrailles
           comme une parole de vérité
           longtemps tue

                               (c'est pourquoi on vous tue)

           Le vol commence au sommet de la tête
           c'est une hélice qui tourne à très grande vitesse
           invisiblement
           on ne peut vous la saisir

                               (même en vous décapitant)

            Le vol commence toujours et ne finit pas
            n'est que pur commencement –
            rien jamais ne peut arrêter
            un commencement

            ibid p.p.49/50

Il y a de la douleur et même de la rébellion dans ces textes, nombre de questions restent sans réponse, mais on y décèle aussi la présence rayonnante d'une force cachée, de l'ordre de la foi,
qu' accompagne un cheminement intérieur. Le fruit obscur naît de ces contradictions.

             Le fruit obscur

             Quand l'heure arrive
             un étrange bien être t'envahit
             inespéré
             tu goûtes à un fruit obscur
             jamais convoité
             inconnu
             non attendu

             ibid p.57

Le quotidien peut nous ignorer, nous piétiner, nous laisser à la traîne, nous mettre sous le boisseau et plus bas encore mais il se trouve toujours dans le puits du cœur un reflet, une étincelle, l'inattendu qui appelle au sursaut, qu'il provienne d'une amitié, d'un regard échangé, d'une lecture, d'un poème. Preuve que la vie est la vie et qu'elle le demeure.

Bibliographie:
  • Le Fruit obscur, Éditions du Cygne, 2017.
sur internet:
            

vendredi 14 avril 2017

Eva Maria Berg et Olga Verme-Mignot les yeux voient noir



         là où tournoient
         les oiseaux
         se perdent
         les regards
         des hommes
         en quête de refuge

         in Aufrecht, Debout, De Pie, poèmes d'Eva-Maria Berg, aux éditions Largo, avec des gravures
         d'Olga Verme-Mignot, 2016






Ce recueil grave, écrit et illustré par des femmes résolues, publié en trois langues, l'allemand, le français et l'espagnol, aux éditions Largo, est un cri lancé pour sauver de l'oubli le souvenir des disparus, qui les hantent.
Le poète, Eva-Maria Berg est allemande, l'artiste- graveur, Olga Verme-Mignot est péruvienne et vit à Paris.






         là l'espoir porte
         un deuil sombre
         même dans la lumière
         claire
         pas un visage
         ne revient
         la perte
         n'est que durée

         ibid

         comme s'ils étaient
         à jamais
         privés de sommeil
         de peur
         les yeux
         jamais fermés
         nous supplient
         en silence de les aider
         semblables toutefois
         aux étoiles
         dont la lumière
         n'atteint
         les hommes
         qu'une fois
         éteinte

         ibid


 
 
         au milieu du jour
         sous les ors du soleil
         des habits aux couleurs
         vives imprégnés de rouge
         là pour coucher
         les corps
 
         ibid
 
 
         comme les chiffres
         ne peuvent rien dire
         des noms et que
         les ombres dissimulent
         une infinité de visages
         les morts recherchent
         des témoins
 
         ibid 
 
En ce jour où les chrétiens du monde sont appelés à se souvenir de la passion du Christ, ces mots brûlants, illustrés de si poignante manière nous rappellent combien l'injustice, l'intolérance, la cruauté et la torture sont impunément à l'œuvre dans le monde et jettent sur les routes de l'exil des peuples entiers.
 
sur internet:

vendredi 7 avril 2017

Françoise Ascal un plaidoyer pour la vie



         créatures confuses
         issues du limon noir
         quel potier aveugle
         nous a rêvées

         quelle main indifférente
         nous a façonnées

         visages
         pétris
         d'argile et de larmes ?

         in Entre chair et terre, (collection l'Orpiment), éditions le Réalgar 2017, p.11

         je suis née
         sous l'œil de vos morts

         je suis née
         vêtue d'un linceul
         tissé par vos silences

         vous m'attendiez
         ancêtres encloses
         dans vos veuvages séculaires

         vous m'attendiez
         femmes de l'ombre
         aux chevilles entravées
         tristes passeuses
         de l'anneau
         mortifère

        vous me piétinez sans me voir
        sur le sol battu de vos fermes
        vous me scellez la bouche
        avec les pierres de vos champs

        vous me condamnez
        à extraire mes membres
        de vos chairs mortes
        à bannir
        vos faces de ténèbres
        où se mêlent
        la sueur et l'effroi

        bourreaux

        entre tous
        aimés

        ibid, p.p.12/13

Le dernier recueil de Françoise Ascal, Entre chair et terre, paru en février 2017, s'ouvre sur ces deux poèmes, qui affichent une volonté délibérée de lever les ombres.

 Née au sortir de la dernière guerre, Françoise Ascal porte dans ses gènes la mémoire de femmes fortes, mères, épouses, fiancées, amantes, créatures confuses, victimes esseulées des guerres, dont elle ne cesse de ressentir la combative présence.
L'auteur, qui fut potière avant d'aborder l'écriture, s'adresse encore à elles comme si, assise devant son tour, elle pouvait d'un seul geste de ses mains adoucir la courbe de leur destin.
Elle aime affirmer dans ses livres ces racines terriennes, comme ici dans Le Carré du ciel, à la page 116 :
"Avril. Je me nourris par la plante des pieds, la terre en travail fait monter en moi une part de sa force neuve".

En ces premiers jours d'avril, où la nature revit et nous interpelle, mon projet n'est autre que de faire ressentir, au delà de l'angoisse, cette force vive présente entre chair et terre, dans ce dernier livre.

         Ai-je assez tournoyé
         sous la paume du temps

         ai-je assez souffert
         sous les dents du manque

         ai-je assez brûlé
         sous l'or du désir

         serai-je un jour
         évidée de moi-même

         coquille blanche
         roulant sur la grève ?

         ibid p.33


         Ce que nos bouches murmurent
         dans l'obscur

         ce que nos yeux entrevoient
         dans la lumière

         dites-le nous hiéroglyphes
         issus du songe

         traduisez
         notre effroi
         notre espoir

         sur la pierre l'écorce le sable
         faîtes croître
         une fleur de sens

         ibid p.35

Cette fleur de sens s'entrouvre peu à peu dès l'enfance et rayonne le temps d'une vie, tandis que l'auteur démêle laborieusement l'écheveau du monde.


         Premières lettres
         premiers mots couleur
         de mûre écrasée

         au fil des bâtonnets
         des pleins des déliés
         au fil de l'encre et de la plume
         tu démêles
         l'écheveau du monde

         ibid p.25

         De la pointe de ton pinceau
         tu guides vers le jour
         ta part de nuit

         souffle le vent
         déferle la mer
         dans l'encre du sablier
         tu recueilles la blanche écume
         du temps

         ibid p.26

Entre ces deux poèmes et le suivant, s'inscrit tout le recueil, s'affirme une vie, riche de désirs, de combats, de victoires assumées et de défaites surmontées.
Recueillir la blanche écume du temps, choisir d'en faire un recueil, la vouloir pour soi, passerelle vers l'autre rive, quoi de plus téméraire ?


         L'autre rive
         par delà les jeunes rivières

         l'autre rive
         celle qui recule avec le temps

         il ne me reste
         pour l'atteindre
         qu'un pont d'écume luisante

Ce poème rédigé en italique, non paginé et placé discrètement à la toute dernière fin du livre, vient couronner un cheminement intérieur, qui défie la peur.

         si du puits qui s'ouvre
         tu pressens la noirceur
         ne t'effraie pas

         il reste encore
         à accomplir

         ne serait-ce
         que ta perte

         ibid p.68

Entre chair et terre, accomplir ne serait-ce que sa perte relève d'une exigence intime.

Longtemps, Françoise, comme dans Perdre trace, a "retourné les pierres de son chemin d'encre", toujours en quête de "quelque chose" qui "balbutiait à l'envers des mots"... Rien d'étonnant à ce que, aujourd'hui, elle choisisse de confier son devenir à un savoir de feuilles mortes... Sur ce chemin d'envol mon amitié l'accompagne, comme je voudrais l'avoir fait pour Le Petit Prince...

          un savoir de feuilles mortes
          pour tout viatique

          je risquerais l'envol
          sans la pierre d'angoisse
          qui leste mon corps

          ibid p.65


Bibliographie :
  • Entre chair et terre, avec des peintures de Jean-Claude Terrier, éditions Le Réalgar, 2017
  • Cendres vives suivi de Le carré de ciel, éditions Apogée, 2006 
  • Perdre trace, avec 8 peintures d' Alain Bouillet, Tipaza, 2008
sur internet : plusieurs articles à propos de l'auteur rédigés par Roselyne Fritel


vendredi 31 mars 2017

Concordance photos et poésie

 
 
 
         Il faut beaucoup de pluie pour faire un printemps,
         beaucoup de chants d'oiseaux à travers la pluie
         et de grands arcs-en-ciel au-dessus des arbres
         entre souvenirs et renouveau.
 
         Béatrice Marchal in Résolution des rêves, L'herbe qui tremble, 2016, p.20
 
 
 

 

 
 
         Bourgeon qui grossit s'allonge et
         crève sur un nombre de feuilles
         qu'on avait pas imaginé,
         sans compter, parmi leur plissé, la grappe
         charnue d'une fleur au vert presque jaune,
 
         bourgeon qui s'efface et se nie
         sur l'œuvre qu'il a mise au jour
         où elle s'épanouit en liberté,
 
         bourgeon qui bientôt se reforme
         et traverse, confiant, le long hiver,
 
         bourgeon où bat la sève comme dans
         un cœur, inlassable, le sang.
 
         ibid p.22
 

                                              
 
         Je me suis longuement attendue,
         dans la hâte d'être
         celle qui saurait ouvrir
         tout grands à la vie
         ses bras libérés des peurs
 
         ibid p.31
 
 
        Le camélia aux boutons entrouverts
        fleurira cette année pour la première fois
        vainqueur du froid et des repliements
  
        ibid p.32
 
        Dans le miracle de l'inespéré
        mesure quel excès
        en toi rendait l'évènement
        désirable autant qu'impossible
 
        Tout à présent est simple et calme
        Seuls nos yeux plus brillants
        nos mains un peu tremblantes
        Il reste à vivre
 
        ibid p.43
 
Le plus naturellement du monde les mots de Béatrice Marchal, tirés de son dernier livre, Résolution des rêves, paru en avril 2016, chez L'Herbe qui tremble, s'accordent à l'évènement qu'est l'éclatement d'un printemps et illustrent à merveille les photos de ce printemps 2017.
Pour moi, née sous les tropiques, la saison tient chaque fois du miracle et, comme l'écrit le poète, appelle à vivre toujours plus intensément.
 




Béatrice Marchal écrit et vit à Paris mais se ressource régulièrement dans les Vosges, où elle est née. Présidente du Cercle Aliénor, elle collabore à plusieurs revues poétiques.
 
En janvier 2016, Le Temps Bleu lui a consacré une page, consultable grâce à ce lien :
 
 
Bibliographie:
  • Résolution des rêves, L'herbe qui tremble, 2016
 
 
 
 
 


vendredi 24 mars 2017

Salah Al Hamdani, la mémoire qui redoute l'oubli



         Mouvement

         Dans le miroir suspendu par ses cils
         seul
         l'arbre reste essoufflé après la pluie

         Avec quiétude, ma fille présente ses paumes
         au visage de l'eau
         tandis que
         sereine
         la lune oubliée flotte à la surface du fleuve

         in Le Balayeur du désert, Éditions Bruno Doucey 2010, p.18

         Toujours belle

         Ce sont tes yeux
         qui m'ont poussé à grandir
         dans les villes de l'exil
         là où naissent les lunes en secret
         loin du regard des assassins

         Aux quatre vents j'ai laissé filer l'écriture

         Insurgé aujourd'hui
         pour défendre la vie
         sans folie
         j'écris sur la porte des tombes
         dont les cendres gardent les secrets

         L'obscurité devient le temple de mon salut
         entre "être" et "ne pas être"
         mon appel au secours
         se noie dans l'infini

         ibid p.19


Né à Bagdad, en Irak, en 1951, Salah Al Hamdani a dû fuir son pays pour échapper aux geôles de Saddam Hussein et vit à Paris, depuis 1975.

Enfant,  il fréquente peu l'école. Ouvrier dès l'âge de 7 ans, il s'engage à 17 ans dans l'armée irakienne pour subvenir aux besoins de sa famille. Il apprend l'arabe moderne et découvre la poésie en même temps que la torture, lorsqu'il est jeté en prison, lieu, où il se met à écrire.
Une fois dehors, mais radié de l'armée, il ne lui reste plus qu'à fuir le régime pour échapper à une mort certaine.
Il choisit la France, pays d'Albert Camus, écrivain qu'il a découvert au cours de ses lectures dans les cafés de Bagdad. Il arrive en France, en 1975, ne parlant et ne lisant que l'arabe.

Quatre ans plus tard, enrôlé dans la troupe du Théâtre de Chaillot, il joue le rôle d'Enkidou, personnage principal de l'épopée de Gilgamesh.

Il se met par la suite à l'écriture. Un dicton irakien dit bien: "si on lance une sandale en l'air, elle retombera sur la tête d'un poète". Salah en a reçu plusieurs, car il est aujourd'hui l'auteur d'une trentaine de livres, récits, nouvelles et recueils poétiques.
Ses qualités humaines, son ouverture à l'autre, sa générosité de cœur, sa solidarité au quotidien avec tous les exilés sont elles aussi proverbiales et méritent d'être soulignées.

En juillet 2010, lors du Festival de Poésie de Sète, Salah Al Hamdani et Ronny Someck se rencontrent et échangent une poignée de main.
L'un est arabe et l'autre juif. Ils sont tous deux nés à Bagdad, la même année et leurs mères respectives parlent encore le bagdadien.
L'un comme l'autre ont connu l'exil. Ronny Someck, encore très jeune enfant, avec toute sa famille et sa communauté a dû fuir l'Irak, chassés parce que juifs. Il vit depuis en Israël.

Salah éprouve lors de cette rencontre à Sète et selon ses propres mots, "le devoir de réparer quelque chose en lui-même". L'idée lui vient de faire un livre ensemble. "J'ai voulu à mort écrire ce livre" dit-il dans Le retour à Bagdad.
Il propose alors à Ronny de rédiger avec lui ce qui deviendra, Bagdad Jérusalem, à la lisière de l'incendie, Bruno Doucey, présent, s'offre à en être l'éditeur.
Deux voix, deux langues et deux écritures différentes attestent de la culture de chacun. L'ensemble est traduit en français. Bagdad Jérusalem, à la lisière de l'incendie parait, en 2012, aux éditions Bruno Doucey. Salah et Ronny le cosignent, à Sète, lors du Festival de poésie 2012.

Le livre se veut un témoignage d'humanité et de paix entre deux hommes, que tout devait séparer. En voici un exemple, avec un poème de l'un puis de l'autre :

         Soucis imprévus

         Me voilà tout près de la palissade
         vaincu
         avec mes cicatrices
         et mes vieilles affaires

         Me voilà qui reviens vers toi
         en soldat qui n'aurait pas fait la guerre

         Alors ne me demande pas
         le nom de ceux qui sont tombés à la bataille
         Ne me demande pas non plus
         comment j'ai parcouru le chemin
         jusqu'à ta demeure

         Sache seulement
         que je n'ai pas égaré le soleil
         mais que des crapules
         me l'ont volé

        Salah AL Hamdani in Bagdad Jérusalem, éditions Bruno Doucey, 2012, p.19

        Bagdad, février 91

        Dans les rues bombardées on poussait ma voiture d'enfant.
        Les jeunes filles de Babylone pinçaient mes joues, éventaient les palmes
        au-dessus de ma tête blonde.
        Ce qui est resté depuis a bien noirci,
        comme Bagdad,
        comme le landau sorti des abris
        dans l'attente d'une nouvelle guerre.
        Ô Tigre, Ô Euphrate serpents d'agrément sur la première carte de ma vie,
        vous avez mué en vipères!

        Ronny Someck, in Bagdad Jérusalem, éditions Bruno Doucey, 2012, p.51


Son vrai "retour à Bagdad", Salah l'a vécu précédemment, au printemps 2004. Son livre Le retour à Bagdad, paru en 2006, en témoigne : "J'avais peur, je craignais tant, après une si longue absence, cette rencontre avec les miens".

 Parti seul, il affronte et surmonte tous les risques d'un voyage incognito et une fois rendu sur place, il est comme écartelé de l'intérieur par des sentiments divers, jusqu'à en perdre le sommeil.

         Cette maison n'est pas la mienne
         Cette rue, je ne la connais pas
         Mais les nuits sont comme celles d'autrefois
         Et les étoiles assises qui gardent la ville
         Attendent dans le vide
         Comme des chiens sans maître...

         La porte entrouverte
         La silhouette de ma mère
         En dépit de l'âge
         Courbée à l'aube, à l'heure de la prière
         Perdue dans la vaisselle
         Les boites d'olives
         Les tickets de rationnement
         Les grands sacs de pois chiches
         La poussière et la guerre

         Quant à moi, l'oiseau sur le départ
         La nostalgie ramasse mon âme
         Comme le gibier d'un tortionnaire
         Telle la panthère
         Je tiens ma chair entre mes dents
         J'en suis encore à me dompter moi-même
         Pour un nouvel exil
         Et cette insomnie causée par l'absence de ceux que j'aime
         Me permet de ne pas tomber
         dans le piège des tyrans.
         Ma mère prie
         Pour une place au paradis imaginaire
         Alors que le muezzin n'a pas de profession
         Tout comme les prophètes
         Le jour
         La guerre
         La patrie
         Les assassins et leurs dieux
         Qui eux non plus n'ont pas de profession

         Reste mon père, sans travail
         Seul
         Avec sa tombe...
                                                            Bagdad - Paris
                                                           Avril 2004

         in Le retour à Bagdad, Les points sur les i éditions, 2006, p.p.101/102

Les textes et poèmes, qui évoquent ses retrouvailles avec sa mère, ses frères et sœurs et tous ceux qui l'ont connu autrefois, sont bouleversants et en disent long sur les déchirements de l'exil et la culpabilité de celui, qui se sait en outre, voué à repartir.
Par leur qualité et leur humanité, ils offrent un émouvant témoignage d'une vie d'exilé.


          Un matin je fus réveillé par du bruit. Des gens
         entraient chez ma mère. J'entendis leurs propos
         par bribes, par vagues entrecoupées. Ils se
         saluèrent à haute voix, puis chuchotèrent dès qu'ils
         prononcèrent mon nom. Alors ils sanglotèrent. En
         alerte, j'attendis la suite de leurs paroles étouffées
         au chevet de l'insomnie de mes jours.

               Certains d'entre eux avaient préparé des plats
        pour moi dès le premier chant du coq. Je compris
        qu'ils avaient traversé la ville malgré le danger, en
        portant des marmites encombrantes sur leur tête.
        Je m'assis dans mon lit et je regardai ému le ciel de
        l'Irak à travers une fenêtre protégée de barreaux.
        Je me levai, empêtré dans la confusion de mes
        sentiments, avec l'envie impérieuse d'écrire
        quelque chose au sujet de leur générosité.

        in Le retour à Bagdad, les points sur les i éditions 2006, p.98

       
            
         Seul le vieux tapis fleurissait le sol

         La maison avait changé d'adresse
         ma photo avait changé de place
         la table avait été pliée derrière la porte
         la chaise de mon père, aussi,
         seul le vieux tapis fleurissait le sol

         Je t'ai trouvée enfin
         dans un jardin nu
         avec ton grand châle noir
         l'esprit en dérive
         enfilée dans tes prières
         l'âge cousu sur le visage

         J'ai cru serrer un palmier agonisant
         Puis dans mes bras
         j'ai reconnu ma mère.

                                                           Bagdad, 2 avril 2004


Le poème précédent est paru dans Bagdad mon amour, aux éditions Le temps des Cerises, en 2014. Il est dit par Salah, accompagné à la guitare par Arnaud Delpoux, le 1er octobre 2015, à la Comédie Nation à Paris. Un disque du même nom paraît à cette occasion.


         Présence brumeuse

         Que faire de ce corps face à l'absence des autres?
         Comment mûrir si le dénuement de l'enfance ne vous sacrifie pas?
         Seul mon père connaissait la réponse
         mais il est mort avant mon retour
         Reste ma mère
         habituée à l'absence
         qui se lève sans cesse et s'efforce de tenir sur une jambe
         comme un flamant dans un mirage

         in Le balayeur du désert, éditions Bruno Doucey 2010, p.31

 Cette image de la mère, âgée et fatiguée, qui cependant veille sans cesse au bien-être des siens sur une jambe comme un flamant dans un mirage, est une trouvaille fulgurante, source d'intense émotion.

            Par la fenêtre de l'étranger

         La fenêtre est ouverte et la prairie semble rétrécie dans ce miroir
         sur le mur. Taches de soleil sur des serviettes couleur de grenade.
         Récipients dorés où frémit l'air parfumé des tiges tubéreuses et
         fraîches. La douce lumière déshabille tes deux seins alors que j'atteins
         l'âge de comprendre que mon printemps a été pauvre.

         Au retour rien ne m'invite à m'asseoir au seuil de ma jeunesse, face à
         la jeune Kurde de notre quartier, la même qui accusait à haute voix
         un nuage de salir sa robe étendue sur le fil à linge de la terrasse d'une
         maison frappée par l'incendie.

         Oui c'est exact. si les blessures de l'enfance sont enterrées, elles ne
         cicatriseront jamais.

         in Bagdad Jérusalem, à la lisière de l'incendie, éditions Bruno Doucey 2012, p.31

Par delà les regrets, les désillusions ou la sourde culpabilité de celui qui a fuit, bon an mal an,  la vie de Salah s'est enracinée en France auprès sa compagne et rayonne doucement de l'amour, qui les lie.
Une première petite fille s'annonce, vertige d'une naissance, qui, après quarante d'exil, va faire de lui un grand-père.
De la vallée de l'âge, c'est à cette promesse de vie qu'il adresse un hymne fervent, dans son recueil Je te rêve, paru en 2015 chez Pippa et illustré par Sylvain Boisel .

         Je te rêve au présent
         pour que tu arraches ma voix
         brisée par le sortilège
         prospérité des hurlements inarticulés
         révolte qui a trouvé refuge en moi

         (...)

         Je te rêve d'un temps qui rampe dans mon sang
         dévalant la forêt des jours
         là où les hommes s'épuisent à rêver du bonheur
         sur la crête d'une vague délavée


         Je te rêve, toi grandie
         mon univers en cage
         et ma mère endormie dans l'herbe brûlée


         Tu ouvriras nos ombres mystère
         aux rêves pâles et lents
         givre aux lèvres du songe
         une bouche brisée dans l'écho de ton rire
         Mes mots et ta voix resteront ainsi
         battant le rivage d'un désir

  
         Je te rêve horizon
         tiédeur dans un mouchoir
         brodé de joie


        Mais d'où vient le poème
        le manoir du souffle ?

        (...)
       
        in Je te rêve, avec des illustrations de Sylvain Boisel, éditions Pippa, 2015, p.p.32/ 48/50/52

Le poème, ce miracle, naît toujours du creuset de nos vies, de l'espoir chevillé au corps et de l'éclat fugace, qui transfigure nos visages au contact de l'autre.
        

       
Bibliographie :
  • Le retour à Bagdad, les points sur les i éditions 2006
  • Le balayeur du désert, Éditions Bruno Doucey 2010
  • Bagdad Jérusalem, à la lisière de l'incendie, Éditions Bruno Doucey, 2012
  • Bagdad mon amour, Le Temps des cerises 2014
  • Je te rêve, éditions Pippa, 2015
un disque :
  •  Bagdad mon amour, textes dits par l'auteur accompagné à la guitare par Arnaud Delpoux

sur internet :

dimanche 19 mars 2017

Tchicaya U Tam'si une voix du Congo

        

         Contre-Destin

         À la hauteur des vents
         hisser les poitrails
         tout sauvegarder
         le rire blanc
         et le soleil rouge et natal


         ébène ebony blues
         chant toujours rage

         Il n'y a plus de soleils couchants
         Il y a l'herbe vorace
         Il a le feu plus vorace
         les peines poilues des bras pauvres
                                             les transes
         mimées
                                             quelle agonie


         j'aurais pu être sicaire
         au service de la reine ngalifourou

         je n'ai même pas eu cet alibi

         je confesse
         j'ai eu des vices
         mais ai-je pu
         supporter
         qu'on batte les enfants
         leurs pères et mères
         devant les uns les autres

         me voici aux limbes de toutes souffrances
         bossu
         quelle audace m'a ouvert les bras ?
         avec les tempes crevées

         par des longitudes onéreuses
         il ne faut pas l'amour
         qui ne gagne à la race

         ô mes expédients
         et j'ai encore chiné
         non laissez-moi aimer sammy

         de toutes mes forces
         je tourne le dos aux voluptés
         laissez-moi vivre pour vous

         mais non
         pauvre
         l'encens le pus on s'étonne

         j'ai trimé mes jeunesses
         j'ai dû faire le fou
         pour mon premier gain
         une coqueluche
         j'ai paré ma gorge d'éclats de verre multicolores
         j'ai souhaité le coup de pied au cul de la chance
         mon deuxième gain
         une petite vérole du cervelet
         et je ne sais plus comment me sauver
         j'ai rêvé de revenir ainsi
         dans mon village
         les yeux derrière des verres fumés
         il m'a fallu craindre mon sorcier

         j'ai sauté à la mer
         avec mes insomnies charnelles

         j'ai le sel plein la tête

         ce soir armer mon peuple
         contre son destin
         il le faut pour le nommer après
         d'un chiffre d'or
         il a gagné la mort
         vive l'amour

                                                                                         Le mauvais sang, éditions P.J Oswald 1955
       
        in Anthologie de la poésie française du XXème siècle , Poésie/ Gallimard 2000, p.397/398/399

C'est avec cette plainte douloureuse et lourde de révolte que s'achève cette présentation quotidienne de voix de poètes du continent africain à l'occasion de la quinzaine écoulée du Printemps de la Poésie 2017.

Tchicaya U Tam'si naît à Mpili au Congo, en 1931 et passe son enfance à Pointe-Noire. Il vient en France pour ses études et regagne le Congo au moment de L'Indépendance. Il quittera de nouveau son pays pour la France, après l'assassinat de Lumumba et travaillera une vingtaine d'années à l'Unesco.
Il décèdera en France en 1988.

sur internet:
 

         
        

samedi 18 mars 2017

Abdellatif Laâbi une voix du Maroc

        

         Où est l'amour
         qui devine en toi la noire tempête
         et l'arrête
         d'un simple souffle d'entre ses lèvres ?

         Où est l'ami
         qui t'appelle
         juste pour te dire bonjour ?

         Où est le pays
         qui ne te réclame pas
         chaque année
         le prix de ta naissance ?

         Un mot m'échappe
         et c'est comme si je ne savais plus parler
         Il faut que je le retrouve
         sinon
         je suis un homme mort
         à mes yeux

         in Poèmes périssables, Œuvre poétique II, Éditions de la Différence 2009, p.288/289

Abdellatif Laâbi est né à Fez, en 1942. Il connaîtra "les années de plomb," du régime autoritaire en place et l'emprisonnement durant huit ans et demi, de 1972 à 1980, pour avoir créé et cru pouvoir écrire librement dans sa nouvelle revue poétique, Souffles, en 1972 .
Douleur de la chair et de l'âme, qui renforcera sa pensée et sa solidarité à l'autre mais le contraindra au déracinement et à l'exil, en France, en 1985. Il vit depuis à Créteil dans le Val de Marne.

Son œuvre poétique complète paraît, en 2009 aux  Éditions La Différence sous la forme de deux gros volumes de 500 pages chacun. Il reçoit, en décembre la même année, le Goncourt de la Poésie, puis en 2011, le Grand Prix de l'Académie française.
Il a récemment confié à l'Institut Mémoires de l'édition contemporaine en France, situé à Caen, ses archives personnelles.
Après les attentats de Charlie Hebdo, il écrit un poème intitulé J'atteste, à lire grâce à ce lien: http://www.snuipp.fr/IMG/pdf/J_ATTESTE.pdf

Bibliographie:
  • Œuvre Poétique I et II, éditions de la Différence, 2009
sur internet :